BLOC-NOTES

L’ARCHIPEL DU GOULAG*

Le mépris absolu des autorités de ce pays pour les Droits de l’Homme n’est plus à prouver. Pourtant, nos dignes dirigeants trouvent, tous les jours, le moyen de nous étonner. Il n’y a pas longtemps, des statistiques établies par une organisation inter-nationale nous plaçaient au tout premier rang des pays violateurs des Droits de l’Homme. Ce fut, dans les rangs de nos dynasties régnantes une véritable levée de boucliers. Et comme de juste, on accusa le sionisme international et ses “agents de l’intérieur” d’être à l’origine de ces statisti-ques “inventées de toutes pièces”. Nous aurions bien voulu que ce soit le cas. Mais hélas! les faits sont là et la prison de Roumié aussi (un exemple parmi tant d’autres). Il faut avoir vu la prison de Roumié pour savoir ce que l’expression “cercles infernaux” veut dire. Il faut l’avoir vue pour se demander où donc nos respon-sables puisent-ils cette insondable disposition à la cruauté, cette fabuleuse insensibilité, ce je-m’en-foutisme intégral, ces abîmes d’inconscience, cette fabuleuse arrogance dans la négation de l’évidence et ce culot monumental? Le saura-t-on jamais? L’affaire a été révélée par notre confrère An-Nahar. Il existe, rapporte-t-il, à Roumié au moins trente-cinq malades mentaux, enfermés avec les criminels de tout acabit. Parmi ces trente-cinq malheureux, un poète: Safouane Haïdar. En fait, nous dit-on, Safouane Haïdar n’est pas seulement poète, c’était aussi un professeur de littérature arabe. Trilingue pour avoir poursuivi ses études universitaires à Berlin; puis, à Londres (de 1976 à 1982) et traducteur en arabe d’auteurs allemands, tels que Gunther Grass, Rilke, Brecht. Qu’a donc commis cet universitaire pour être enfermé avec les assassins? Qu’ont donc commis les trente-cinq autres détenus? Ils ont tout simplement cédé sous la pression du stress. Ils sont devenus fous, aliénés, schizophrènes. Ils ont perdu la raison (et ne me dites pas qu’il n’y a pas de quoi perdre la boule dans le Liban qu’on nous fait!) Oui, Safouane Haïdar - comme ses trente-cinq compagnons d’infortune - est schizophrène, mais un schizophrène inoffensif. En fait, son seul crime est qu’il est trop pauvre pour se faire soigner dans une clinique privée. Et pourquoi une clinique privée? Parce que l’Etat providence des requins, des rats et autres parasites boulimiques est trop occupé à assurer grassement l’avenir des siens jusqu’à la cinquième génération, pour avoir le temps et les crédits nécessaires à la création d’un hôpital psychiatrique. Ce genre d’établissement que possèdent tous les pays du monde même les plus pauvres ou les moins civilisés. N’ayant donc commis aucun crime ou délit, pourquoi enferme-t-on Safouane Haïdar et ses trente-cinq co-détenus dans un pénitencier? Parce que, expliquent les autorités carcérales, c’est une mesure de prévention. Oyez, oyez bonnes gens! Et faites-en votre profit. Au Liban, on prend le mal à la racine, même quand il n’existe pas. Au diable les sociétés décadentes dont les lois sont basées sur la justice et les considérations humanitaires. Chez nous, nous enfermons ceux que nous supposons vouloir un jour commettre un crime, faute de le faire de ceux qui le font. Nous pénalisons la maladie par la prison et la pauvreté par la cruauté. Certains assassins, violeurs, pédophiles, terroristes, n’ont écopé que de un à cinq ans de prison. A combien se monte la peine d’un malade mental innocent et pauvre? Probablement à perpétuité et sans remise, puisque le malade n’a comparu devant aucun tribunal, n’a été condamné par aucun juge et son nom n’existe nulle part, dans aucun registre. “ - Safouane peut guérir, a dit son ex-médecin traitant. Il a besoin d’un traitement médical et d’une réhabilitation sociale”... Et ce serait les douces créatures que sont nos gardiens de prison qui se chargeraient du traitement à grands seaux d’eau sale en pleine figure, après avoir ligoté, bourré de coups, insulté et tourné en ridicule ces véritables damnés de la terre!... Que M. Hariri cesse de chanter des berceuses au pape et d’aller se faire chouchouter par Chirac. Que M. Berri arrête de nous harceler avec la troïka et de nous menacer d’un retour à ses sources. Que M. Murr mette un frein à ses confé-rences de presse qui ajoutent l’anarchie à la con-fusion. Que les autorités judiciaires et sécuritaires s’abstiennent de couronner le déni de justice par la brutalité. Que le gouvernement sorte de son servilisme et le parlement de son bovinisme. Que tous ces gens-là descendent de leur Olympe pour constater de visu que “l’Archipel du Goulag” n’est plus la spécialité de la défunte Union Soviétique, mais qu’au Liban, pays qui fonda la plus prestigieuse école de droit de l’Antiquité, le Goulag n’est pas seulement à nos portes, il est (en puissance) sur le seuil de chacun de nos foyers. Si enfin, l’on devait ligoter et boucler dans les pénitenciers tous les schizophrènes du Liban (surtout ceux qui ne sont nullement inoffensifs), nous serions aujourd’hui le seul pays au monde à avoir une vacance totale du pouvoir et ce, de haut en bas de la classe dirigeante.

* L’ARCHIPEL DU GOULAG, roman de Soljenitsyne, prix Nobel 1970, dénonçant les camps de travail forcé (Goulag) sous le régime de Staline.

ALINE LAHOUD.