LA TRIBUNE
LA RONDE SANS FIN
Il n’est pas vrai que le processus de paix soit bloqué, a répondu l’autre jour l’ambassadeur des Etats-Unis aux jour-nalistes. Il est en marche. La preuve? Le président Clinton a reçu M. Netanyahu; il va recevoir successivement M. Arafat, (il l’a effectivement reçu et c’est pour lui dire qu’il ne pouvait pas prendre parti sur Jérusalem!), le président Moubarak, le roi Hussein. Sans compter d’autres démarches en cours, a expliqué M. Jones. Ça bouge donc. Mais n’est-ce pas plutôt l’image d’un piétinement? On peut varier l’image: les Arabes tournent en rond, lançant des accusations, brandissant des menaces. M. Netanyahu, pour sa part, va de l’avant mais dans une direction contraire à la paix. De quel processus s’agit-il donc?
***
Depuis son arrivée au pouvoir, M. Netanyahu se maintient sur des positions en contradiction avec les principes adoptés à Madrid. L’accord finalement conclu à Hébron ne saurait faire illusion; l’essentiel est ailleurs. Il réside dans ces trois propositions qui forment le cadre de la politique de l’actuel gouvernement israélien: - Pas d’Etat palestinien. L’autonomie n’est pas l’autodéter-mination et doit se limiter à une gestion municipale de 6 à 10% des territoires de Cisjordanie et de Gaza où l’implantation de colonies israéliennes se poursuivra sans limitation, sous protection militaire. - Judaïsation de la totalité de Jérusalem où les Arabes ne disposeront ni d’une parcelle propre, ni d’aucun pouvoir. - Pas de restitution du Golan à la Syrie. C’est à ces conditions que M. Netanyahu accepte de reprendre les négociations, alors même qu’il prétend réclamer de ses interlocuteurs arabes qu’ils retournent à la table sans condition préalable. Le chef du gouvernement israélien est prisonnier d’une rhétorique d’inspiration biblique. Il vient d’invoquer David et Salomon. Il veut effacer 3000 ans d’histoire. Il se prend pour Moïse, Aaron et Josué à la fois. Au nom de la paix, de la coexistence et de la «normalisa-tion» avec les pays voisins, il poursuit une politique de consolidation de ses conquêtes territoriales. Le processus est en marche? Mais quel processus?
***
De cette situation, les Etats-Unis sont la première puissance à assumer la responsabilité. Entre eux et les Arabes, il y a un profond malentendu. Alors que les Arabes attendent d’eux une décision juste, ils se réfugient derrière une hypocrite position de neutralité. Hypocrite parce qu’en réalité, ils donnent à Israël tous les moyens de poursuivre sa politique. Héritiers de la Grande-Bretagne, ils se sont présentés en arbitres sans jamais laisser l’arbitrage aboutir. Les commis-sions de conciliation et les médiateurs américains se sont succédé sans interruption depuis 1948 et ont dû, tour à tour, battre en retraite devant les intransigeances israéliennes, soutenues par la finance américaine. Durant les années de la «guerre froide», l’Amérique s’est toujours arrangé pour paralyser les procédures onusiennes qui étaient censées rendre la justice, fondement de toute paix, singulièrement dans cette région du Proche-Orient, fondement de la mis-sion même des Nations Unies. Le pré-texte était le communisme et l’influen-ce de l’URSS qu’il s’agissait de «con-tenir». Aujourd’hui, il n’y a plus de péril communiste, pas plus que d’Union soviétique. Mais Washington demeure prisonnier d’un lobby juif et pétrolier qui impose à la première puissance du monde le principe d’une supériorité d’Israël comme la meilleure garantie des intérêts de l’Amérique en Orient. Le bon sens le plus évident voudrait que cette garantie repose sur une pacification des esprits dans le monde arabe où se situent justement tous les intérêts matériels de l’Amérique en Orient.
***
Mais il y a le «terrorisme», réplique-t-on. Certes. Il y a d’abord le terrorisme intellectuel des organisations juives dont toute l’Europe connaît l’influence et il y a la désinforma-tion. M. David Lévy, ministre des Affaires étrangères d’Israël, à Pékin: «Quand la religion devient une arme et fait des morts, cela devient dangereux et constitue une menace de retour aux âges les plus noirs du passé. Je veux parler de ceux qui, au nom de l’Islam, développent une sorte de poison et cherchent à menacer les autres populations». Bizarre! Qui donc a assassiné les quarante musulmans qui priaient à El-Khalil (Hébron, en hébreu)? Qui a érigé une statue à l’assassin Goldstein et va prier sur son tombeau? Qui a assassiné Rabin? Qui a commis le massacre de Cana?... Et jadis, Deir-Yassine? Le conflit de Palestine, M. Lévy veut le présenter comme un conflit entre musulmans fanatisés et Israéliens innocents, alors que c’est un conflit entre une population (composée de musulmans et de chrétiens) chassée de son pays et un peuple conquérant. Faut-il rappeler que le terrorisme a été introduit en Palestine par l’Irgoun et le groupe Stern dont les héritiers sont aujourd’hui au pouvoir? Et que M. Netanyahu lui-même est le disciple de Jabotinsky? «... Ce retour à la terre était, selon la pensée de Herzl, un remède contre le désespoir, hors de tout recours à Dieu, ce qui explique la gestation de ce racisme terroriste que préconisent l’Irgoun et le groupe Stern, après Jabotinsky.» (Louis Massignon: «La Palestine et la paix dans la justice» - 1948 - cité par le père Youakim Mobarac dans «Opéra Mino-ra», tome III, p. 465).
RENE AGGIOURI.