INTERVIEW
ENTRETIEN AVEC LE SECRÉTAIRE
GÉNÉRAL DU “HEZBOLLAH”
HASSAN NASRALLAH:
“IL N’EST PAS QUESTION POUR NOUS DE RECONNAÎTRE ISRAËL DONT LA PRÉSENCE EST ILLÉGALE ET ILLÉGITIME”
Le “Hezbollah” a été, ces derniers temps, au centre de l’actualité, surtout à la suite des agressions israéliennes quotidiennes qui ont tout l’air d’une lâche vengeance, après la collision des deux hélicoptères de “Tsahal” qui s’est soldée par soixante-treize tués parmi ses effectifs. Selon certaines rumeurs, l’uléma Hassan Nasrallah, secrétaire général du “parti de Dieu”, était le principal visé par cette opération avortée du commando ennemi. “Il est clair, dit-il, que depuis un certain temps, les Israéliens projetaient d’asséner un coup à la résistance islamique, que ce soit au niveau de ses symboles, de ses responsables et de ses cadres ou au niveau de ses militants. Tous les indices prouvent que les deux hélicoptères accidentés étaient chargés d’une telle mission. “Il nous faut du temps pour déterminer exactement l’objectif visé. Quant à dire que j’en étais la cible, cela est une possibilité étant donné la position du secrétaire général du “Hezbollah”.
AUTOUR DE LA POSITION DE L’AMBASSADEUR AMÉRICAIN
- Vous avez invité l’autorité à expulser l’ambassadeur US du Liban à cause de sa prise de position après cette opération. Croyez-vous que la rupture des relations avec Washington facilitera la reprise des négociations ou ne désirez-vous pas les reprendre?
“Plus d’une partie libanaise a considéré la position du diplomate américain comme portant atteinte au Liban, peuple et Etat à la fois. De toute façon, notre demande ne s’est pas traduite par la rupture des relations. Quant à la reprise des négociations ou pas, cela nous est égal, d’autant que notre attitude est claire et connue, notamment quant aux résultats, surtout par rapport au Liban.”
- D’aucuns croient que l’Etat hébreu entreprendrait une opération d’envergure à l’effet de dissiper l’impact produit par la collision des deux hélicoptères et de relever le moral de son armée, alors que d’autres pensent que la conjoncture internationale ne permet pas une action militaire. Quel est votre avis à ce sujet?
“Je crois que l’ennemi israélien a besoin d’une telle opération pour relever le moral de ses soldats , de ses institutions militaires et de la société sioniste. “Il pourrait recourir à des raids aériens, attenter à des objectifs déterminés par la voie aérienne ou entreprendre des opérations dans les zones libérées. “Je ne pense pas qu’il suffit à Israël de relever le moral de ses troupes, mais il va de soi que l’ennemi procède, actuellement, à une évaluation des retombées de la collision des deux hélicoptères avant de se prononcer sur la nature et la dimension de la riposte.”
RELATIONS SYRO-IRANIENNES STRATÉGIQUES
- Les responsables israéliens répètent que vous avez reçu d’Iran d’importantes quantités d’armes, via l’aéroport de Damas, depuis l’opération “Grappes de la colère”, alors qu’on qualifie de perturbées les relations syro-iraniennes. La présence de la résistance au Liban-Sud serait-elle tributaire de la nature de ces relations entre les deux pays?
“Les responsables israéliens réitèrent ces accusations dont ils n’ont aucune preuve. Ils les exploitent en vue de faire assumer à la Syrie et à l’Iran la responsabilité de la résistance au Liban. “D’autre part, la résistance à l’occupation est appuyée par la Syrie et l’Iran aussi. Leur position, sur ce plan, n’est nullement affectée par la nature de leurs relations. Et je crois que, contrairement à ce que certains pensent, ces relations sont solides et stratégiques. Ceci a été prouvé au cours des dix-huit dernières années, exactement depuis la victoire de la révolution islamique en Iran sous la direction de l’imam Khomeyni.”
POUR UNE OPPOSITION SÉRIEUSE ET EFFICACE
- Vous avez appelé les chefs de partis et les forces d’opposition à s’organiser, en attendant le moment propice au changement. Quelles sont ces forces et englobent-elles l’opposition de l’extérieur?
“Le but de cet appel est de tenir une rencontre en vue de se consulter pour voir où a abouti la vie politique au Liban. Et ce, afin de coordonner les efforts et d’entreprendre une action commune, permettant à l’opposition de changer bien des politiques erronées émanant de l’autorité actuelle. “Ceci est une question vitale et nécessaire. Le “Hezbollah”, étant donné sa force et son efficacité, disposant de ramifications au plan populaire et ayant sa crédibilité, est en mesure de prendre une initiative politique de cette nature. Son appel englobe toutes les forces politiques existant au Liban qui avaient l’habitude de se retrouver dans plus d’un plan et de coordonner leur action. “On ne pose pas comme condition qu’il s’agisse d’une opposition à l’autorité politique; il suffit que les forces mentionnées puissent s’entendre autour de dénominateurs communs.”
EN QUOI CONSISTE LE PROJET DE LA RÉSISTANCE?
- Vous avez également appelé à l’enrôlement dans la résistance: quel en est le projet et est-il d’ordre tactique ou stratégique?
“Le projet de la résistance auquel nous appelons le peuple à adhérer est clair, son objectif étant la libération du territoire de l’occupation israélienne, par l’affaiblissement de l’ennemi, quotidiennement, au double plan humain et matériel, à travers des opérations militaires. “Ainsi, on le contraindra à évacuer la terre sans nous imposer aucune condition ni réaliser le moindre acquis. Cet effort journalier a besoin de l’association de toutes les forces, car l’action intensive peut écourter le délai de l’évacuation et mettre fin au drame.”
- Comptez-vous prendre part aux élections municipales conformément à la dernière carte de votre alliance parlementaire ou selon la carte syndicale précédente?
“Il existe une différence notoire entre la nature des élections législatives et des élections municipales, ces dernières étant plus complexes, car les questions familiales et tribales s’imbriquent dans les affaires politiques et partisanes. L’intérêt public varie d’un village à l’autre et d’une ville à une autre ville. “Les élections municipales doivent constituer un conseil capable d’assumer ses responsabilités directes au niveau du village. Sur cette base, nous établirons nos alliances. Comment et avec qui? Ceci est prématuré.”
POUR NOUS, LE VATICAN EST UNE INSTANCE SPIRITUELLE
- Comment interprétez-vous la position de l’uléma Mohamed Hussein Fadlallah réprouvant l’attitude du Saint-Père lors de sa rencontre avec Netanyahu, alors que vous n’avez pas eu des attitudes réprobatrices, suite à l’accueil de responsables israéliens par des présidents et souverains arabes?
“L’uléma Fadlallah et les responsables du “Hezbollah” réprouvaient, en permanence, le comportement des dirigeants arabes quand ils faisaient montre de complaisance vis-à-vis des responsables israéliens. “En ce qui concerne l’attitude du Pape, nous avons constaté une évolution claire au cours des dernières années dans les relations entre le Vatican et Israël. Nous considérons le Saint-Siège sur base de sa position religieuse et non en tant qu’un Etat occidental. “Lorsque l’un de nous commente la position du Souverain Pontife, il ne le fait pas en le considérant comme un homme d’Etat politique, mais en tant que haute instance religieuse de portée internationale au niveau chrétien et, spécialement, catholique.
NOUS ATTENDONS DU PAPE DE PRENDRE LE PARTI DU DROIT
“Nous nous attendons du Pape de prendre le parti du droit et de le défendre. La question de Palestine est une question de droit, la terre de Palestine appartenant au peuple palestinien, alors qu’Israël est un Etat spoliateur. Cette vérité ne peut changer avec le temps. “Certains leaders pourraient modifier leur position envers l’Etat hébreu, sous prétexte que Yasser Arafat a signé l’accord d’Oslo. Cependant, la plus haute instance spirituelle au monde ne peut justifier le maintien des voleurs dans le temple, si certains traîtres tolèrent leur présence. “Je me demande quelle serait la réaction de ceux qui, au Liban et en Palestine, s’exposent quotidiennement aux agressions terroristes sionistes, en entendant le Saint-Père dire: Que Dieu bénisse Israël?”
- Quelles sont vos conditions pour souscrire à un arrangement entre le Liban et Israël et, dans ce cas, seriez-vous prêt à reconnaître l’Etat hébreu?
“Nous ne sommes partie dans aucun arrangement, ni compromis avec Israël. Nous formons une résistance dont l’objectif est de libérer la terre de l’occupation. L’occupant est appelé à évacuer notre sol; quant à la reconnaissance d’Israël, elle ne figure absolument pas dans notre lexique. Car nous le considérons comme un spoliateur et un agresseur causant un grand préjudice au peuple palestinien et à la nation arabe. Sa présence est illégale et illégitime; nul ne peut le reconnaître. Notre position ne changera pas et ceux qui parient sur le contraire sont dans l’erreur”.
NON À TOUTE FORME D’IMPLANTATION
- Quelle est la nature de vos rapports avec “Amal”, le “Jihad islamique”, “Hamas” et les organisations palestiniennes au Liban?
“Nos rapports avec “Amal” sont excellents et nous coopérons ensemble aux plans politique, parlementaire et sur le terrain. “Quant à nos relations avec le “Jihad islamique” en Palestine, avec “Hamas” et les organisations palestiniennes, elles sont instituées sur base d’une coopération politique et militante. Nous les soutenons et appuyons leur cause centrale. De même, nous soutenons leur désir de mener une vie digne au Liban, sans que cela débouche sur aucune forme d’implantation. Nous ne nions pas notre coopération au niveau du front au Sud et dans la Békaa ouest, dans les limites concordant avec ce front et ses possibilités”.
- Est-ce vrai que vous appuyez d’autres organisations dans la Békaa?
“Nous n’y entraînons que les Libanais et les Palestiniens participant aux opérations de la résistance au Liban, uniquement. Toute autre allégation est inexacte”.
POUR LA CLÔTURE DU DOSSIER DES DÉPLACÉS
- Quelle est votre position envers le retour des déplacés à certaines régions de la banlieue-sud?
“Nous aidons à faciliter ce retour, en appelant à un règlement complet et véritable de ce dossier, sans le sectionner de manière à porter préjudice aux personnes concernées. “Sur ce plan, j’affirme que le “Hezbollah” tient à une coopération sans réserve en vue de clore ce dossier”.
- Votre relation avec l’Etat libanais est, aujourd’hui, saine. Croyez-vous qu’elle pourrait être affectée par des pressions déterminées?
“L’Etat libanais, à l’instar de tout système politique, est influencé du point de vue du principe, par les calculs et les équations internationaux, du fait de la modification des circonstances et de divers facteurs. Les Américains ont toujours agi aux fins de semer les germes de la sédition entre l’Etat et la résistance; ils ne cessent d’œuvrer dans ce but. Cependant, l’Etat ne s’est pas laissé influencer par ces pressions pour maintes raisons”.
- Considérez-vous le Liban-Sud comme un second Vietnam?
“Les Israéliens eux-mêmes l’ont répété dans les moyens d’information. A notre avis, le Liban-Sud est plus dangereux pour les Israéliens que le Vietnam par rapport aux Américains”.
- Croyez-vous que les Israéliens tenteront de réviser “l’arrangement d’avril” et en sont-ils capables?
“L’ennemi israélien s’emploie à lier le mouvement de la résistance, en imposant de nouvelles équations politico-sécuritaires, en vue de réviser “l’arrangement d’avril”, ce dernier ayant laissé les mains libres à la résistance et libéré son action dans le cordon frontalier. Bien qu’il l’ait empêché d’utiliser les “katiouchas”, arme à laquelle nous n’avons recours qu’en des circonstances déterminées particulièrement dures, afin d’empêcher l’ennemi de s’attaquer aux populations civiles. “Maintenant, l’ennemi veut troquer les mines contre les raids israéliens et il l’a exposé au comité de surveillance de la trêve. Mais tout le monde réalise, à présent, notre position ferme qui nous fait rejeter toutes conditions et restrictions liant ou entravant l’action de la résistance face à l’occupant”.
(Propos recueillis par Suzanne Al-Andari)