BLOC-NOTES

LE CIRQUE DE L’ÉTOILE

Quelqu’un en a parlé comme du “cirque de la Place de l’Etoile”. C’est faux et insultant, a protesté l’un de nos éminents députés. Absolument. Tout ce qu’il y a de plus faux. Surtout quand on songe qu’un cirque est l’endroit où se trouvent rassemblés, sous le même toit, plus de talents que partout ailleurs. Et qu’au point de vue insulte, on peut deviner sans peine qui pourrait, en l’occurrence, trouver la comparaison de mauvais goût. Le fait est que jamais, de mémoire de caméras, on n’avait eu à filmer un tel séisme, place de l’Etoile. Lâchés par leur président la bride sur le cou, ces messieurs les députés s’en sont donné à cœur joie. C’est tout juste s’ils n’ont pas entamé une ronde pour crier au gouvernement “loup, loup, où es-tu?” dans un déchaînement d’adjectifs désobligeants, une orgie de questions-réponses qui n’en finissaient plus, un raz-de-marée d’accusations allant du simple banditisme de grands chemins à l’association de malfaiteurs. Harcelé, ahuri, en croyant à peine ses yeux et ses oreilles, le gouvernement louchait du côté du président Berri dans l’espoir de le voir intervenir pour ramener ses “ouailles” à de meilleurs sentiments. Peine perdue, Berri, pris d’une véritable fringale contestataire, semblait ne devoir jamais se rassasier de l’éloquence vindicative de ses troupes. Pour un peu, le marteau présidentiel aurait battu la mesure d’une marche vengeresse, dans le genre “qu’un sang impur abreuve nos sillons”. Si Nabih Berri a voulu démontrer à Rafic Hariri ce qui peut en coûter quand on réussit à dresser le chef du Législatif contre soi, l’opération n’est qu’un succès mitigé. Pour être concluante, l’expérience aurait dû être menée à son terme logique. C’est-à-dire acculer le gouvernement à poser la question de confiance et le mettre en minorité. Ça ça aurait été une grande première! Il n’en demeure pas moins que la situation, qui s’est établie entre l’Exécutif et le Législatif, ou plutôt entre les présidents Hariri et Berri, est suffisamment insolite pour qu’on se pose des questions. Que se passe-t-il brusquement dans la république de Taëf, hier encore solidement tenue en laisse? Nous savons tous que les trois présidents ne se sont jamais porté un amour à la Roméo et Juliette. Nous savons aussi qu’ils ont passé quatre ans ensemble à essayer de se faire des crocs-en-jambe. Mais chaque fois, le parrain syrien intervenait pour mettre bon ordre aux bouderies de diva des uns et des autres, et la troupe suivait aveugle-sourde-muette. Tout d’un coup, rien ne va plus. Chacun semble s’être réveillé d’un sommeil hypnotique pour tenter de rattraper le temps perdu. Comme si le surveillant avait quitté la classe. Est- ce à dire que personne n’intervient plus, ou bien les pôles d’intervention - et d’attraction - se seraient-ils dédoublés, chacun tirant dans une direction différente? Les gesticulations de nos députés ne seraient-elles que le symptôme d’un mystérieux phénomène bien plus grave? Et ce phénomène serait-il en rapport avec la dernière opération chirurgicale subie par le président Assad? On peut imaginer aussi - et ce serait certainement moins grave - que l’un ou l’autre de nos trois présidents ait perdu la “baraka” et qu’il soit en voie d’être remplacé, ce qui donnerait le feu vert aux deux autres pour se déchaîner contre lui, ou qui lui donnerait carte blanche pour se déchaîner contre les deux autres. Mystères et boules de gomme. Peut-être les intéressés eux-mêmes ne le savent-ils pas encore. Pourquoi s’en étonner? Il y a autant de prosyriens dans l’un et l’autre camp. De ce genre d’hommes-lige dont on dit qu’ils “ont l’oreille de Damas”, ou qu’ils sont les messagers porte-murmure des grands frères, cela explique qu’on ne puisse pas se faire une idée plus ou moins nette de ce qui se passe chez nous et chez eux. Même l’opposition - à part un Boutros Harb, un Nassib Lahoud ou un Pierre Daccache, par exemple - ne pousserait pas l’audace jusqu’à tenir tête à la Syrie. Alors, d’où souffle le vent? A moins que le tumulte de la Chambre soit voulu pour couvrir un autre bruit qui se développe en sourdine, et dont les orchestrateurs se seraient inspirés du proverbe chinois qui dit: “On entend davantage un arbre qui tombe qu’une forêt qui pousse...”

ALINE LAHOUD.