LA CHRONIQUE

À L’ÉCOLE DE MICHEL CHIHA

De celui qui, à plus d’un titre, appartient à cette lignée des grands maî-tres à penser qui font la célébrité et l’honneur du Liban, ce «haut lieu de l’es-prit», tel qu’il aimait l’appeler. Pour nous qui le citons en toute circonstance, il nous incombe de mettre en relief ses enseignements, qui sont tou-jours d’actualité. Cette chroni-que se veut un modeste hom-mage à l’occasion de la paru-tion de la version arabe de son œuvre magistrale. Pionnier de la pensée poli-tique contemporaine, l’enfant du siècle dont il fût le témoin, et de cet autre qui s’annonce, abordant au quotidien, avec l’opiniâtreté qui le caractérise, les questions qui nous parais-sent aujourd’hui insolubles, sur lesquelles allait se jouer l’avenir du Liban, il importe de les ramener à leurs vraies dimensions, et sans cesse de replacer l'événement, aussi fugace soit-il, dans la grande équation des intentions et des finalités. Son intelligence critique, voire son génie créateur, jouis-sait de lui-même, à chaque écrit, non seulement lorsque en tant qu’écrivain, il cédait à ses sublimes inspirations, car il régnait aussi par la parole: ces conférences au Cénacle liba-nais, résonnent encore dans nos mémoires. Pour nous qui étions sûrs que son œuvre ne périra jamais, puissions-nous le ras-surer aujourd’hui, de notre fi-délité à ses précieux enseigne-ments. Parmi les publicistes de l’Orient arabe, Michel Chiha peut se flatter d’avoir vu juste, d’avoir présenté les lende-mains, d’en avoir désarticulé les charges difficiles. L’apolo-giste humaniste, qui tout au long de son œuvre, éclaire les options politiques, économi-ques et sociales qu’il maîtri-sait: sa vaste culture, celle qu’exigent les défis de notre époque, aurait été encore plus précieuse, si le choix d’une carrière politique l’avait tenté. Il a préféré le rôle de témoin éclairé et incorruptible de ses propres jugements. Toutefois, il appartient à chacun de nous, dans la mesure de l’esprit critique dont nous disposons d’aborder l’œuvre de Michel Chiha, tel un vaste continent pour y découvrir les ressources inouïes d’idées justes et d’arguments, autant de produits d’une intelligence qui a marqué de son empreinte notre patrimoine politico-culturel à bien des égards, surtout pour ceux qui approu-vent le perpétuel effort vers cet idéalisme qui a rempli une existence humaine, avec son épanouissement dans tous les domaines de la vertu, et de l’esprit: ainsi le nom de Michel Chiha prend-il sa place pri-vilégiée dans la hiérarchie des valeurs fondamentales.

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Dans un monde qui décline au pluriel, devenu un arsenal d’idées préfabriquées dont l’objectif ultime semble être de produire des médiocres et des apprentis-sorciers à tous les niveaux et dans tous les domaines, Michel Chiha, du haut de sa tribune, plaide pour les valeurs transcendantes, offertes aux bâtisseurs de nations. Tous les thèmes qu’il a magistralement définis et sou-tenus, en politique intérieure comme en politique étrangère, nous engagent à relever tous les défis à venir, et à œuvrer en faveur d’une Cité libérée de tous les avilissements. Nous lui devons, entre autres, un incom-parable bienfait: la paix de l’esprit, propre aux hommes de sa trempe, la sagesse saine et nette enracinée dans nos mœurs, qu’il a, toute la vie durant, honorée. Le siècle qui s’achève dans le calendrier comme dans nos mémoires, sur fond d’idéolo-gies dépassées et de défis mil-lénaristes, compte certaine-ment des œuvres dont nombre d’entre elles rejoindront bien-tôt «les grands cimetières» de la mondanité intellectuelle; d’autres en revanche ont beau-coup et toujours à nous dire sur le siècle à venir. Faut-il avouer qu’elles ne sont pas très nom-breuses. Et l’on peut affirmer que l’œuvre de Michel Chiha est de ce nombre, ayant au dé-part acquis le caractère défini-tif de témoignage, et donc de prophétie. Toute sa pensée et toute sa vie ont en effet témoi-gné d’une ambition unique, celle «de rassembler deux exi-gences qu’on a longtemps crues incompatibles: l’esprit critique, universaliste et réfor-mateur et la politique. Puis-sions-nous œuvrer dans cette direction et arriver à ce stade de maturité qui donne accès à l’universel.

«Une réflexion qui procède d’une vision globale du monde, engage à tout moment une interrogation fondamentale sur l’homme et son destin, sur la cité et ses problèmes, sur l’aventure de l’histoire et des cultures».

JEAN SALEM «Michel Chiha»

José M. LABAKI.