Bloc- Notes


Par ALINE LAHOUD..

LA LOI DE LA JUNGLE

Il est faux de dire qu’au Liban il existe deux poids et deux mesures “selon que vous serez puissant ou misérable”. Des puissants, il y en a, des misérables aussi. Il y a même des misérables devenus puissants et des puissants qui sont restés des misérables (Entendez ça comme vous voudrez). Mais il n’y a pas deux poids et deux mesures. Eh! non, je n’ai pas encore perdu la raison. Pour que l’on puisse parler de deux poids et deux mesures, il faudrait qu’il y ait, d’abord, une valeur-étalon à laquelle se référer, telle la loi par exemple. Or, nous ne sommes pas, Dieu merci, des moutons de panurge pour faire comme tout le monde et la loi, nous n’en avons (selon le vocabulaire de mes neveux) rien à cirer. Chez nous, la loi n’est pas une valeur-étalon, ni un principe fonda-mental, ce serait plutôt un élément de décoration qui relèverait de la fantaisie, ou mieux, du phénomène. Dans ce cas, à quoi peut bien servir le corps législatif, vulgairement appelé parlement et la magistrature qu’on pré-tend être un troisième pouvoir? A quoi servent les avocats et les écoles de Droit, puisque ce que les premiers apprennent et ce que les secondes enseignent, que ce soit en droit constitutionnel, civil ou pénal, ne sera à la pratique que des notions floues, plus malléables que de la pâte à modeler. Bref, à quoi sert la loi? Si vous êtes un grand de ce monde, un familier du sérail, un satellite majeur ou même mineur gravitant sur orbite, un serviteur soumis (et heureux de l’être) de la Sublime Porte ou un exécuteur des hautes œuvres, la loi ne pourra jamais monter assez haut pour vous atteindre. Si par contre, vous êtes un nom commun perdu sans laisse et sans collier, sans copains et sans portefeuille, la loi ne saurait descendre assez bas pour vous protéger. Lorsque en plein conseil de ministres, le président de la République se plaint des députés et des ministres qui ne paient ni téléphone, ni électricité, ni taxes, on se sent pris de nausées. Lors-que Walid Joumblatt (plus franc ou plus sûr de l’impunité que ses congénères) avoue frauder le fisc par une double comptabilité, on en tombe sur le der-rière. Le parquet, lui, ne bronche pas. Raison invoquée pour justifier cette apathie: les aveux ayant été faits par une personnalité politique au cours d’une déclaration à connotation politique, la justice ne saurait s’en saisir, car les magistrats ne peuvent pas et ne doivent pas se mêler de politique. Ça vous en bouche un coin hein?!... Presque au même moment, des ingénieurs, des médecins, des universitaires étaient condamnés à diverses peines de prison pour avoir distribué des tracts en faveur d’un exdirigeant qui - jusqu’à nouvel ordre - n’a été reconnu coupable d’aucun crime, délit ou infraction. Curieux enchaînement d’une bien curieuse logique. Cela me rappelle une histoire idiote qui faisait nos délices sur les bancs de l’école et qui commençait par une question: “Pourquoi dit-on que les Russes sont nos frères?” Réponse: “-Parce qu’ils sont slaves. S’ils s’lavent c’est qu’ils se nettoient. Si ce n’est toi c’est donc ton frère”... Oui, évidemment, ce n’est pas du Tristan Bernard, mais ça soutient la comparaison avec les énor-mités que ces messieurs profèrent sans sourciller et les explications ridicules d’absurdité destinées à couvrir les ma-gouilles, détournements de fonds, scan-dales, gabégie et autres méfaits de ceux que Joumblatt appelle “les requins” après les avoir traités de “pachy-dermes”. Un jardin zoologique en somme dont “je fais partie”, ne craint pas de préciser le seigneur de Moukhtara. Et pourquoi pas une jungle, Walid bey, à ceci près que même une jungle obéit à une loi?

“Selon que vous serez puissant ou misérable.
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir”.
Jean de la Fontaine.


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