INTERVIEW

DIALOGUE AVEC L’HOMME POLITIQUE LE “PLUS ARABE” DE FRANCE

CLAUDE CHEYSSON:

“SI LA POLITIQUE ARABE DE L’EUROPE EVOLUAIT, LES AMERICAINS PERDRAIENT LEUR POSITION PRIVILEGIEE”

“L’U.E. CHERCHE UNE IDENTITE POLITIQUE”

Rarement le président français Jacques Chirac visite une capitale arabe ou reçoit un leader arabe au palais de l’Elysée, sans conférer au préalable avec Claude Cheysson, ancien ministre des Affaires étrangères et ex-commissaire européen, bien qu’il soit le socialiste le plus fidèle au président disparu François Mitterrand. La cause réside en ce qu’il est le ministre le “plus arabe” de la Vème république, très informé du monde arabe et de ses problèmes. La connaissance est la clé de l’affection et l’homme est l’ennemi de ce qu’il ignore. Et Cheysson est l’un des “soldats inconnus” de la diplomatie française, ayant pu percer l’influence américaine.

LA NOUVELLE POLITIQUE US, PRO-ISRAELIENNE

Nous avons commencé notre interview en lui posant la question suivante: “Comment expliquez-vous le fait que la nouvelle administration US constituée après la réélection du président Clinton, comporte des éléments plus enclins envers Israël?” Il a répondu:

“Ceci est un fait apparent. Je suis porté à dire que c’est la marque distinctive de la nouvelle administration américaine. Cela apparaît au ministère de la Défense, au département d’Etat et au Conseil de sécurité nationale. C’est la concrétisation d’une promesse faite aux juifs des USA de réaffirmer l’appui illimité de l’Amérique à l’Etat hébreu. Etant donné que la politique américaine, depuis plusieurs décennies, exactement depuis les années 60, vise un double objectif dans la région: soutenir Israël et préserver le pétrole, le premier venant en tête des priorités. “D’un autre côté, l’Amérique se préoccupe de garantir la sécurité des régions qui produisent et exportent l’or noir, en s’inspirant de la politique suivie par la Grande-Bretagne durant la Seconde Guerre mondiale. A travers cette politique, les Etats-Unis sont parvenus à exercer leur hégémonie sur la région et se présentent comme la garante de la sécurité stratégique face à l’Irak et l’Iran. De plus, ils justifient leur présence et la qualifient de nécessaire et d’indispensable. “Ainsi, les Etats-Unis peuvent entreprendre toute opération qu’ils désirent. Ils n’ont pas hésité à appuyer les groupes intégristes les plus fanatiques, en vue de dresser un barrage contre ce qu’ils appelaient, alors, la menace soviéto-communiste. Ceci apparaît dans l’alliance actuelle entre les Talibans et les Pakistanais qui bénéficient d’un soutien financier des USA”.

PAS DE RAPPORT ENTRE LA POLITIQUE US ET LE REGLEMENT PACIFIQUE AU P.O.

- Comment est-il possible de parvenir à un arrangement du conflit israélo-arabe, en Palestine, au Liban et en Syrie, si la nouvelle administration américaine, en tant que “parrain” de l’opération de paix, n’est pas disposée à reconsidérer son soutien illimité et inconditionnel à l’Etat hébreu? Le règlement final du conflit serait-il donc une “cuisson de cailloux”?

“Ainsi que je l’ai dit en maintes occasions, je ne détecte aucun lien entre le double objectif que l’Amérique place en tête de ses priorités au Proche-Orient (Israël et le pétrole) et le projet de règlement pacifique. “Dans sa conception, le règlement de la crise régionale vise à servir l’Etat hébreu et à garantir l’acheminement du pétrole vers les pays consommateurs. Là réside, à mon avis, l’anomalie dans la gestion de l’opération de paix par la capitale fédérale. “Le conflit régional pourrait évoluer et se compliquer, surtout avec les Etats arabes n’entretenant pas de rapports avec Israël. Quant aux pays arabes limitrophes de l’Etat hébreu, l’affaire de Palestine demeure pour eux essentielle. “Des difficultés se posent pour l’Egypte et Israël, alors que le problème fondamental concerne la Syrie et Israël. Je ne vois pas comment la partie syrienne et la partie israélienne peuvent modifier leur position envers le Golan. “Netanyahu tient des propos virulents et je ne crois pas que le président Assad peut renoncer à la souveraineté syrienne sur le Golan. Toujours est-il, qu’à mon avis, la dynamique interne du peuple palestinien parviendra à imposer à Israël et à l’Amérique, l’Etat palestinien aux environs de l’an 2010, étant entendu que la création de cet Etat fera avorter le rêve israélien relatif au “Grand Israël”.

NOUS NE POUVONS FAIRE FACE A LA POLITIQUE US

- Quelles sont les chances du président Chirac de provoquer des brèches dans le mur de l’hégémonie américaine et de l’accaparement de l’influence des USA au Proche-Orient, dans le monde et jusqu’au Continent africain? Jusqu’à quel point les rôles européen et français se complètent en vue de créer ce “déversoir”?

“La question est que nous sommes capables de nous démarquer de la politique américaine, mais incapables, en tant qu’Européens, de faire face à cette politique. J’ai exposé les raisons de notre opposition à la politique américaine dans cet entretien. Nous ne disposons pas de la même vision sur maints plans, historique et géographique, notamment. “En ce qui concerne la seconde partie de votre question, je dirai ceci: Les politiques des Etats membres de l’Union européenne ne concordent pas en ce qui concerne les causes du monde arabe et cela est un handicap dans la confrontation de la suprématie américaine. “Je signale, d’une manière spéciale, que les Britanniques, sont déterminés à suivre une politique différente de la nôtre, la leur étant liée à celle des Etats-Unis. “Quant aux Allemands, ils ne veulent pas depuis la Seconde Guerre mondiale adopter des positions politiques, en Israël et au Proche-Orient. De plus, ils ont des intérêts importants dans la région, surtout en Iran, de même que les Anglais. “Selon la terminologie politique pure, nous pouvons dire que l’Union européenne est inexistante; elle recherche une entité politique équivalente à son entité économique. “En revanche et selon la terminologie économico-culturelle, les Européens ont le droit de ne pas accepter ce que proposent la France, l’Espagne et l’Italie.

LA PENSEE L’EMPORTERA EN DEFINITIVE

“Les Américains ont découvert qu’ils pourraient être une grande société, s’ils ne jouissaient pas de l’immunité culturelle nécessaire, car “la pensée l’emportera, en définitive”, disait Henri James. “Ainsi ont commencé le chantier culturel et l’encerclement de la francophonie dans maintes scènes fondamentales. Pour ne pas trop nous éloigner, voyez ce qui se passe chez vous au Liban et même au Maroc où a été créée une université pour l’enseignement de la langue anglaise. “Depuis l’entrée en fonction du président Mitterrand, Paris avait résolu de mener, elle-même, la guerre défensive. Le défunt président s’est entretenu avec Helmut Kohl et Margaret Thatcher des distances militaires, culturelles, économiques et linguistiques. La résistance sur le plan de la langue se poursuit”.

PARIS - MARIE BTEICHE