LA CHRONIQUE
UNE PLANÈTE EN ÉTAT D’URGENCE
Les fins de siècles sont celles des bilans à dresser et des choix à faire, sur lesquels se joue l’avenir. Le siècle qui s’achève ne doit pas être trop fier des siens. A son passif, une accumulation de déficits, dont il détient l’exclusivité, à tous les niveaux et dans tous les domaines. Toutes les utopies montées de toutes pièces qu’il a lui-même fracassées, - mieux vaut ne pas s’en souvenir! Que reste-t-il en effet, du maté-rialisme dont il se veut le héraut; - que l’on croyait à un moment donné voir triompher; de la société sans classe et du bonheur pour tous ici et maintenant qu’il annonçait? Que reste-t-il bientôt de la démocratie dont il se dit le champion, de ses juteux bienfaits, de la société d’abondance réglée par l’utilité et la nécessité? Que reste-t-il de l’Etat de droit et de l’Etat-Providence, tous deux aux oubliettes? Toutes ces utopies ont été vite démenties par les faits. Quid du nouvel ordre mondial scandé à cor et à cri et qui, en principe, aurait dû s’établir, juste après la chute du Mur de Berlin, de l’effondrement du totalitarisme, et de la fin de la guerre froide entre les deux colosses qui se disputaient le gouvernement de la planète? Il n’en est même pas question. Ni les principes fondateurs, ni même les grandes lignes d’un consensus planétaire n’ont été atteints. Pour-tant, que d’appréhensions, que de défis millénaristes sont à affronter? Les deux grandes théories qui auraient marqué le siècle qui s’achève, et qui auraient servi d’éclaireurs, la «Fin de l’histoire» de Francis Fukuyuma, et le «Choc des Civilisations» de Samuel Hun-tington, aussi pertinentes soient-elles, manquent d’arguments con-vaincants quant à l’avenir, au point d’induire l’opinion en erreur. Face à une géopolitique aussi déconcertante que chaotique, aux déclins pluriels qui caractérisent le siècle finissant, vient s’ajouter une révolution à triple facette, techno-logique, économique et sociologi-que, dépassant de loin la révolution industrielle, où la machine suppléa à l’homme, révolution informatique qui voit dans la suppléance de l’ordinateur à la matière grise, comme étant un phénomène natu-rel, une avant-première vers une «cérébralisation» des outils de pro-duction au niveau de l’industrie et des services. Sur le plan économique, la «mondialisation» fait son chemin. Le marché financier dicte ses lois. Administrateurs et administrés se plient à ses exigences. Il s’est avéré que les deux révo-lutions précitées, mettent en cause le traditionnel concept du pouvoir, le pouvoir politique en particulier. La démocratie, à son système libéral défendant, se voit discréditée et pour cause: les citoyens n’ayant pas droit au chapitre économique, dicté par la loi du marché, - l’éco-nomie ainsi déconnectée du social, refuse d’acquiescer aux proliféra-tions incontournables qu’engendre la mondialisation du marché: chômage de masse, exclusion, paupérisation, fracture sociale, etc. Toutes ces mutations modifient les règles du jeu traditionnel propre à la démocratie et au libéralisme dont elle se veut l’artisan. Tout le monde, gouvernants et gouvernés, se voient dépassés par ces révolu-tions, n’étant même pas en mesure d’en identifier les contours. Et cela dans un monde où les inégalités se creusent, sur cinq milliards d’ha-bitants, à peine cinq cents millions vivent confortablement - alors que quatre milliards et demi vivent au dessous du seuil de pauvreté. Un monde où la fortune des cinq cents milliardaires privilégiés est supé-rieure au revenu annuel des 45% des plus démunis, soit deux milliards, six cents mille personnes. De pareils écarts, contre lesquels les moyens traditionnels dont disposent les Etats, aussi efficaces fussent-ils, sont incapables à eux seuls, de remédier - de pareils écarts sont lourds de menaces. Une autre bataille non moins coûteuse est à livrer, contre le terrorisme intellectualisé, les ré-seaux mafieux, l’extension de nou-velles pandémies, sida, virus Ebola, choléra, pollution, prolifération nucléaire pour ne citer que celles-ci. Face à tant d’incertitudes et de dangers imminents, n’est-il pas grand temps de reconstruire la société planétaire, libérée de toutes ces entraves et de repenser enfin le rôle d’une communauté internatio-nale plus attentive aux malheurs de l’humanité et moins dépendante des Etats-Unis? Encore faut-il que de leurs éternels agresseurs, le droit et la paix, soient libérés! En effet, aujourd’hui plus que jamais, tout porte à désespérer de l’efficacité voire de la crédibilité des Nations-Unies et de leurs «sup-porters». Le nombre indéfini de faux pas et d’écueils s’égrènent telle une litanie écœurante et mono-tone, d’un bout à l’autre de la pla-nète. Toutefois, faut-il renoncer aux moyens d’assurer la paix mondiale et la justice sociale, toutes deux ébranlées? Suffira-t-il de dénoncer les viola-tions du droit, ou imaginer de nou-velles méthodes pour le faire res-pecter? A cet égard, tous les conflits sont riches d’enseignements, celui du Proche-Orient entre autres, fait école. Comment plaider encore en fa-veur d’un organisme aussi impuis-sant cloisonné dans un rôle de pompier? Ne voit-on pas, à se cre-ver les yeux, l’inadéquation de l’or-ganisation mondiale aux problèmes épineux qu’affronte l’humanité? Cependant, les espoirs ne sont pas absolument perdus de protéger le droit international et la paix, de leurs propres agresseurs. C’est la responsabilité de ceux qui s’en sont portés garants de ne pas en abuser! La société de demain parviendra-t-elle, à relever les défis, là où celle d’hier a totalement échoué?
«Nous sommes comme sur un chantier, où tout est défait pour être refait. Où tout est possible, même l’impossible.»
Jean Guitton (Le siècle qui s’annonce)
José M. LABAKI.