LA NUIT DU COURT MÉTRAGE FRANÇAIS ET LIBANAIS: UNE PREMIÈRE

Chose promise, chose due. Les rendez-vous culturels du Centre Culturel Français s’étendent déjà cette année à certaines fins de semaine. En cette nuit du samedi 22 février, où est organisée la première nuit du court métrage français et libanais, la salle Montaigne est pleine à craquer. Jeunes et moins jeunes se sont partagés les sièges, ont occupé les quelques chaises ajoutées, ont débordé jusque sur les gradins menant à l’écran de la salle. Entre un court métrage et l’autre, on murmure, on commente, on rit, on argumente. La stratégie française misant sur la renaissance du court métrage fait sans nul doute bouger. Première nuit de ce genre, cette initiative démontre par elle-même que les candidats aux échanges existent, que le mouvement est né pour durer.

“Faute d’identités”, de Khalil Joreige et Joana Hadjit Thomas.

Les trente-quatre courts métrages projetés ont été divisés en quatre grandes tranches. La première séance a débuté à 15h30, la dernière prenant fin aux alentours de 2h30. Les quelque douze heures de projection ont associé les courts métrages libanais à ceux des réalisateurs français. La programmation variée, riche en idées nouvelles a aussi occasionné des rencontres. Et c’est cette permutation continue de talents, d’optiques, de mondes qui est le véritable enrichissement de cette nuit. Très vite, au cours des deux premiè-res séances, fusent chez les Libanais les images d’un vécu qu’ils sont loin d’avoir exorcisé. “La boîte à musique”, réalisé par l’IESAV en collaboration avec la FEMIS met en scène les regards ha-gards surchargés d’images violentes. Les chauffeurs de taxis seraient-ils les témoins les plus touchés des événe-ments vécus? Il faut avoir sillonné la capitale, en avoir suivi les transfor-mations au quotidien pour être touché de si près. Dans les paroles, il y a l’avant et l’après. L’hier et les lendemains incertains. Cette rue de Hamra dont le seul nom évoque les temps glorieux de Beyrouth d’antan et l’importance de ce qu’elle a perdu depuis (“Rencontre” d’Eliane Raheb).

“La boîte à musique”, de Rindala Kodeih (IESAV).

HUMOUR NOIR

Mais certains courts métrages libanais font montre d’un insoutenable humour noir. “Taxi service” des talen-tueux Khalifé et Monnier dévoile à quel point la folie, la névrose ont envahi la population. La véritable jungle est là, autour de nous. Faudrait-il relâcher les fous de l’asile et interner ceux en liberté? “Faute d’identités”, réalisé par Joreige/Hadjit Thomas en dit beaucoup plus long qu’il ne le montre à propos des problèmes d’identité ou d’existentia-lisme... “Cathodique” de Michel Kam-moun est décapant dans ce rapport assassin qui unit la télévision à la société de consommation. “La lettre de Nabil” de Sheila Barakat ne s’est pas éloigné d’un pouce de la réalité. Jeu des acteurs et images compris. Tous les Libanais du public ont-ils senti le film de leur mémoire se dérouler et ont-ils été étonnés de reconnaître cette expérience de la honte, de l’angoisse, de la névrose qu’ils ont hier connue entre deux cages d’esca-liers? Il n’y a que la vérité qui tue et l’initiative d’être vrai n’en est pas moins géniale.

CINÉMA IMPROVISÉ

Du côté français, l’originalité des scénarios a vagabondé librement, n’étant captive d’aucun événement noir trop proche dans le temps. On retiendra le dénouement inouï d’“Emilie Mul-ler”, dont le scénario s’ouvre comme un livre et mesure l’étendue du plaisir que peut rapporter l’imagination. En quel-que 20 minutes, il y a mille petites histoires fictives qu’on prend pour la vérité. Du cinéma improvisé dans le cinéma... “Viejo pascuero” où un petit garçon dit en son espagnol des bas-fonds son mécontentement à un père Noël qui l’a injustement rétribué. Trois minutes seulement où on s’esclaffe devant l’audace, le langage vert, sans oublier la dure réalité qui a inspiré le scénario. Mais le cinéma dans le cinéma perce aussi dans “J’aime beaucoup ce que vous faites”, de Xavier Giannoli, où le clin d’œil au vrai cinéma d’antan est évident face à certaines œuvres de l’absurde résolument modernes, ou “I got a woman”, d’Yvan Attal qui s’inspire, humoris-tiquement, de son quotidien vécu avec une “nana” actrice. Pour “l’enfant de la Ciotat”, d’Arnaud Debrée - présent dans cette même salle Mon-taigne - une phrase de Truffaut est citée. “Dans le ci-néma, il n’y a pas de retards, pas d’embouteillages... C’est comme un train qui passe”. “L’enfant de la Ciotat” qui filme ces passages de trains et rêve de se fixer dans la pellicule, a le regard inoubliable des séquences qu’on retient à jamais. “J’ai échoué” oscille entre réalisme et surréalisme, entre l’onde et le rivage. Etonnante incursion que celle qui dévoile les “mémoires d’un nouveauné”. Sans oublier “Le poisson rouge” où le message astucieux du “préservatif qui peut sauver une vie”, à savoir celle du poisson rouge, a déclenché le fou rire de la salle. Tous les courts métrages projetés pourraient sans doute susciter mille réflexions, mille idées. Au cinéma dans les longs métrages, les passages que fixe la mémoire, n’excèdent pas souvent la longueur d’un court métrage. Grâce à une couleur plus intense, ou à l’absence de couleurs, à un concentré de dialogues ou d’images ou à leur concision, on a alors retenu l’essentiel. Et c’est bien des leçons d’essentiel que donnent ces courts métrages...

S.N.