Tribune


Par RENE AGGIOURI.

LA BIBLE ET LA MITRAIL-LETTE

Tous les pays de la planète d’un côté, Israël et les Etats-Unis de l’autre. Ce drame est saisissant. Dans ce conflit sur le destin de Jérusalem, Israël a pris le contre-pied de la position exprimée par l’Europe et l’ensemble de la communauté internationale. Que peut-on en conclure? Que la position israélienne en sera ébranlée? Qu’Israël est menacé de sanctions à l’instar de l’Irak, du Soudan, de l’Iran ou de Cuba? Bien sûr que non et nul ne s’y attend. Les sanctions? Seuls les Etats-Unis sont aptes à en décider et à forcer l’ONU à les adopter. Et ils ne les décideront pas. «Pour ne pas troubler les négociations en cours», Israël est laissé libre de violer les lois internationales et ses propres engagements, bloquant justement ces négociations.

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M. Netanyahu, tout comme ses prédécesseurs dans des situations semblables, peut compter sur la lassitude de l’opinion internationale. Il occupe le terrain et il est sûr que personne ne l’en délogera, puisqu’il dispose de toute la puissance des Etats-Unis. Tous les Etats de l’Europe ont, chacun, ses propres problèmes. M. Major, en Grande-Bretagne, doit affronter bientôt ses électeurs alors qu’il est en bien mauvaise posture. M. Chirac parcourt l’Amérique du Sud à la recherche d’une relance de l’économie française. M. Kohl qui a aussi des élections en vue, fait face à des mouvements sociaux sans précédent en Allemagne depuis 1930. Quant à la Russie, elle se contente de faire de la figuration dans ce fameux «processus de paix» devenu processus de duperie et de violence. Puis, il y a l’Albanie maintenant après la Bosnie; et il y a toujours ce malheureux Rwanda. Voici enfin le Zaïre dont les richesses minières sont aussi importantes pour la puissance américaine que les réserves de pétrole du Golfe persique. Que les Etats-Unis se chargent, en outre, du Proche-Orient, cela arrange finalement tout ce monde. Pour se donner bonne conscience, il suffit à l’Europe d’avoir placé le bon M. Moratinos sur la piste. Il lui faudra faire des miracles ou renoncer.

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Ceux qui suivent le conflit de Palestine depuis ses origines connaissent bien ce genre de situation. A tous les coups, c’est Israël qui en sort gagnant, réussissant toujours à mettre les Arabes en posture d’accusés et les Juifs en posture de victimes. N’ont-ils pas déjà perfectionné l’art de cultiver le sentiment de culpabilité du monde entier à leur égard? Hier, c’était l’Allemagne forcée de se faire pardonner, à coup de subventions à Israël, les crimes nazis. Maintenant, c’est le tour de la Suisse d’ouvrir ses coffres. Et, bientôt, ce sera la France puisque son président a déjà admis la responsabilité de l’Etat français dans la persécution des Juifs; il reste donc à les indemniser. Mais qui songe à indemniser les Palestiniens chassés de leur pays? Personne, bien entendu, puisque les Juifs n’ont fait que récupérer un pays qui était le leur il y a 3000 ans. Telle est la thèse très officielle de M. Netanyahu. «Jérusalem, capitale éternelle d’Israël» parce qu’elle l’était à l’époque de David. A ce compte, les Grecs pourraient reven-diquer Constantinople. Les Incas en Améri-que du Sud, les Mayas en Amérique cen-trale, les Apaches et autres Iroquois en Amérique du Nord, les Arméniens en Ci-licie et en Anatolie... tous ces peuples au-raient quelque chose à dire. Si l’on devait faire l’inventaire de toutes les spoliations perpétrées au cours des siècles, on retrou-verait, finalement, Moïse marchant contre les Cananéens à la tête de ses douze tribus, les tables de la Loi à la main. Sinistre plaisanterie. Quand les Arabes, pour soutenir leurs droits, remontent aux causes et aux origines du conflit, les diplomates américains leur conseillent, s’ils veulent aboutir à la paix, d’abandonner cette «rhétorique stérile». Mais qui oserait inviter M. Netanyahu et M. David Lévy à renoncer à leur propre rhétorique biblique? Il serait accusé aussitôt de racisme antisémite. Comme les y conviait l’Amérique, les Palestiniens ont pris acte du fait accompli, reconnu l’existence d’Israël et lui ont tendu la main. On leur a concédé un bout de territoire, une sorte de «réserve» pour y vivre en paix, à des conditions draconiennes qui les maintiennent en situation d’infériorité et dans la misère. Mais avec M. Netanyahu, le «fait accompli» n’est jamais un fait définitif. Aucun texte fondateur ne fixe les frontières de l’Etat d’Israël sinon la Bible interprétée par le Likoud et les colons barbus, la mitraillette à la main. Comment espérer la paix avec un peuple qui se croit mandaté par Dieu pour chasser les autres de leurs terres?

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Le roi Hussein de Jordanie s’est rendu courageusement à Jérusalem et Tel-Aviv pour présenter les condoléances aux familles des lycéennes tuées sur le Jourdain par un soldat dont les motivations ne sont pas encore connues. Le roi veut sauver son traité de paix. A Amman, des avocats se sont mobilisés pour défendre le tueur. L’opinion populaire en Jordanie n’est apparemment pas d’accord avec le roi. Le gouvernement israélien en tire argument pour rendre responsable du crime ceux qui accusent Israël de bloquer la paix et agitent les passions populaires. Qui a donné l’exemple à Hébron (El-Khalil) où la tombe de Goldstein, l’assassin de quarante musulmans en prière, est devenue lieu de pèlerinage? Tant que rien n’est fait pour instaurer la confiance entre les deux peuples par une politique résolue de paix dans la justice, on n’en finirait jamais d’échanger ainsi des accusations en remontant le cours de l’Histoire à la recherche de l’enchaînement des causes et des effets... ... Jusqu’à Moïse, Aaron, Josué et David.


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