LA TRIBUNE

À HUE ET À DIA!...

La leçon de la crise qui vient d’opposer le chef du Législatif au chef de l’Etat, laissant le chef du gouvernement désemparé, est facile à tirer. Les trois présidents sont condamnés à s’entendre. Chacun d’eux disposant du pouvoir de bloquer les initiatives de l’autre, ils ne peuvent fonctionner que d’accord. De là à ne s’accorder finalement que sur le partage du fromage entre eux et leurs clientèles respectives, il n’y a qu’un pas qui, selon l’un des trois, M. Berri en l’occurrence, a été franchi. C’est ainsi que le chef du Législatif a accusé ce système (appelé «troïka») d’être responsable de la corruption et du dysfonctionnement de l’administration de l’Etat. On peut s’étonner de deux choses: que M. Berri ait mis tant de temps (plus de six ans) à déceler le vice du système et qu’il ait l’air de considérer qu’il en est lui-même innocent. Déjà, et à plusieurs reprises, M. Joumblatt avait accusé le chef du gouvernement d’occulter le Conseil des ministres et réclamé un règlement pour le fonctionnement de cet Exécutif. M. Berri, de son côté, s’est comporté, jusqu’ici, comme s’il était à lui seul tout le Législatif. On l’a vu ces jours-ci refuser d’entendre parler d’un quelconque projet d’amendement de la Constitution alors qu’il appartient à l’Assemblée réunie d’en discuter. Mais de quoi faut-il encore s’étonner?

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La nouvelle Constitution issue de Taëf est conçue non pas pour faire fonctionner un régime parlementaire et démocratique, mais pour établir ce que des régimes de pouvoir personnel ont expérimenté ailleurs: placer trois têtes à un poste-clé, rien n’est plus efficace pour tenir tout le monde en laisse. De même, on observe ici, depuis Taëf, une sorte de complicité entre les trois têtes du pouvoir, chacun surveillant l’autre de manière qu’il n’y ait plus qu’une alternative: ou ils s’entendent et dès lors paralysent le contrôle parlementaire de l’Exécutif et exécutent de concert des directives justifiées par ce qu’ils nomment «la conjoncture régionale» - ou ils ne s’accordent plus, échangent des accusations et dès lors, ils ont recours à un arbitre qui, situé au-delà de la Constitution, n’a d’autres pré-occupations que de maintenir la stabilité de ce système en négli-geant ses effets délétères sur le plan interne qui ne le concernent pas directement. Quand le chef du gouvernement, conscient des dangers de la crise actuelle, proclame la nécessité de l’union nationale et de la sauvegarde du front intérieur, des voix respec-tables lui font observer que cette union est censée reposer sur le bon fonctionnement des institutions et sur l’équilibre interne et non pas sur une simple entente personnelle entre les trois présidents. Mais pour cela, il faudrait pouvoir réviser la Constitution qui organise le fonctionnement des pouvoirs. Et c’est apparemment ce qui nous est interdit pour le moment. Tout ce qui nous est demandé, c’est de réconcilier les trois têtes de l’attelage. Et en avant, hue!..

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Dans ces conditions, il semble bien que ce qu’on a appelé irrévérencieusement «la troïka» a encore de beaux jours devant elle. Mais cette fois, la secousse aura été forte. La berline a été si rudement secouée qu’on peut redouter, pour l’avenir, une véritable dislocation. Le risque est d’autant plus sérieux que le pays fait face à des périls extérieurs dont chacun est conscient; et, sur le plan intérieur, à des difficultés d’ordre social, économique et financier que tout le monde, en revanche, ne paraît pas capable d’évaluer. Sauf, peut-être, M. Hariri qui assume la tâche la plus lourde. Il s’est impliqué tout entier dans des projets à l’échelle nationale dont il lui faut assurer le succès. Et après avoir longtemps négligé les conséquences socio-économiques de ses priorités, il a fini par admettre qu’il lui faut mieux les mesurer. Et voici, qu’en outre, il lui faut aussi assurer maintenant ses arrières politiques. Il apparaît ainsi comme le vrai perdant si les tiraillements devaient se prolonger entre ses deux partenaires et le plus concerné par l’obligation de résoudre cette crise et de la dépasser. Réussira-t-il?

RENE AGGIOURI.