
C’est le membre du Cabinet Hariri le «moins populaire»
et en dépit de certains scandales découverts dans le département
des Finances, on le considère comme l’un des meilleurs titulaires
de ce portefeuille ministériel. La principale préoccupation
de M. Fouad Sanioura, ministre d’Etat pour les affaires financières,
consiste à réduire le déficit du budget, en n’engageant
aucune nouvelle dépense avant d’assurer les crédits destinés
à la couvrir. Il s’est penché sur les «dossiers chauds»
et, en tout premier lieu, celui relatif aux malversations survenues aux
Finances.
LE FORUM DES «AMIS DU LIBAN»
Notre première question a porté, comme il se doit, sur
le forum des «Amis du Liban» auquel il a pris part en tant
que membre de la délégation officielle libanaise. Quels en
ont été les résultats pour notre pays; dans quelle
mesure l’assistance promise lui sera-t-elle accordée et dans quel
délai approximatif?
«Les efforts se concentrent, à présent, à
désigner les projets pouvant être financés par les
prêts extérieurs, à travers le Conseil du développement
et de la reconstruction. Ensuite, ces projets seront soumis, pour ratification,
à la Chambre des députés après leur approbation
en Conseil des ministres. «Etant entendu que le gouvernement était
accaparé après le forum et durant un mois et demi par le
projet de budget. Quoi qu’il en soit, le CDR a poursuivi son action et
les projets de prêts seront communiqués, incessamment, au
Conseil des ministres».
- Vous avez eu, dernièrement, des pourparlers avec l’Union
européenne: quels ont été les sujets débattus
et pourquoi le Liban a-t-il fait marche arrière en ce qui concerne
le projet de partenariat avec l’U.E., bien qu’il s’agisse d’un projet alléchant,
surtout par rapport aux pays ayant des intérêts en Europe?
«Le Liban n’a pas fait marche arrière et a franchi une
étape importante dans ses pourparlers avec le commissariat européen,
mais il reste encore quelques points à élucider. Au cours
de ma visite à Bruxelles, j’ai bien exprimé le désir
du Liban d’aller de l’avant dans le projet de partenariat, car notre pays
a intérêt à s’engager dans cette voie. «J’ai,
également, fait part de nos obsessions quant aux conséquences
pouvant résulter de la levée des barrières douanières
sur certaines entreprises libanaises et, en même temps, sur le Trésor.
Car 50 pour cent environ de la totalité des recettes de l’Etat proviennent
des taxes douanières. «D’autant que le Liban sort d’une longue
épreuve et n’avait pas encore remis en état ses infrastructures,
ni réhabilité ses secteurs productifs au niveau technique
au cours de la dernière décennie. «C’est pourquoi,
il a besoin de l’aide du commissariat européen, pour qu’il s’acclimate
avec les données exigées par l’accord de partenariat. Cette
question est, actuellement, à l’étude de la part des responsables
à tous les niveaux et le Liban présentera dans un délai
non éloigné la demande relative à cet accord».
CONTRIBUTION ARABE TIMIDE?
- Comment expliquez-vous la participation arabe timide au forum des
«Amis du Liban»?
«Il nous faut considérer la question sous l’angle historique
et futuriste. Nous constaterons, alors, que la participation arabe est
bonne. Je crois que les frères arabes continueront à octroyer
au Liban l’aide requise, afin de lui permettre de dépasser les séquelles
de la guerre».
- Un lien a été établi entre l’aide japonaise
au Liban et l’affaire des membres de l’Armée rouge japonaise...
«Cela n’est pas exact du tout. En tant que responsable, j’ai
effectué une visite au Japon et accompagné le président
Hariri, par la suite, à Tokyo où j’ai pris part à
ses entretiens avec les responsables japonais. L’affaire de l’Armée
rouge japonaise n’a été soulevée à aucun moment».
- Certains pensent que les accords libano-syriens signés au
lendemain du forum des «Amis du Liban» n’étaient pas
équilibrés, comme s’ils avaient pour but de dissiper les
doutes autour des relations entre les deux pays. Qu’en pensez-vous?
«Ce sont des paroles irresponsables, car ces accords avaient
été élaborés avant fin 1995, mais leur signature
a été retardée à cause d’autres occupations.
Il n’est pas juste de lier ces accords au forum de Washington, d’autant
que le Liban et la Syrie entretiennent des relations fraternelles. «Puis,
il existe des accords fondamentaux entre nous, nos intérêts
réciproques étant importants, historiques et futuristes.
Est-il besoin de rappeler que les deux pays tirent leur force l’un de l’autre?»
NOUS NOUS PRÉOCCUPONS DE RÉDUIRE
LE DÉFICIT DU BUDGET
- L’Etat s’en tiendra-t-il à la proportion (37%) du déficit
du budget?
“Je crois que cette question commence à s’éclaircir davantage,
que ce soit au sein du gouvernement, à l’Assemblée nationale
ou au niveau populaire. Nous devons réduire le déficit, en
accroissant le développement et encourageant les investissements.
Ce vers à quoi nous tendons, en posant comme principe de base de
ne pas engager de nouvelles dépenses avant de trouver des recettes
équivalentes.”
- Y a-t-il du nouveau dans l’affaire de l’échelle des échelons
et des traitements et à combien évaluez-vous les fonds nécessaires
à leur couverture?
“Ils nécessiteront le débours de 600 milliards de livres
libanaises par an. Cette question doit être soumise au Conseil des
ministres qui aura à prendre une décision quant au moyen
d’assurer les recettes requises à cette fin. Je souhaite quant à
moi ne pas instituer de nouveaux impôts et taxes.”
- Il serait question, dit-on, de relever le prix de l’essence?
“La benzine serait l’une des alternatives, mais cela ne suffira pas.”
- Envisage-t-on de surtaxer les voitures de luxe importées?
“Je l’ignore”.
IL FAUT RÉACTIVER L’ÉCONOMIE
- Le gouvernement parle, aujourd’hui, d’un nouveau plan économique.
En quoi consiste ce plan et pourquoi l’élaborer maintenant?
“Nous nous soucions en permanence de réactiver l’économie.
Nous estimons qu’il faut affranchir l’économie de toutes les entraves,
tout en s’ouvrant sur l’économie mondiale pour attirer les investissements,
ce qui créera de nouveaux emplois. “En ce qui concerne le secteur
agricole, il nous faut concilier entre notre ouverture sur l’économie
mondiale et la réduction du volume de nos importations agricoles.
“Le Liban s’oriente vers l’accord de partenariat et celui du GATT, ce qui
exige de nous d’adopter une politique mobile et ouverte.”
- Des experts économistes disent que le meilleur moyen de
réactiver le développement consiste à associer le
secteur privé aux projets d’intérët public, tel de procéder
à la perception des factures de l’eau, de l’électricité
et de construire des stations électriques. L’Etat n’a pas encore
tenté cette expérience; pourquoi?
“Nous devons emprunter cette voie, en définitive. Là
où le secteur privé peut agir avec plus d’efficacité
que l’Etat, nous devons l’encourager, tout en préservant les principes
auxquels l’Etat est attaché. Il importe donc de déterminer
le rôle du secteur tant public que privé, pour que l’un et
l’autre puissent s’en acquitter avec plus d’efficacité et le minimum
de frais.”
- Qu’est-ce qui empêche l’adoption d’un tel procédé,
du moment que vous paraissez acquis à cette formule?
“La routine administrative peut en être la cause et, parfois,
le retard mis à prendre la décision adéquate. Cependant,
nous ne sommes pas meilleurs que la majorité des pays du globe,
ni plus soucieux qu’eux de préserver les intérêts des
citoyens. Aussi, devons-nous profiter de l’expérience réalisée
par d’autres pays dans ce domaine.”
NON À LA PRIVATISATION
- Comment concevez-vous la privatisation et les modalités de
son application chez nous?
“Nous sommes contre la privatisation à l’heure actuelle, car
nous devons améliorer l’action des services officiels, en coopération
avec le secteur privé. Il n’est nullement dans notre intention de
céder nos services à ce secteur.”
- Le gouvernement a adopté un plan en vue d’une perception
efficace des factures de l’électricité, alors que ce plan
n’a pas reçu un début d’application; quelle en est la cause
et celle-ci serait-elle d’ordre politique?
“La perception des factures de l’OEL n’est pas, uniquement, une opération
administrative; elle comporte un volet juridique consistant à augmenter
les amendes et les sanctions contre ceux qui volent le courant ou procèdent
à des actes de sabotage sur les installations et le réseau
électriques. “Il y a, également un volet politique, en ce
sens que tous les Libanais sont appelés à condamner les infractions
et le sabotage contre des installations de l’OEL.”
- Vous estimez donc que le retard mis à appliquer le plan
gouvernemental a des raisons politiques?
“Oui, une partie de ces raisons est d’ordre politique.”
- Le Liban s’est transformé en un immense chantier, mais les
projets de la reconstruction sont exécutés, dit-on, d’une
manière peu organisée, ce qui entraîne des dépenses
énormes et, partant, paralyse le mouvement dans le pays. Pourquoi
n’intervenez-vous pas, en tant que ministre d’Etat pour les affaires financières
pour mettre un terme à cet état de choses?
“Avez-vous essayé une fois de remettre en état votre maison
tout en y habitant? Imaginez-vous les difficultés auxquelles on
se trouve en butte dans pareil cas? Puis, nous édifions un nouveau
pays et partout dans le monde, il existe des plans pour les réseaux
de l’eau, du téléphone, de l’électricité et
des égouts. Or, il n’y a rien de tout cela chez nous.”
PARCIMONIE ET DILAPIDATION
- Certains vous font grief de faire montre de parcimonie, d’une part
et, d’autre part, de permettre la réalisation désordonnée
des projets, ce qui occasionne la dilapidation des crédits...
“Le ministère des Finances ne peut empêcher l’engagement
d’une dépense, quelle qu’elle soit, après la ratification
du budget. Que puis-je faire si la loi de Finances a été
adoptée par la Chambre et approuvée par la Cour des comptes?”
- D’aucuns craignent que le Liban soit hypothéqué par
les dettes qui ne cessent de s’amplifier.
“Nous n’avons offert à personne le prix d’aucune opération
d’emprunt au profit de l’Etat et nous ne voulons pas hypothéquer
notre pays. Tout ce qui nous intéresse, c’est de varier les sources
de financement au Liban, pour ne pas être débiteur envers
une partie déterminée. Ainsi, nous conservons la liberté
de mouvement et de décision. “Puis, nous essayons d’édifier
notre économie, mais personne ne donne rien pour rien, c’est pourquoi,
nous sommes tenus d’emprunter. Y aurait-il un autre moyen? Quiconque le
sait, qu’il nous le dise. Comment travailler et exécuter les projets,
par l’inspiration?
- Le ministre des Déplacés suggère d’alimenter
la caisse de son ministère au moyen de recettes provenant de taxes
sur les articles de luxe. Qu’en pensez-vous?
“Mon point de vue à ce sujet est clair: les articles de luxe ne
supportent plus de surtaxe. Des suggestions sont formulées de temps
à autre, ne reposant pas sur des faits sains. La proposition du
ministre des Déplacés ne me paraît pas réalisable,
surtout de la manière dont il la pose”.
LES MALVERSATIONS AUX FINANCES
- Qu’en est-il de la falsification des timbres fiscaux et des malversations
aux Finances?
“Le montant des sommes subtilisées a été révélé
plus d’une fois et l’Inspection centrale a présenté son rapport.
Nous avons eu recours à deux grandes sociétés spécialisées
pour la vérification des comptes et d’après leurs investigations
le montant extorqué aux Finances s’élève à
3,800 milliards de dollars. C’est le chiffre définitif. “Quant aux
sommes subtilisées par la falsification des timbres fiscaux, c’est
une autre question qui a été prise en charge par les instances
judiciaires”.
- Certains vous blâment pour n’avoir pas institué un
contrôle strict dans votre ministère durant tout le temps
où la falsification des timbres et les malversations se sont produites?
“Qui dit cela? Soyons clairs. Le niveau du contrôle dans l’Etat était
autrefois bas, en raison des circonstances. Maintenant, nous réorganisons
les services étatiques et procédons à leur mécanisation.
D’autres brèches pourraient apparaître au fur et à
mesure des contrôles. “Jusqu’ici, nous utilisons les procédés
d’un autre âge remontant au XVème siècle. Nous sommes
déterminés à assainir notre situation financière”.
LA CRISE DE TÉLÉ-LIBAN
- Télé-Liban traverse une crise financière
aiguë et le ministre de l’Information a présenté un
rapport exposant les pertes. L’Etat est-il en mesure de payer les indemnités
des fonctionnaires ou bien auriez-vous une meilleure solution?
“La question est encore à l’étude et si j’ai une suggestion
à formuler, je l’émettrai en Conseil des ministres, lequel
a décidé d’accorder un soutien limité à la
station de télévision officielle, en attendant de trouver
la solution adéquate. Ce sujet est donc maintenu en suspens”.
- Comment expliquez-vous l’effondrement financier de Télé-Liban,
alors que les autres stations privées réalisent des bénéfices
et se font la concurrence entre elles?
“Il nous faut, tout d’abord, déterminer ce qu’il y a à
faire et savoir si nous pouvons appliquer un plan de renflouement. Si le
secteur privé est capable de mieux agir qu’il s’exécute”.
- Trouvez-vous un lien entre la présence du président
Hariri à la tête du gouvernement et entre la stabilité
financière?
“Le président Hariri est, sans nul doute, un grand homme ayant beaucoup
donné au Liban. Il a un rôle dans la sauvegarde de la stabilité
politique, économique, sociale et financière, en coopération
avec les autres responsables, les présidents Hraoui et Berri, de
même qu’avec le parlement et le Cabinet. Notre pays grandit dans
la mesure où nous consolidons nos institutions. Le président
Hariri est grand, c’est vrai, mais nous devons tous œuvrer aux fins de
faire grandir notre pays plus que tout”.
- N’êtes-vous pas gêné d’être le ministre
le plus visé par l’opposition?
“Il existe deux sortes de ministres des Finances dans le monde: un
bon ministre et un ministre populaire. J’ai choisi d’agir pour devenir
un bon ministre des Finances”.
- Comment expliquez-vous les campagnes de l’opposition contre vous?
“Ceci est naturel, car il n’existe aucun ministre des Finances accomplissant
comme il se doit son devoir, sans qu’il soit attaqué”.
- Auriez-vous un dernier mot à dire?
“Je souhaite que tous les gens traitent les questions financières
et économiques avec pondération et réalisme dans l’analyse,
en s’éloignant le plus possible de la discussion et en ne portant
pas atteinte aux éléments de base de l’économie. “J’estime
qu’il nous faut reconsidérer avec réalisme bien des données
de base, à l’effet d’améliorer la manière de fonctionner
de nos institutions dans le secteur tant privé que public. Car nous
aurons à affronter plus de défis dans les années à
venir; notre économie doit pouvoir soutenir la concurrence et devenir
plus compétitive, en accroissant notre productivité. Sinon
nous aurons à faire face à des problèmes vitaux”.
(Propos recueillis par HODA CHÉDID)
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