ÉTATS-UNIS ET FRANCE
FACE À LA MÉDITERRANÉE
Par PIERRE M. GALLOIS
On oublie trop souvent que la première manifestation de la puissance militaire des jeunes Etats-Unis avait été l’expédition en Méditerranée de leur flotte. A peine les Américains s’étaient-ils donné une Constitution, qu’ils s’affirmaient sur la scène internationale. Tripoli était canonnée, Bomba et Derma occupées et les Barbaresques - on les appelait ainsi - capitulaient. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont revenus en force en Méditerranée après un long et vaste détour vers leur côte ouest d’abord; les îles du Pacifique ensuite; les rives de l’Asie, enfin, en négociant des droits d’escale en Chine. Là, les deux futures superpuissances ont été proches de se rencontrer, l’une s’étendant vers l’est (la Russie), l’autre vers l’ouest (les Etats-Unis) pour, finalement, s’opposer sur le territoire des péninsules (Corée, Indochine). La Seconde Guerre mondiale; puis, la guerre froide ont fait obligation aux Etats-Unis d’être présents en Méditerra-née, cette petite mer chaude. D’abord, Washington entendait spéculer sur le sentiment religieux prononcé des pays de l’Islam pour qu’ils s’opposent au matérialisme marxiste-léniniste. Aussi, allèrent-ils jusqu’à s’entendre, momen-tanément, avec l’URSS pour condamner l’expédition franco-britannique dirigée contre l’Egypte de Nasser, en 1956. Puis, Israël se renforçant et s’implantant solidement en Palestine et y formant une sorte d’avancée occidentalisée en Méditerranée, Washington estima que l’Etat d’Israël n’était pas seulement une terre peuplée d’amis, mais une précieuse position stratégique, face aux ambitions soviétiques. Depuis la dislocation de l’URSS, l’Etat d’Israël a perdu une large part de ses avantages stratégiques. Aussi, à Washington, s’efforce-t-on plus que jamais, voire même au détriment du gouvernement de Tel Aviv, de faire aboutir les démarches pour la paix initiées au lendemain de la guerre de 1973. Peu à peu, par ces efforts, les Etats-Unis espèrent substituer à la dénomination de «Grand Satan» américain, celle d’ami et de protecteur des intérêts de la plupart des pays de l’Islam. C’est qu’à la menace soviétique, maintenant écartée et hier si éminemment préoccupante, ont succédé un autre souci, un autre objectif: non seulement s’assurer les approvisionnements nécessaires en énergie, mais encore être en mesure d’en contrôler les sources afin de jouer dans le monde le rôle dévolu à une superpuissance... à l’unique superpuissance. Or, les origines du pétrole et du gaz, d’une exploitation relativement aisée, séparent deux grands pôles économiques: l’Europe d’une part, l’Asie des rivages du Pacifique, de l’autre, d’où l’intérêt stratégico-économique qu’elles présentent. Et le littoral méridional de la Méditer-ranée, avec les énergies enfouies dans le sol algérien et le territoire libyen, avec l’Egypte prestigieuse et la Turquie par la turcophonie de laquelle l’on s’enfonce loin dans le sous-continent asiatique, ces terres musulmanes entrent en majesté dans l’équation stratégique mondiale. Donc dans celle des Etats-Unis. Et cette politique proislamique est d’autant plus logique que l’on redoute, à Washington, que demain l’Asie du Pacifique en pleine expansion ne donne du fil à retordre au Département d’Etat et qu’elle s’élève, un jour, contre toute ingérence étrangère, y compris américaine. En revanche, l’Europe et les pays de l’Islam arabe se révèlent plus accueillants et il s’agit d’exploiter cette bienveil-lance. Quoi de plus naturel!
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HÉRITAGE GRÉCO-LATIN
La France, elle, jusqu’à ces dernières années, regardait tout autrement le pourtour méridional de la Méditerranée. Partageant avec l’Italie l’héritage gréco-latin, elle considérait cette mer intérieure comme étant mare nostrum. Elle avait tenu longtemps l’Algérie, la Tunisie, le Maroc pour des prolonge-ments territoriaux d’elle-même, au-delà d’une mer formant un grand lac européen. Vingt ans après que la petite flotte américaine ait franchi le détroit de Gibraltar, les bâtiments du futur maréchal de Bourmont débarquaient à Alger le corps expédi-tionnaire français qui allait conquérir l’Algérie. Un siècle plus tard, la départementalisation du pays l’identifia à la France métropolitaine. Et puis, présente en Egypte, surtout depuis 1860, la France ne s’en est retirée, ne laissant la place aux Britanniques, que pour s’installer au Maroc. Enfin, au cours des deux guerres mondiales, les populations nord-africaines versèrent généreusement leur sang pour la cause commune. Et, aujourd’hui, importante est, en France, la population d’origine maghrébine. Pour Paris, cet axe nord-sud a été le pendant de l’expansion vers le sud, dans le cadre de la Mitteleuropa, de l’influence allemande. Aussi, la France y attache-t-elle une grande importance. Elle a, de surcroît, laissé trop d’elle-même outre-Méditerranée pour que ses rivages ne lui soient pas particulièrement chers.
RIVALITÉ FRANCO-US
Il est donc dans l’ordre des choses que Paris et Washington s’affrontent en Méditerranée. Les Etats-Unis ont tenu les Français et les Britanniques à l’écart de la conférence de Madrid sur la crise du Proche-Orient. A Dayton, même attitude du Département d’Etat, bien que Français et Britanniques aient payé, à terre, le prix de leur entreprise de séparation des combattants. Plus récemment, ce fut le camouflet infligé à la France lorsque son président essaya de participer aux discussions sur le règlement de la question israélo-palestinienne. Et encore à l’occasion des drames des Grands Lacs, le Département d’Etat s’opposant à toute intervention humanitaire. Et, naturellement, lorsque Paris réclama, en échange d’un retour vers l’Otan, un commandement en Méditerranée. Washington poursuit imperturbablement sa politique et comme elle est conforme aux intérêts supérieurs des Etats-Unis, il n’y a pas lieu d’en être surpris. Une université anglophone a été créée au Maroc, à Ifrane, le problème kurde est considéré comme une question d’ordre intérieur à la Turquie... les Nations unies demeurent silencieuses devant les massacres d’Algérie et il n’est pas question que la France obtienne satisfaction quant au commandement qu’elle réclamait en Méditerranée. Enfin, c’est à Washington que s’est réuni le “forum des amis du Liban”...
PARIS NE LÂCHE PAS PRISE
Il est vrai que la France a, elle-même, réclamé l’assistance des Etats-Unis, en Adriatique, c’est-à-dire en Méditerranée, en février 1994. Elle a accepté, comme ses partenaires européens, de placer ses forces armées sous le commandement des Etats-Unis, elle milite aujourd’hui pour cet élargissement de l’Otan que souhaitent Washington et Bonn. Elle entre donc dans le jeu américain sans en être, pour autant, récompensée. Bien au contraire. Mais Paris ne lâche pas prise. Le président de la République s’est rendu à deux reprises au Liban, le Premier ministre de ce pays venant à plusieurs reprises à Paris. Pour Beyrouth, d’importants contrats de reconstruction ont été signés avec des entreprises françaises et des relations plus étroites existent entre la France et la Syrie. Entre Américains et Européens, l’enjeu méditerra-néen pourrait faire l’objet d’un affrontement durable tant, de part et d’autre, sont évidents et affirmés les intérêts. Le David européen a contre lui ses divisions internes, la relative faiblesse de ses pays du Sud face à ceux du Nord. Il a pour lui, du moins pour la France, l’Egypte, l’Italie, la Yougoslavie et la Grèce, des siècles d’histoire commune, parfois heureuse, parfois malheureuse. Le Goliath américain bénéficie de l’unité de vues, de la toute-puissance politique, économique, militaire et, aussi du soutien de l’Etat d’Israël. Il est, cependant, géographiquement et socialement, éloigné des populations du pourtour méridional méditerranéen. Mais il est à la mesure des défis et peut y faire face simultanément dans les deux Méditerranées, celle des Caraïbes comme celle du Vieux monde. C’est aux Méditerranéens, en défini-tive, d’en décider.