Editorial

ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE CHEVÈNEMENT
«PLUS LA FRANCE PARLE HAUT ET CLAIR, PLUS ELLE SERT LA CAUSE DE LA PAIX»

Ministre d’Etat, ministre de l’Enseignement et de la Recherche; puis, de la Défense nationale sous le gouvernement socialiste, Jean-Pierre Chevènement est député au parlement français et président du «Mouvement des citoyens». C’est l’un des hommes politiques français dont le franc parler et les livres à succès («Le vert et le noir: intégrisme, pétrole, dollar». «France-Allemagne: parlons franc») suscitent le plus d’échos dans la vie politique et intellectuelle en France et dans le monde.

PARIS ET LA GUERRE DU GOLFE
Zeina el-Tibi: - L’un des principaux acquis de la politique étrangère tracée par le général de Gaulle a été la mise en place d’une diplomatie de grande envergure au Proche-Orient. Cette politique arabe de la France n’a-t-elle pas été trahie lors de la guerre contre l’Irak? Comment peut-on expliquer l’attitude de François Mitterrand?
Jean-Pierre Chevènement: «Mon opinion sur la question est bien connue, puisque j’ai démissionné du gouvernement au commencement de cette guerre. Selon moi, la France ne devait pas se com-promettre dans une affaire qui, s’est révélée depuis comme une gigantesque mani-pulation, dont l’objectif suprême a été la prise du contrôle du Moyen-Orient, en particulier de ses ressources pétrolières, par les Etats-Unis d’Amérique. Le nouvel ordre mondial cher à M. Bush, était tout simplement un monde sous domination américaine! «A mon avis, la guerre du Golfe, par son caractère totalement disproportionné et ses motifs profonds (la stratégie pétrolière des Etats-Unis), ne pouvait que desservir les intérêts fondamentaux de la France. Par surcroît, cette guerre conçue imbécilement comme une sorte de croisade, a eu pour effet de jeter de l’huile dans le brasier de l’intégrisme. Je note que jamais l’inté-grisme n’a été aussi menaçant que depuis 1990-1991.

LA FRANCE MARGINALISÉE
«Pour ce qui concerne l’attitude du gouvernement français lors de ces événements, je pense que la position prise par François Mitterrand ne peut être comprise que dans le cadre des grands bouleversements géostratégiques ayant marqué l’année 1990: la réunification de l’Allemagne, l’affaissement de l’Union soviétique, le fait qu’il n’y ait plus qu’une seule superpuissance laquelle a, d’ailleurs, profité de l’aubaine pour prendre les Nations Unies en otage. Confronté à cette situation, François Mitterrand a été tenté d’être présent dans la guerre pour être, ensuite, présent à la table des négociations. On a bien vu que cela n’a pas été le cas: la France s’est retrouvée marginalisée et elle a perdu beaucoup de son crédit au Proche-Orient et même dans tout le Tiers Monde. «Il est, désormais, clair que, pour la France, François Mitterrand a fait le mauvais choix: il eut mieux valu que notre pays restât à l’écart de cette guerre qui n’était pas la sienne. Mais je note que parmi ceux qui critiquent aujourd’hui la position de François Mitterrand, certains avaient eux-mêmes cédé à la frénésie belliciste. Il aurait été souhaitable que leur lucidité ne s’exprimât pas après coup»...

Z.T.: - Le consensus était loin d’être réalisé à l’époque...
J.-P.C.: «C’est vrai, malgré un in-croyable bourrage de crânes, l’opinion française est restée réservée. De nombreux voix se sont élevées: je pense aux anciens ministres des Affaires étrangères, Claude Cheysson et Michel Jobert; au fils et au petit-fils du général de Gaulle, l’amiral Philippe de Gaulle et le député Jean de Gaulle; à Jean-Louis Debré, fils de l’ancien Premier ministre du Général; à un gaulliste historique comme Georges Gorse; au général Pierre Gallois; aux communistes... Je pense, aussi, à des intellectuels de premier plan tels Régis Debray, Bruno Etienne, Philippe de Saint-Robert, le grand islamologue, Jacques Berque qui ont fait entendre la vraie conscience de la France.»

NOTRE RETOUR AU PROCHE-ORIENT
Z.T.: - Un ministre avait déclaré, à l’époque, qu’il n’y a jamais eu de politique arabe de la France. Cette politique ne vient-elle pas de resurgir avec le récent voyage du président Chirac au Proche-Orient?
J.-P.C.: «Le voyage de Jacques Chirac au Proche-Orient a été très positif. Ses discours de Beyrouth, de Damas, du Caire, d’Amman, sans oublier celui devant le Conseil national palestinien, forment un ensemble cohérent et marquent un heureux retour de la France sur la scène proche-orientale. Jacques Chirac a montré sa détermination à Jérusalem, à Beyrouth s’agissant de la souveraineté et de l’intégrité du Liban ou à Amman où il a dénoncé en termes forts l’embargo contre l’Irak. «Le président de la République a fait la démonstration de ce que peut signifier une politique étrangère indépendante, en posant clairement les conditions d’une paix juste et durable dans cette région du globe: indépendance et souveraineté de tous les pays, reconnaissance d’un Etat palestinien, condition de la sécurité d’Israël et normalisation de la situation de l’Irak, afin de permettre son retour sur la scène internationale».

Z.T: - Concernant l’Irak, pensez-vous que la France pourrait retrouver des relations privilégiées avec ce pays?
J.-P.C.: «La politique de la France au Proche-Orient est un tout. Elle ne peut exclure un pays de la dimension éco-nomique, culturelle et stratégique de l’Irak. Ce pays est l’une des puissances d’avenir du monde arabe. Jacques Chirac a pro-noncé les mots qu’il fallait à Amman, en condamnant la prise en otage du peuple irakien; maintenant les actes doivent suivre les paroles. «La mauvaise foi du comité des sanc-tions et la dérive des Nations Unies constituent un véritable crime et, dans cette affaire, la communauté internationale ne se grandit pas. La France devrait être encore plus active pour mettre fin à une situation honteuse et faire lever l’embargo, confor-mément aux dispositions de l’article 22 de la résolution 687.

LA FRANCE UNIQUE PUISSANCE À N’AVOIR JAMAIS ABANDONNÉ LE LIBAN
Z.T.: - Cette dérive des Nations Unies ne se constate-t-elle pas, également, pour le Liban et, plus généralement, dans la question des relations avec Israël?
J.-P.C.: “Bien sûr. Il y a souvent eu deux poids et deux mesures. Chacun sait que les résolutions des Nations Unies sur l’occupation du sud du Liban n’ont jamais été suivies d’effets. C’est un grand scandale que rien ne peut justifier. On a trop souvent eu le sentiment, depuis 1975, que le Liban a, lui aussi, été pris en otage et qu’il a subi, plus que sa part, les conséquences du conflit du Proche-Orient. Cela continue. En revanche, on sait que la position de la France est très claire: le respect de l’intégrité et de la souveraineté du Liban. La France ne tolère pas qu’une partie du Liban reste occupée. Elle a bien marqué sa solidarité après l’horrible massacre de Cana et participe, activement, à la re-construction du pays du cèdre. “Je crois qu’il est important de souligner que la France est la seule grande puissance, je dis bien la seule, ayant constamment eu une position sans équivoque. Elle n’a jamais cessé de croire en l’avenir du Liban et de faire de son mieux pour le protéger. Ce n’est pas le cas des Etats-Unis qui semblent avoir mis une croix sur le Liban et l’avoir passé aux profits et pertes: le Liban ne les intéresse pas, car il n’a pas de pétrole. Au contraire, le Liban est pour la France un élément important de sa diplomatie au Proche-Orient, d’autant que l’action de la France dans ce pays démontre bien que sa politique arabe ne se fonde pas sur les seuls intérêts mercantiles, mais sur des facteurs humains et culturels, je pense, par exemple, à la francophonie”.

LA BONNE FOI, CONDITION DE LA PAIX
Z.T.: - Tout le pro-blème ne provient-il pas de l’extrémisme des nouveaux di-rigeants israé-liens?
J.-P.C.: “Un certain nombre d’attitudes des dirigeants is-raéliens ne vont pas dans le sens de la paix. C’est le cas de la pour-suite de l’occu-pation du Liban-Sud, cela l’est, également, de la poursuite d’implantations de colonies dans les territoires palestiniens et à Jérusalem-est. “Ces implantations sont contraires aux accords de paix et je note, une fois encore, que la politique américaine est peu propice à conduire le gouvernement israélien à plus de réalisme. Pourtant, la bonne foi est la condition de la paix. Une paix juste et durable comporte des exigences incon-tournables: lorsqu’il y a deux peuples, il faut savoir mettre une frontière. L’intérêt de la paix, l’intérêt de tous y compris d’Israël, est que se crée un Etat palestinien. Il est temps de mettre un terme à la logique de l’affrontement qui favorise les extré-mismes, ces intégrismes de toute sorte qui sont un recul du progrès et une source de malheur”.

COMMENT JUGULER L’INTÉGRISME?
Z.T.: - Dans votre livre, “Le Vert et le Noir”, vous considérez l’intégrisme comme la menace essentielle; comment peut-on le juguler?
J.-P.C.: “D’abord, comme je viens de le rappeler, en instaurant une paix juste et durable et en cessant d’humilier les peuples. L’intégrisme profite des coups portés à l’indépendance et à la dignité des peuples. Le comble est qu’il bénéficie souvent d’une position pour le moins ambiguë des Etats-Unis, par exemple en Algérie (sans parler de l’Afghanistan), alors même que c’est, précisément, la politique américaine qui humilie le plus les nations. “L’intégrisme prolifère, aussi, sur le terreau de la misère et du sous-dévelop-pement. C’est un feu qui couve et risque de continuer à couver, dangereusement, tant que les nations qui en sont victimes n’auront pas la possibilité d’évoluer vers le progrès économique, culturel et social. Tant qu’elles n’auront pas trouvé leur propre voie pour concilier l’identité et la modernité. “Le nationalisme arabe, laïc et pro-gressiste, a tenté de parvenir à une synthèse de cette double aspiration qui vise à marcher vers l’avenir en restant fidèle à ses traditions. Malgré ses déboires passagers, un nationalisme arabe rénové pourrait redevenir une grande force de proposition et d’action.

NOTRE MESSAGE ÉTERNEL
“Par ailleurs, l’intégrisme pourrait reculer si l’on développait une grande politique de dialogue et de coopération entre les deux rives de la Méditerranée. Voilà un objectif qui pourrait être celui de l’Europe dont une grande partie de l’avenir se joue au sud de la Méditerranée. Pour cela, il faut que la France continue à jouer son rôle de locomotive, en restant indépendante et en conservant sa liberté d’action et de parole. Elle ne doit pas se noyer dans une sorte de consensus mou d’une Europe dont la fameuse politique étrangère et de sécurité commune, la PESC, n’est souvent qu’un bavardage ayant pour commun dénominateur un discours illisible et frileux qui, en fin de compte, ne se différencie pas de la politique américaine. Cela est, d’ailleurs, normal dans la mesure où la majorité des quinze pays de l’Union européenne demeurent américanocentrés. “Il faut bien reconnaître qu’il n’existe pas de volonté européenne ni, à l’exception de la France, de désir européen de conduire une diplomatie indépendante ayant le courage de s’opposer aux Etats-Unis, lorsque c’est nécessaire. C’est la raison pour laquelle la France doit préserver sa liberté en matière de défense (et ne pas se fondre dans une OTAN sous contrôle américain) et en matière diplomatique, sa voix doit continuer à se faire entendre hautement et clairement. “En réalité, ce que la France peut apporter de meilleur aux autres, c’est de parler d’une voix distincte. Dans un contexte international marqué par une mondialisation dont les principaux signes sont un dérèglement économique et monétaire, un nivellement culturel et une intégration politique toujours plus poussée sous l’égide des Etats-Unis, le grand enjeu consiste à échapper à la “normalisation” par une stratégie de mouvement et à plaider pour la cause des peuples et des nations. Les libertés et la dignité des peuples, voilà le message éternel de la France. En tout cas, voilà celui que je m’emploie à faire entendre”.

(Propos recueillis, à Paris, par ZEINA W. EL-TIBI)


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