LA TRIBUNE
TEMPS GAGNÉ, TEMPS PERDU
L’occupation d’une partie du sud du Liban est donc devenue un sujet de polémiques en Israël. Le problème est désormais entre: - D’une part, ceux qui préconisent l’évacuation immédiate de cette «bande de sécurité» sans négociation préalable (ce qu’ils appellent «évacuation unilatérale»); autrement dit, l’exécution de la résolution 425 du Conseil de sécurité qui ne prévoit justement aucun préalable. L’argument de cette fraction d’Israéliens est que l’occupation coûte trop cher pour ce qu’elle vaut. Ce qui a renforcé cet argument, c’est la perte d’une unité d’élite composée de 73 soldats et officiers dans l’accident de deux hélicoptères au-dessus de la Galilée. Ils allaient en mission au Liban pour tuer, kidnapper peut-être, détruire en tout cas. - D’autre part, ceux qui soutiennent la position devenue traditionnelle: l’occupation est nécessaire pour la protection des habitants de la Galilée contre toute espèce d’agression et c’est un gage pour être en position de négocier le contrôle de la frontière, le sort de l’Armée du général Lahd et plusieurs autres choses probablement de nature économique. Moyen de pression, voire de chantage, en somme.
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Le débat entre ces deux fractions de l’opinion israélienne divise le gouvernement lui-même, au point que M. Netanyahu apparaît quelque peu désemparé. On l’a vu, ces derniers jours, varier dans ses réponses aux questions pressantes des journalistes et de ses ministres. Il en est arrivé à tomber dans d’étranges contradictions. Il a commencé par exiger de la Syrie qu’elle maîtrise la résistance libanaise et cesse de lui fournir des armes. En contrepartie de quoi? Il ne le dit pas. Il a soutenu constamment qu’il ne pouvait faire confiance au gouvernement libanais et à son armée pour contrôler la frontière. Enfin, il a proclamé que l’évacuation de l’armée israélienne doit s’accompagner de l’évacuation concomitante de l’armée syrienne. Il avait déjà affirmé qu’il ne pouvait compter sur des forces de l’ONU pour contrôler la frontière. Et alors? S’il veut l’évacuation des Syriens en même temps qu’il leur demande de maîtriser la résistance et ne fait confiance ni à des forces libanaises, ni à des forces onusiennes, que préconise-t-il réellement? Tout semble indiquer que M. Netanyahu souhaite simplement le statu quo, malgré son prix très lourd en vies humaines, en attendant une négociation globale avec la Syrie sur le Golan et le Liban à la fois, une négociation qu’il ne fait rien d’ailleurs pour favoriser. Et il compte, en attendant, sur le temps pour apaiser l’émotion qui s’est emparée de son peuple après la catastrophe des deux hélicoptères. Mais le temps joue-t-il vraiment pour lui? On peut présumer que la crise morale qui secoue en ce moment les Israéliens, est plus profonde que le croit M. Netanyahu. Son peuple s’est accoutumé à l’idée de la paix et il a vu s’ébaucher une normalisation de ses relations avec beaucoup de pays arabes dont il espère recueillir les fruits. Il aspire, certes, à la sécurité, mais quand il entend, depuis cinq ans, des promesses de paix et de relations pacifiques, il ne veut plus de la guerre, ni d’une sécurité fondée sur le maintien d’un système qui fait de son pays une forteresse assiégée. Et la paix contre la sécurité, promise par M. Netanyahu dans son programme électoral, il n’en est plus tellement assuré si la situation devait rester bloquée.
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Cette crise intérieure en Israël est lourde de conséquences. Elle peut déboucher aussi bien sur un changement douloureux de l’équipe dirigeante, que sur une fuite en avant, c’est-à-dire sur une aventure militaire que M. Netanyahu, en dépit du désir de paix de son peuple, pourrait provoquer dans l’espoir de réunifier les rangs derrière lui. Dans cette dernière hypothèse, ses calculs pourraient s’avérer faux. Pour l’amener à une vue plus réaliste de la situation, on ne peut compter que sur son allié américain dont les intérêts en Orient sont majeurs. Mais à Washington même, en est-on arrivé à une évaluation exacte des risques? Ou n’est-on pas toujours et uniquement obsédé par ce qu’ils appellent «terrorisme», mettant dans le même bain le Libyen, le Soudanais, l’Iranien, le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais, sans vouloir remonter aux causes véritables de ces divers phénomènes? Le monde a changé, mais les Etats-Unis, depuis 1957, continuent, hélas, de privilégier les solutions militaires sur les solutions politiques à cause des œillères israéliennes. Tout le problème est désormais là. Washington devrait mieux tenir compte de la conjoncture qui lui est encore favorable dans le monde arabe. Les mentalités ont évolué. L’époque où l’on parlait encore de «prétendu Etat d’Israël» est bien révolue. Et si encore certaines fractions extrémistes s’arment de slogans hostiles, la majorité populaire et les classes dirigeantes ne réclament que la paix et se montrent prêtes à établir des relations normales avec Israël. Plusieurs pays arabes sont déjà entrés dans cette voie et les Palestiniens d’abord, premiers concernés après tout. Ce climat favorable peut-il perdurer? Devant les intransigeances de l’extrême-droite israélienne, ne pourrait-on pas redouter un retour au pouvoir de gouvernements arabes moins accommodants que ne le sont ceux qui sont en place aujourd’hui? Il ne faut pas mésestimer l’exaspération du sentiment arabe devant le comportement de M. Netanyahu à Jérusalem et ailleurs. Cet homme parie, peut-être, sur un bouleversement en Syrie et au Liban. Pari dangereux, car personne ne peut garantir que d’éventuels changements de régime iraient dans le sens de l’abandon du principe de la paix contre la récupération des territoires. On ne voit pas de relève qui aurait une orientation différente vis-à-vis d’Israël sinon qu’elle serait plus rigide. Les acquis des négociations menées depuis Madrid devraient être sauvegardés par une accélération du processus et non pas compromis définitivement par un pari sur l’usure du temps.
RENE AGGIOURI.