LA LIBERTE D’EXPRESSION AU LIBAN DE L’EPOQUE OTTOMANE A TAËF

GEORGES SKAFF:

“LES POUVOIRS PUBLICS ONT LE DEVOIR DE RESPECTER LES CONVICTIONS DU PEUPLE ET SON DROIT A LA PAROLE”

Qui peut, aujourd’hui, nier le long chemin de croix parcouru par la liberté de la presse au Liban et dans le monde, partout où la dictature a pris, ne serait-ce que pour un temps, le pas sur la démocratie? La première victime en fut, toujours, la liberté d’expression... N’est-ce pas parmi les journalistes que l’on dénombre le plus grand nombre de détenus et de martyrs? Où en est-on? Pour en savoir plus à ce propos, nous avons rencontré M. Georges Skaff, ancien ministre, ancien PDG de Télé Liban et membre du Conseil de l’Ordre de la Presse.

DES OTTOMANS AU MANDAT

Il commence par nous entretenir des principales étapes ayant marqué la liberté de la presse au Liban: “Déjà, dit-il, les Ottomans avaient imposé une loi inique sur les imprimés. Leur époque s’est distinguée par une impor-tante brimade des libertés sur tous les plans. Elle connut l’exil de nombreux penseurs (en Anatolie); puis, la potence de la place des martyrs à Beyrouth, comme intimidation terrorisante pour tous ceux qui prônaient la liberté. “Le mandat français vint, aussi, impo-ser une autre loi sur les imprimés par une décision émanant du Haut-Commissaire. Les journaux étaient, arbitrairement, autorisés à paraître ou suspendus, les journalistes traduits en justice pour un article jugé “insatisfaisant”.... Les pen-seurs libanais se réfugièrent, alors, en Egypte et aux Etats-Unis, où ils purent librement s’exprimer en appelant au respect des principes de la Révolution française”.

ET DE L’INDEPENDANCE A TAËF

- Cela a-t-il changé avec l’indépendance?

“Qu’il est heureux de se ressouvenir de l’indépendance! Les journalistes en furent presque les héros et participèrent, active-ment, à l’élaboration du communiqué ministériel qui pouvait être assimilé à un pacte national. De même, ils jouèrent un rôle important dans la réunification des rangs internes et dans le ralliement des pays étrangers à notre cause. “Mais il y eut, ensuite, une nouvelle période de persécutions des journalistes vers les années soixante. “En 1975-76, la presse fut accusée d’attiser les dissensions et les Arabes qui décidèrent au Congrès du Caire de mettre fin à la guerre au Liban, en recourant aux forces arabes de frappe, exigèrent que le Liban limite la liberté des médias, d’où l’imposition d’une pré-censure aux médias qui fut refusée par la presse”.

- Et la liberté de presse dans l’accord de Taëf?

“Avec l’accord de Taëf, le style de l’ère médiatique arabe a changé, prenant la forme d’une organisation de l’audiovisuel et d’une absorption de la presse, en quelque sorte. La loi sur l’audiovisuel a été promulguée après maintes tractations et a soulevé un tollé général; on connaît la suite”.

LIBERTE DE PRESSE ET DEMOCRATIE

- Où en est-on aujourd’hui?

“Après tous les malheurs qui se sont abattus sur l’audiovisuel dans la République de l’après-Taëf, on se demande ce qui attend la presse, laquelle continue, toute seule, à exprimer la liberté des mass média! Alors que l’Etat demeure perdu dans l’enracinement de l’ère médiatique arabe, le Liban est entré spontanément dans celle des média mondiaux et internationaux avec les satellites et l’Internet. “La liberté de Presse n’est qu’un aspect de la vie démocratique où l’individu est libre de croire à ce qu’il veut. La commu-nauté, elle, est libre d’exprimer une opinion contraire. Les autorités doivent respecter les convictions de chacun jusqu’à l’accession successive de tous au pouvoir ce qui assure le gouvernement du peuple par le peuple”. - Estimez-vous que le contrat social est respecté au Liban? “Le contrat social a consacré la sépara-tion des pouvoirs afin d’éviter l’empiète-ment de l’un sur l’autre. Mais le contrat infernal, devenu une Constitution non écrite, a fait que les pouvoirs se sont étroitement mêlés. Ils constituent par ce fait, un groupe œuvrant solidairement pour l’instauration d’un pouvoir tyranni-que. Si un responsable rompt cette allian-ce, il se retrouve rejeté par le pouvoir et remplacé”.

LA LIBERTE NE S’IMPROVISE PAS

- Ne trouvez-vous pas que nous continuons à pouvoir dire ce que nous pensons?

“Il est vrai que nous continuons à nous exprimer sans être “punis” pour cela, mais la voix qui s’élève est celle qui s’étonne non celle qui vise et atteint son but. La surenchère de sentiments est bien celle qui touche. Ils menacent de faire éclater des scandales quant à la provenan-ce de leurs fortunes respectives et se pré-cipitent pour construire à qui mieux mieux les plus beaux palais. “De même, ceux qui réclament l’assai-nissement de l’administration sont les plus grands magouilleurs; ceux qui appellent au renforcement de la justice œuvrent le plus pour libérer les détenus de leurs clans et font emprisonner ceux du clan adverse”.

- Comment tout cela finira-t-il?

“La liberté au Liban a pris la forme d’un choix entre dire tout haut ce que l’on pense, alors que personne ne prête l’oreille ni ne se montre conciliant, ne serait-ce que par le silence, dans l’espoir de pouvoir s’exprimer dès la fin de la terreur et des surenchères. “La liberté ne s’improvise pas et tout système artificiellement imposé sous forme de moule constitutionnel, ne peut que demeurer lettre morte tant qu’il n’émane pas de la volonté libre d’un peuple libre”.

(Propos recueillis par Nicole El-Kareh)