LA TRIBUNE

CONFIANCE QUAND MÊME!

Le chef du gouvernement a obtenu ce qu’il voulait. Mais il ne sort pas tout à fait indemne de l’épreuve. Ni la République. Les choses étant ce qu’elles sont, qui pouvait s’ima-giner qu’il en serait autrement? Les débats parlementaires sur la Loi de finances ont été clôturés par l’adoption de ce document à une écrasante majorité. Un seul député a dit non jusqu’au bout. Pourtant, à écouter les interventions des députés de toutes tendances, un obser-vateur étranger aux mœurs politiques de ce pays, aurait eu l’impression que le vote serait négatif. Le refus d’approuver le budget de l’Etat, qui résume la politique générale du gouvernement pour un an, équivaut à un vote de défiance. Et c’est la crise ministérielle ouverte. Ici, on n’a jamais été jusqu’à cette extrémité. Et actuellement, il ne pouvait en être autrement. Certains députés, qui allaient se livrer à une critique sans complaisance du projet de budget, prenaient la précaution d’annoncer, de prime abord, que leur intention était bien de l’adopter. Précaution oratoire pour rassurer le gouvernement et comme pour lui dire qu’il pouvait donc ne pas tenir compte, si cela ne lui convenait pas, de ce qu’ils s’apprêtaient à dire? Bizarre! Qu’est-ce que cela veut signifier sinon l’impuissance avouée? Qu’un vote négatif, en risquant d’ouvrir une crise ministérielle, ne résoudrait rien? Qu’un changement de Cabinet est impossible? Que celui qui le remplacerait tomberait dans les mêmes erreurs ou ferait peut-être pire? Qu’en un mot comme en cent, le jeu est bloqué? Que la République est fragile? On a dénoncé la corruption, les malversations, la magistrature aux ordres, les chiffres truqués, l’absence de transparence, les déséquilibres des priorités, la paralysie des organes de contrôle, etc... etc... Au-delà de la critique du budget lui-même, c’était le procès de la gestion de l’Etat depuis quatre ans, c’est-à-dire par M. Hariri personnellement. Et pourtant, on a voté oui. On a voté: continuez! Autrement dit: on vous fait confiance pour corriger ce que vous n’avez pas rectifié durant quatre ans. C’est beau la foi et l’espérance.

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Qui a tort? Qui a raison? Personne apparemment n’est en mesure de juger. Le chef du gouvernement qui, peut-être à juste raison, semble assuré qu’il est irremplaçable, n’éprouve pas le besoin de répondre aux députés autrement que par des généralités. Et son responsable des Finances, M. Sanioura a pu le dépasser sur ce ton, atteignant des accents lyriques. On peut, certes, se féliciter que, du côté de l’assemblée, la soupape ait fonctionné pleinement. Chaque dépu-té a pu s’exprimer deux, trois et qua-tre fois plutôt qu’une. Le président de la Chambre, en ce qui le concerne, avait tout l’air d’éprouver une véri-table jouissance à laisser aller ces débordements verbaux pour malme-ner le Cabinet. Mais le résultat? Assuré de sa pérennité, le chef du gouvernement s’est cantonné dans le vague, mettant l’accent sur sa volonté de collaborer avec les députés et sur leur commune responsabilité. Curieusement, les quelques précisions, qu’il a pu donner sur la régularité des procédures d’exécution des grands travaux de reconstruction et sur la gestion des finances publiques n’avaient l’air de convaincre personne, puisque les interpellations fusaient de plus belle, que les débats rebondissaient comme s’ils ne devaient jamais finir. Dialogue de sourds? On l’a dit. Plus exactement, c’est une manifestation d’impuissance face à un homme sûr de lui.

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Celui qui a pu suivre ces interminables joutes oratoires se trouve dans l’incapacité de porter un jugement sur les sujets soulevés. Les députés qui ont formulé les plus vives critiques de la gestion du gouvernement, sont restés sur leurs positions quoique presque tous aient fini par voter le budget, c’est-à-dire par renouveler leur confiance. Et, de son côté, le chef du gouvernement n’a rien cédé, ne reconnaissant à aucun moment le bien fondé des critiques dont il était l’objet. Si, dans ces conditions, un jugement devait être porté, ce serait sur le fonctionnement de la Chambre. Si le rôle du député en séance n’était que de faire des discours et de poser des questions, il le ferait indéfiniment, on l’a vu, sans que cela ait le moindre effet dès lors que le gouvernement est, par la force des choses, inamovible. Le seul résultat de ces affrontements stériles, c’est sur l’état de l’opinion publique qu’on peut le mesurer. Le trouble est jeté dans les esprits et c’est le découragement avec un surplus de morosité. La classe minoritaire qui tire des profits de ce système est, bien sûr, contente. Tout va bien pour elle. Les autres sont marginalisés. Il n’y a pas de leadership au sein de la représentation nationale. Il n’y a pas de véritables partis. Et on a beau chanter la démocratie parlementaire parce qu’il y a des députés qui s’expriment librement; en fait, le jeu est faussé.

RENE AGGIOURI.