BLOC-NOTES
DU “NEW JERSEY” AU NEW BERRI
A l’instar de “cœurs purs” de l’Evan-gile, bienheureux les sourds de ce pays. Car si les premiers ont reçu la promesse de voir Dieu, les seconds jouissent, d’ores et déjà, du privilège de ne pas entendre ce que raconte Nabih Berri. A défaut d’une place dans le Royaume des Cieux, cela pourrait valoir un strapontin au parlement. Qu’a donc M. Berri pour se mettre dans des états pareils? Certains prétendent qu’il fait un retour d’âge (honni soit qui mal y pense) dans le sens et à l’exemple de la machine à remonter le temps. Pour tout dire, le chef du Législatif est en train de se souvenir, avec nostalgie, de Nabih Berri et des temps héroïques des milices. De cette époque bénie où l’on bouffait des soldats de l’armée et des forces de l’ordre à tous les repas, où l’on piétinait l’Etat, la légalité et traînait les institutions dans la boue, où l’on ne prenait pas la peine de demander des crédits, mais où l’on extorquait, arnaquait, pillait à volonté, où l’on maniait Kalachni-kovs, RPG, Katiouchas, Grads, plus vite et certainement d’une manière plus efficace que l’inoffensif et frustrant marteau d’un président du parlement. Comme à travers un rêve en rose et bleu, M. Berri est en train de se souvenir à haute voix de ce 6 février 1984 qui nous avait valu d’innombrables nuits sans sommeil dans les caves et sous les escaliers, des monceaux de ruines, la perte de centaines d’êtres chers et la division de l’armée. “Ils doivent tous apprendre la leçon et je crois qu’ils l’ont apprise”, s’est écrié M. Berri. “Cette fois, ce sera moi qui descen-drai dans la rue... (Pourquoi, où était-il la dernière fois?)... C’est à partir de ce secteur (Ouzaï) qu’on avait pu provoquer le départ du bâtiment de guerre “New Jersey”... c’est ce secteur qui a contribué à la réussite du 6 février”... En quels termes choisis ces choses-là sont dites! Venant de n’importe quel citoyen, il aurait été passible des travaux forcés à perpétuité. Venant du second personnage de l’Etat, c’est proprement ahurissant. Si M. Berri est tout fier d’avoir fait fuir le “New Jersey”, on pourrait lui signaler que l’Etat n’est pas un porte-avions américain, mais une institution sans laquelle le Liban n’existerait pas. Une institution dont M. Berri fait partie au plus haut niveau, dont il tire profits et honneurs et où il puise à pleines mains pour répandre une véritable “manne céleste” sur les soi-disant déshérités que sont ses partisans. Est-ce contre cet Etat-providence qu’il sonne le tocsin et appelle à l’insurrection? Est-ce contre les institutions de l’Etat (y compris le parle-ment qu’il préside) qu’il lance son comman-do verbal et veut descendre dans la rue? Est-ce également à dire que si la centaine d’occupants d’Ouzaï, qui se sont adjugé les terrains d’autrui, à la faveur de la guerre des milices, pour y construire des habitations et des commerces, ne sont pas “justement dé-dommagés” par Elyssar, nous allons re-cevoir des RPG sur la gueule et des Grads sur le crâne comme aux beaux jours de 1984? Pourquoi, en lieu et place des Kalachni-kovs, ne pas avoir recours aux armes que la Constitution donne au Parlement: mettre le gouvernement en minorité et l’obliger à présenter sa démission? Comme le chef de l’Etat, comme le Pre-mier ministre, comme messieurs Murr et Bassem Sabeh, le président de la Chambre des députés a reproché souvent aux jour-nalistes de défigurer par leurs critiques le visage du pays, empêchant ainsi les capi-taux libanais du dehors et étrangers de pren-dre le chemin du Liban. Avant d’attendre de nous autres de la presse un mea culpa humble et contrit, M. Berri devrait réaliser que ce serait plutôt des déclarations comme les siennes - venant d’un très haut responsable - qui sont de nature à replonger le pays dans la plus noire des récessions, en faisant prendre ses jambes à son cou au plus kamikaze des hommes d’affaires. Comme M. Nabih Berri vient de nous le rappeler, en 1984 le “New Jersey” a cédé la place aux milices. En 1997, les chefs de certaines milices sont toujours là. Ils continuent à régenter notre vie, à disposer de notre destin. Avons-nous gagné au change?
ALINE LAHOUD.