POINT DE VUE
DÉPUTÉ DU LIBAN-SUD
MOHAMED A. BEYDOUN:
«LE GOUVERNEMENT N’A PAS SU PROFITER DU FORUM DES «AMIS DU LIBAN»
Le chef de l’Etat n’a pas intérêt à se départir de son rôle d’arbitre, par rapport aux pouvoirs législatif et exécutif», soutient M. Mohamed Abdel-Hamid Beydoun, député du Liban-Sud, membre du bloc parlementaire dont le président Nabih Berri est le chef de file. Il insiste sur la nécessité de renforcer le rôle de l’Assemblée nationale, pour qu’elle s’acquitte mieux de sa mission, laquelle consiste à contrôler le gouvernement et sa gestion de la chose publique. Aussi, préconise-t-il, «le dégagement d’une majorité politique apte à gouverner, sur base d’un programme devant faire l’objet d’un consensus national». Sur un autre plan, il appelle les Etats arabes à resserrer les rangs, afin de faire face à la politique de l’escalade suivie par Benjamin Netanyahu.
LES RÉSULTATS DU FORUM DES «AMIS DU LIBAN» DÉCEVANTS
A la question: Comment évaluez-vous, les résultats du forum des «amis du Liban», d’autant que vous aviez émis à son sujet un avis défavorable?, M. Beydoun répond: «Je ne m’oppose pas à la rencontre en elle-même, mais au gouvernement qui finance les projets de la reconstruction au moyen d’une politique d’endettement qui surchargera les générations futures d’une manière illogique. «Chaque Etat a recours à des sources de financement, mais sur base d’un plan préétabli ne laissant pas de séquelles pour l’avenir. Nous suivons une politique ayant pour conséquence de compromettre notre avenir économique. Quant au forum des «amis du Liban», il semble qu’il avait un cachet d’ordre économique. Il n’a rien apporté de nouveau par rapport aux relations de notre pays avec les Etats donateurs. Ceci a fait avorter l’initiative internationale destinée à dédommager le Liban, suite aux agressions israéliennes d’avril 1996 et à la tuerie de Cana qui a mobilisé l’opinion internationale en notre faveur. «Le gouvernement n’a donc pas profité d’une occasion qui lui était offerte sur le plan mondial et s’est contenté de l’exploiter sur le plan médiatique pour enjoliver son image. Il n’en a pas profité pour mettre un terme au marasme économique. «Nous pouvions tirer profit en 1995 d’une initiative européenne, à savoir: la conférence de Barcelone où il a été question d’un partenariat entre l’Union européenne et les pays arabes riverains de la Méditerranée, ce qui résoudrait bien des problèmes sur le plan du développement. «Malheureusement, le gouvernement libanais n’a pas voulu ou su en tirer profit. De plus, il a préféré se rendre à Washington, tournant ainsi le dos à l’initiative européenne. Le président du Conseil a perdu une occasion qui ne se présentera pas de nouveau. En fait, le gouvernement profite des conférences internationales sur le plan médiatique pour les besoins de la consommation intérieure et n’a pas élaboré un plan pour le redressement économique.»
NOUS N’AVIONS PAS BESOIN D’ALLER À WASHINGTON
- Les engagements sur le plan matériel et les prêts ne sont pas nouveaux...
«Les Français sont plus engagés que d’autres et ont signé avec nous plus d’un protocole financier ou de toute autre nature, depuis 1985. Lors de ses deux visites à notre pays, le président Chirac s’est engagé à venir en aide au Liban dans le domaine de la reconstruction. Il va sans dire que la France a intérêt à voir le Liban se reconstruire, parce qu’il constitue sa porte d’entrée dans le monde arabe et les pays de l’hinterland. «Puis, le Fonds arabe de développement, le Fonds islamique et le Fonds koweitien n’ont pas besoin de se rendre à Washington pour manifester leur intention de contribuer au financement de la reconstruction. Ces fonds nous consentent des prêts chaque fois que nous leur soumettons un projet digne d’être réalisé et répondant à des critères déterminés. «Avait-on besoin de passer par Washington pour obtenir des prêts et de lui laisser toute latitude de décider de la dimension de l’aide à nous consentir? En agissant de la sorte, nous pourrions priver notre pays de sa liberté de mouvement».
LES USA CHERCHENT À OCCULTER L’AGRESSION ISRAÉLIENNE
- Comment expliquez-vous ce regain d’intérêt des USA à notre égard?
«L’intérêt américain provient, sans doute, du souci des USA d’occulter l’agression israélienne contre le Liban-Sud. Et ce, pour laisser croire que le problème de notre pays réside dans la reconstruction, non dans l’occupation de l’Etat hébreu et ses agressions quasi-quotidiennes. «En réalité, ce qui s’est produit chez nous, était la conséquence de l’occupation israélienne. Au lieu qu’Israël soit sanctionné par le Conseil de sécurité, les Etats-Unis s’emploient à détourner l’attention de ce sujet».
- La situation politique intérieure a connu, dernièrement, des remous, à commencer par les réformes constitutionnelles et l’annonce, par le président Berri, de la mort de la troïka et de son enterrement. Comment interprétez-vous cela?
«Le président de la République a le droit de proposer des réformes à l’opinion publique. Cependant, celles-ci ne devraient nullement avoir pour but d’affaiblir le Pouvoir législatif, alors que nous pâtissons d’une absence de contrôle de la part de la Chambre quant à l’action de l’Exécutif. «Le chef de l’Etat est supposé être un arbitre entre le gouvernement et l’Assemblée et, partant, préserver l’équilibre entre les deux pouvoirs. Sans chercher à favoriser l’Exécutif aux dépens du Législatif. Cela signifie que le premier cherche à s’assurer d’un voile pour couvrir sa gestion, laquelle transgresse, souvent, les lois en vigueur, surtout en ce qui concerne l’engagement des dépenses; celles-ci ne sont soumises à aucun contrôle de la part des organismes qualifiés, d’où le grand gaspillage qui est fait des deniers publics. «Il importe donc de renforcer le parlement pour qu’il puisse exercer un contrôle plus efficace sur le Pouvoir exécutif. Je crois que la plupart des membres de l’Assemblée ne réalisent pas ce à quoi tend le président de la République en proposant les réformes constitutionnelles qui risquent, de la manière dont elles sont conçues, de porter atteinte au régime démocratique. «Le chef de l’Etat devrait se préoccuper, au contraire, de renforcer l’Assemblée nationale pour régulariser le jeu parlementaire et rétablir l’équilibre entre les pouvoirs. En plus de l’occupation israélienne d’une partie de notre territoire au Sud et dans la Békaa ouest, l’instabilité politique reste le principal problème à résoudre. «Ceci renforcera la confiance dans notre pays et incitera les bailleurs de fonds à nous venir en aide.»
FINI LE TEMPS DES COMPROMIS
- Après ce qui s’est passé, pensez-vous que l’Assemblée s’acquittera mieux maintenant de son rôle, en tant que contrôleur de l’Exécutif?
«Il s’est passé sept ans après Taëf où des arrangements ont été opérés entre le gouvernement et la Chambre, pour prévenir les affrontements entre eux. Le moment est venu pour nous de dégager une majorité politique, capable d’œuvrer pour le bien public, sur base d’un programme préétabli et, surtout, d’assurer la stabilité dont le pays a tant besoin, tout en se faisant une vision futuriste saine de l’édification de l’Etat. “Il s’agit d’édifier un Etat moderne digne de ce nom, non un conglomérat de communautés. Malheureusement, nous n’avons pas touché du doigt les résultats de la politique suivie au cours des dernières années, c’est pourquoi nous estimons que le pays a besoin d’un changement radical. D’où la nécessité d’une majorité politique non confessionnelle, rassemblant des éléments de toutes les catégories et les communautés libanaises”.
POUR UNE ACTION POLITIQUE REPOSANT SUR LES PARTIS
- La constitution de cette majorité politique exige-t-elle des partis également aconfessionnels?
“Il va sans dire que nos partis se sont confessionnalisés davantage durant la guerre. De toute manière, les partis sont partout en crise dans le monde arabe, si l’on excepte le Maroc où le jeu parlementaire s’exerce, aujourd’hui, d’une manière saine. “Nous aspirons au Liban à des partis nationaux plaçant leur action au-dessus des communautés et dont les membres ne se réclameraient pas d’une fraction déterminée. L’action politique reste influencée par l’héritage des aînés et ne repose pas sur les partis, ce qui n’est nullement dans l’intérêt de notre pays”.
- Après “l’enterrement” de la troïka et étant donné que vous faites partie des députés opposés au gouvernement, vous est-il donné à présent de critiquer le Pouvoir avec plus de liberté?
“Si la troïka est morte sans espoir de retour, cela signifie que l’ère des compromis a vécu. Le parlement issu des législatives de 1996, représente un vaste courant de l’opinion publique. Si on le met en état de s’acquitter de sa mission qui consiste à contrôler l’Exécutif, je crois qu’il sera possible de dégager la majorité politique permettant de bien augurer de notre avenir politique. “Il s’agit, en fait, moins de critiquer le gouvernement pour le plaisir de critiquer, que de contrôler la gestion de la chose publique. Il nous faut constituer des commissions d’enquête parlementaires et pouvoir retirer la confiance accordée aux ministres et au Cabinet dans son ensemble, si ce dernier persiste dans ses errements. “Puis, les organismes de contrôle, telle la Cour des comptes, ont besoin d’être restructurés pour être en mesure de contrôler les dépenses publiques. “L’important pour nous est de pouvoir régler nos problèmes à travers un mécanisme parlementaire, non par le compromis. Tout responsable reconnu coupable d’abus doit être déféré devant l’organisme chargé de juger les présidents et les ministres. Si nous nous engageons dans cette voie, la démocratie pourra être revivifiée”.
RISQUE D’UNE OPERATION MILITAIRE DE LA PART D’ISRAËL
- Les Libanais et, en particulier, les Sudistes, appréhendent une nouvelle agression israélienne. Quelles sont vos prévisions et, à votre avis, le protocole sur Hébron attisera-t-il la tension au point d’empêcher la reprise des négociations sur le volet syro-israélien et israélo-libanais?
“Mon attention a été attirée par la déclaration du porte-parole du département d’Etat US, dans laquelle il a dit que l’accord d’Hébron permettra la reprise des négociations sur le volet syro-israélien, mais non dans un délai proche. “Ce commentaire est très grave, car précédemment les Américains parlaient de l’importance du volet syro-israélien. En réalité, il n’y aura pas de paix sans que ce volet atteigne sa finalité. Puis, l’Amérique s’était engagée, précédemment, à assurer le retrait israélien jusqu’aux frontières du 4 juin 1967. Or, la nouvelle déclaration américaine fournit à Netanyahu un prétexte pour continuer à tergiverser. Des pressions militaires pourraient donc être exercées sur la Syrie pour obtenir des concessions. Les Libanais vivent, maintenant, un état d’inquiétude, de peur que la prochaine étape soit une étape américano-israélienne au cours de laquelle des pressions seraient exercées sur la Syrie à travers le Liban.
QUE COMPTE FAIRE L’AMERIQUE?
“La question que l’on est en droit de poser est la suivante: Les prochains mois nous apporteraient-ils un chan-gement dans la position américano-israélienne envers l’opération de paix, en ce sens que le principe de “la terre contre la paix”, serait remplacé par celui de “la sécurité en contre-partie de la sécurité?” “Il y a lieu d’observer que les explosions survenues au Liban et en Syrie, dernièrement, visaient à détourner l’attention des Libanais et des Syriens des questions engageant leur avenir. “De toute façon, Netanyahu a tendance à privilégier la solution militaire. Aussi, considérons-nous la responsabilité arabe comme fonda-mentale, spécialement celle de l’Egypte dont le président a répété plus d’une fois qu’il n’y a pas de risque de guerre dans la région. Si donc l’Etat hébreu prenait le risque d’opter pour la solution militaire, l’Egypte se rangerait aux côtés du Liban et de la Syrie. “En tout cas, nous avons besoin d’une nouvelle prise de position arabe, à la lumière des résolutions prises par le dernier sommet du Caire, de manière à faire front commun face à une éventuelle escalade sur le terrain, au cas où Israël s’aviserait de déclencher une opération militaire contre le Liban et la Syrie”.
(Propos recueillis par Hala Husseini)