EDITORIAL
Par Melhem KARAM
La troïka est morte... Vive la troïka. Sa flamme s’est atténuée; là n’est pas l’important, mais le pouvoir au Liban, la conception qu’on s’en fait et la manière de l’exercer. Puis, qui a dit que la troïka est une nouvelle formule dans le système libanais? La troïka a existé de tout temps. Même avant l’indépendan-ce. Au temps du mandat, cheikh Mohamed el-Jisr a présidé la Chambre des députés. Et, à ce titre, cheikh Mohamed était consulté, participait aux décisions et a failli devenir président de la République. Mais le «précédent» n’était pas agréé; celui de placer un musulman, un non-maronite à la tête de la république du Liban. Ce jour-là, le haut commissaire a dissous le parle-ment pour empêcher ce «précédent». La bataille de la présidence de la République est ouverte, dès aujour-d’hui et on dit qu’elle a été ouverte, prématurément... Non, le temps est propice à l’ouverture de la bataille, mais la conjoncture ne l’est pas, car l’abondance de paroles se perd au moment de la décision finale... au cours du dernier quart d’heure. La présidence de la République au Liban est la question. Kamal Joumblatt était très gêné par les histoires des quotas communautaires. «C’est curieux, disait-il, notre ami Rachid Solh est élu sur notre liste à Beyrouth et nous faisons partie de son équipe ministérielle lorsqu’il préside le Cabinet». Il disait aussi: «Sleiman Frangié a pu accéder à la présidence, parce qu’il est entouré de beaucoup de partisans. J’en ai autant que lui sans pouvoir devenir président de la République». Et encore: «Charles Hélou a accédé à la magistrature suprême parce qu’il est cultivé. Je le suis autant que lui, mais je ne peux être président». La présidence de la République au Liban est le centre des nœuds et leur «fermeture». C’est l’édifice connu au Mont-Liban, la pierre angulaire et le pilier. N’est-elle pas ainsi dans tous les pays? Naturellement, elle est limitée par le concept de la démocratie. Sinon, elle cesserait d’être la présidence... pour devenir un pouvoir hégémonique, ce qui est inacceptable. Au Liban, la «maronité» de la présidence n’est pas remise sur le tapis, mais ses prérogatives le sont. Que celles-ci soient étudiées, logiques et démocratiques, mais qu’elle reste la présidence. Car l’anomalie suscite dans l’état d’âme public un sentiment de frustration et ce sentiment se transmet de gens à d’autres gens dans la collectivité libanaise. C’est pourquoi le fait de minimiser le prestige de la présidence ne réduirait pas la part des maronites. Il est regrettable d’écrire cela... sans la présence des maronites et leur association à la décision libanaise... Ce serait plutôt minimiser la compréhension de l’entité libanaise. La présidence au Liban est au centre des nœuds, leur «fermeture» et la pierre angulaire. Le jour où elle a été instituée à l’ombre du mandat, on savait alors que ce qui avait été écrit, n’était que le commencement par rapport aux prérogatives de la présidence. Lorsqu’ont été effacées les séquelles du mandat, l’autorité du haut commissaire a échu au président, ainsi que son titre. Quand les oppositions se constituaient, elles visaient la présidence et non l’Assemblée, ni le gouvernement. Le jour où le livre a été ouvert à Taëf, le regard était fixé sur la présidence; surtout, sur ses prérogatives. Parce que la présidence au Liban, comme partout ailleurs, est la cible des regards et des paroles. De même que les flèches qu’on décoche sur le pouvoir. La présidence au Liban étant plus précieuse, le président maronite est le père de la Constitution et le symbole de la patrie, comme dans tout autre Etat. Il est le père de tous, non celui des seuls maronites. Il doit en être ainsi, sinon nous nous trouverions face à face avec la conception du bazar dans la troïka. Trois présidents - qui peut l’accepter? - pour trois communautés? Comme si le pays était devenu une fédération, lui qui rejette le système fédéral. Ou comme s’il était devenu des espaces confession-nels, lui qui résiste avec foi pour ne pas atteindre un tel degré de disloca-tion. Nous écrivons cela abstraction faite du différend opposant le prési-dent de la République au président de l’Assemblée, différend que les gens ont souhaité qu’il n’eût pas existé, parce qu’il lui manque, semble-t-il, quelque chose du jeu de principe. Ah! si le différend portait, par exemple, sur le système pédagogique ou sur l’allégement de l’impôt frappant les gens ordinaires. Bill Clinton a réclamé cela dans son discours sur «l’état de l’union», à savoir: l’Amérique de l’éducation incarnée à l’instar de l’Amérique, la superpuissance unique. Au Liban, nous avons entendu des paroles dans ce domaine... mais sans plan, sauf celui du ministère de l’Education que nul ne discute. Même pas la commission parlementaire de l’Education nationale supposée présenter un rapport aux gens consignant sa vision de l’orientation pédagogique et sa conception de la politique pédagogique, de l’écrit à l’audiovisuel, à l’orée du troisième millénaire. Beaucoup moins que cela nous préoccupe. Pourtant, il est parmi nous des gens qui appellent ce temps «ère de Rafic Hariri». Est-ce une louange ou une critique? Car ce temps est une ère qui ne peut porter le nom de gens que les gens chérissent et qu’ils regardent comme ils le feraient pour des surdoués. C’est l’ère des impuissants, du sous-développement et des tentatives haletantes de panser les blessures. L’ère des transactions, des vols et du camouflage de la vérité, dans les cercueils de personnes accusées de la connaître. Est-ce parce que c’est l’ère marquant la fin de la crise au Proche-Orient, qu’il en est ainsi? Peut-être. Car bien des choses sont occultées en ce temps; elles sont enroulées dans la tunique de la grande histoire, laquelle n’est pas fille du lendemain. Elle est immobilisée au seuil de la «confiance», la confiance de ceux qui se rendent aux négociations. Nous en sommes là et nous demandons de faire accélérer notre cause? Nous restons dans cette situation; rien ne change, ni se modifie. Même si la Constitution est révisée. Et même si l’enquête est menée sur les accusations graves et si un président de la République est élu, dont les préro-gatives seraient celles d’un président démocratique, sachant avec sa démocratie et sa vaste connaissance, comment con-cilier entre l’autorité dont il porte le symbole et sa paternité pour tous. Ainsi, il reste le maronite agréé, capable de maintenir sa maronité, sans que son maintien s’effectue aux dépens de l’instance beaucoup plus grande que toutes les communautés.