EDITORIAL

Par Melhem KARAM

L’ÉTAPE LA PLUS DÉLICATE DEPUIS 1948

Lorsque nous demandions si la chute de la troïka, l’annonce de sa mort et de son inhuma-tion en grande pompe in-fluaient, positivement ou né-gativement, sur la position de la Chambre des députés, nous formu-lions, comme beaucoup d’autres, une interrogation de négation et non de protestation. De même, quand nous trouvions étrange le fait pour la chute de la troïka d’accélérer l’ouverture des élections présidentielles, parce que nous n’établissons pas de lien entre les événements. Quant à la troïka, par sa manière d’agir, elle réduisait la fonction du parlement et en restreignait l’importance. Le climat général de ce temps le rendait ainsi, la présence terne du parlement ayant été compensée par sa «productivité». La Chambre des députés n’est pas, uniquement, une assemblée législative, mais a pour tâche de contrôler le Pouvoir, c’est-à-dire le gouvernement et de lui réclamer des comptes. Ici, la Chambre était un contrôleur ayant perdu la capacité de réclamer des comptes. Et tout le monde connaissait la manière de se comporter du gouvernement. En permanence, la Chambre des députés était davantage un nom dans la Constitution, qu’une instance exerçant effectivement sa mission, le contrôle du gouvernement ayant été toujours plus théorique que pratique. Aussi, le parlement était-il un club chargé d’exécuter les décisions, davantage qu’une instance habilitée à les prendre. Les gouvernements y tombèrent, mais ce n’est pas lui qui en provoquait la chute. Ceux qui pouvaient le faire étaient et restent connus. En France on appelait Clémenceau le «tombeur des gouvernements». Chez nous, on disait quelque chose de pareil, en invoquant le nom de cheikh Youssef el-Khazen... Youssef Sagih, comme on l’appelait au Kesrouan. Mais cela s’appliquait à cheikh Youssef, éditorialiste du journal «Al-Bilad» et non à cheikh Youssef, le député. Aujourd’hui, le parlement a davantage perdu de son niveau. Une fois de plus nous avons des députés, mais non une Chambre des députés. Au temps du mandat, les législatures avaient un meilleur niveau et celles constituées après l’avènement de l’indépendance, jusqu’à la IIème République, s’en tenaient à la révision de la Constitution. Pourtant, cette révision s’est répétée maintes fois avant Taëf dans la première république. Pourquoi cette régression permanente? Est-ce parce que le changement s’est opéré? Ou parce que la députation était réservée à certaines familles et est devenue accessible à tous les requérants? Non, naturellement. Les familles existaient et ont perduré; elles exercent maintenant leur droit à procéder à une dévolution successorale du legs national. En fait, les familles désignaient ceux qu’elles voulaient bien admettre dans leur liste, lesquels devenaient députés. Aujourd’hui, nous nous trouvons à la même place. Avec la différence que les familles restantes qui se partagent les parts, ont cessé de désigner les candidats à inscrire sur les listes, pour pouvoir accéder à la Chambre. L’appellation a changé. Ce qui a également changé, c’est la foi dans la vie parlementaire; cette foi a disparu au Liban et dans le monde arabe. Les assemblées du peuple sont devenues des assemblées de députés et le député est devenu membre du Conseil du peuple, comme s’il avait cessé d’être le mandataire de ce peuple et de prendre les décisions au nom de ce dernier. Les péchés de la troïka lui sont pardonnés et la Chambre n’en est pas responsable. Le débat public avait une couleur parlementaire sous l’hémicycle; puis, est devenu une chose incolore sous bien d’autres plafonds. La qualité du député a changé, de même que le niveau, les spécifications et l’im-pact produit par l’action parlemen-taire. Le député était un collègue du président de l’Assemblée nationale et son égal. L’est-il encore? Le gouvernement tenait compte de la question du député; que serait-ce de son interpellation? En est-il de même maintenant? Il s’agit d’une question de foi dans le rôle parlementaire et, partant, dans celui de la Chambre qui s’est rapetissée, pour ne pas dire qu’elle s’est volatilisée. C’est pourquoi, la présence s’amenuise et, avec elle, la vision. Les gens ne sont plus les mêmes, mais sont jusqu’à présent des victimes silencieuses d’élections pareilles à celles de 1996. Ah! si le plus important pouvait changer! Si ce changement était au niveau du pouvoir... et de la députation. Ah! si le Liban se faisait une vision unique par rapport à la paix, ceci éviterait toute perturbation quand on évoque le rôle libanais et la position libanaise. Ici, on revient à l’histoire de la troïka. Est-elle devenue pareille à une pirouette, de manière que sa vision saine ne puisse pas être captée? Le Liban traverse une étape délicate; peut-être l’étape la plus délicate depuis 1948; c’est-à-dire depuis la création d’Israël. Car cette étape est, comme elle est supposée être, la fin d’une étape et la fin de l’étape. Il n’est donc pas étonnant que les pressions se multiplient, ainsi que les appâts. Cependant, l’existence ne peut s’affirmer que par la fermeté. La France connaît le caractère délicat de l’étape, c’est pourquoi, elle n’expose pas un crédit arabe qu’elle a acquis par la prise de position chiraquienne. Aussi, la position chiraquienne ne sera pas un piège ou une tentative d’intégration. Israël évolue vers la paix comme s’il récitait l’acte de contrition. Car dans son concept, la paix signifie le don et il ne veut pas donner, même du gousset des autres. Il ne veut pas restituer le droit à l’ayant-droit et l’Amérique se comporte comme si elle exerçait des pressions, secrètement, sur l’Etat hébreu. Avec un silencieux. Il ne sort de ses pressions que des paroles israéliennes faisant état de la supériorité permanente d’Israël. Cela vise-t-il à tranquilliser Israël pour qu’il se prête à l’opération de paix ou à l’encourager à manœuvrer? Les paroles sont nombreuses autant que les prédictions. Et le Liban est appelé à rester ferme comme l’exigent ses engagements et ses intérêts, afin de ne pas être victime des appâts et des pressions.