BLOC-NOTES
MASCARADE
Depuis Hiroshima et Nagasaki, c’est bien la première fois que l’Empire du Soleil Levant se retrouve en état de choc. C’est que quand nous nous y mettons, nous n’y allons pas avec le dos de la cuillère. Sans états d’âme, manu militari et plus-vite-que-ça-ou-je-tire, nous sommes tombés à bras raccourcis sur un groupe de Japonais, les avons jetés dans les oubliettes (c’est, décidé-ment, devenu une spécialité des forces sécuri-taires dans ce pays) en claironnant à qui vou-lait bien nous entendre que nous venions de décapiter l’Armée Rouge japonaise. Grand branle-bas à Tokyo. En croyant à peine leurs oreilles, responsables à tous les niveaux et médias nippons débarquèrent par charters entiers pour s’informer, féliciter et éventuellement, récupérer. Même le scepti-cisme pathologique des Américains à notre égard en fut ébranlé. Par la voix de leur ambassadeur, les Etats-Unis adressèrent aux autorités libanaises leurs plus chaleureux compliments et firent miroiter l’espoir d’une prochaine levée de l’embargo qui frappe le Liban. Beyrouth entreprit de pavoiser. Et puis, brusquement, patatras!... Tout s’écroula, rien n’alla plus. Adieu Armée Rouge, ninjas, sumos et autres karatekas. C’était un poisson d’avril. Et comme chacun sait, les poissons d’avril de février sont encore plus menteurs que les poissons d’avril d’avril. Pourtant, la veille encore, deux ministres Bouez et Sabeh confirmaient l’arrestation de Japonais dans la Békaa. Aussitôt démentis par deux autres ministres Murr et Tabbarah qui juraient leurs grands dieux que des Japonais, on n’en avait jamais vus, à part à l’ambassade du Japon et des arrestations non plus. Le surlendemain, rectification de tir: ce que l’on avait pris pour des Japonais n’étaient que des “Palestiniens” avec un teint plutôt bizarre pour des Arabes. Jusqu’au procureur général de la République qui, d’humeur folâtre, plai-santait: “Ni Armée Rouge, ni armée verte”! Allez plutôt chercher du côté du palais Bus-tros. Ce fut le plus cafouilleux des cafouillis. Tout le monde se mit à parler en même temps et à mentir sans vergogne. Quant au procureur Addoum - qui venait d’avoir une explication plutôt orageuse avec la Sûreté de l’Etat (source du scandale) - il revenait, toute honte bue, sur ses précédentes déclarations pour avouer qu’il s’agissait “d’Asiatiques” et que les Asiatiques en question pouvaient bien être des Japonais. Malheureusement, ce virage à 180Þ ne fut opéré qu’après le mécontentement manifesté par les autorités japonaises. Confondus par le comportement pour le moins irrationnel des Libanais, pris de vertige dans le tourbillon des déclarations et des contre-déclarations, outrés d’être pris pour des imbéciles, les Japonais firent savoir poliment, mais fermement, que leur patience pourrait avoir des limites. Maintenant, la question qui se pose est de savoir pourquoi? Pourquoi, d’abord, avoir essayé de mener les Japonais en bateau, en prenant le risque de les voir reviser leur attitu-de quant à l’aide financière promise au titre des “Amis du Liban”? Pourquoi se lancer, tête baissée, dans une opération louche pouvant mener à une crise diplomatique majeure avec l’un des Etats les plus importants de la planète? Pourquoi, ensuite, la Sûreté de l’Etat s’est-elle précipitée pour arrêter les membres de l’Armée Rouge juste aujourd’hui, alors qu’ils vivaient dans la Békaa depuis plus de douze ans au vu et au su de tout un chacun et, plus particulièrement, des forces de sécurité? Et la Sûreté de l’Etat - qui n’en est plus à son premier haut fait d’armes sur le chapitre bévues - a-t-elle le pouvoir d’opérer des arres-tations sans l’ordre du Parquet? A-t-elle été instituée dictateur ou guide suprême du pays pour se déchaîner sans le moindre contrôle? On dit que le cafouillage est dû à la réaction des services syriens, irrités de n’avoir pas été consultés, alors qu’il s’agissait d’éléments que ces services avaient eux-mêmes installés dans la Békaa. Est-ce possible? Surtout lors-que l’on sait que nos responsables se précipi-tent dans l’antichambre de Ghazi Kanaan au moindre mot échangé avec leurs épouses. Est-ce possible que cette cauchemardesque Sûreté de l’Etat ait entrepris une action de cette envergure sans en référer aux Syriens? Si oui, c’est absolument insensé. Non d’arrêter des membres de l’Armée Rouge (nous aurions voulu être débarrassés de tous les résidus d’humanité, de tous les apprentis terroristes qu’on nous impose à pleins camions dans la Békaa), mais de mettre à mal la crédibilité du pays en le couvrant de ridicule. Qui, après ça, voudrait nous prendre au sérieux? Certainement pas les Japonais, vis-à-vis de qui nous avons poussé le raffinement jusqu’à faire des chinoiseries.
ALINE LAHOUD.