Quand Mounir Hajj décide de parler, la réunion prend fin”, disait feu Maurice Gemayel de son collègue du Bureau politique des Kataëb, qui se signalait comme lui par son sérieux, la profondeur de sa pensée, son intransigeance sur les principes, autant que par sa souplesse, selon qu’il s’agit de constantes ou de questions marginales. 
Ses idées incitent à la réflexion, car elles résument tout un programme. “L’important, dit-il, n’est pas de hisser le drapeau, mais de pouvoir le maintenir à sa place.” Ou encore: “Je préfère être un membre ordinaire dans un parti debout plutôt que le chef d’un parti à genou.” 
Il s’était prononcé contre le boycottage des législatives de 1992 et a défendu son opinion avec opiniâtreté, “car, soutenait-il, le boycottage est un coup d’Etat entrepris par la majorité dans l’intérêt de la minorité, par les voies démocratiques”. Aussi, sa prophétie s’est-elle réalisée.

ENTRETIEN AVEC LE VICE-PRÉSIDENT DU PARTI KATAËB, 
ANCIEN DÉPUTÉ
MOUNIR HAJJ:
“LE LIBAN NE S’ÉDIFIE QUE SUR LE DIALOGUE PERMANENT ET LA COMPRÉHENSION MUTUELLE ENTRE SES FILS”

POUR UN LIBAN UNIFIÉ 
Notre première question porte sur l’Exhortation apostolique: Après la publication de sa traduction arabe, pouvez-vous en dégager les principaux points? 
“Je n’ai pas attendu la traduction arabe pour en approfondir la lecture dans sa version française qui est, d’ailleurs, plus claire. Le Souverain Pontife s’y distingue par sa transparence. 
“Puis, je vivais dans le climat de l’Exhortation apostolique avant son élaboration et ce, depuis que j’ai entamé mon action nationale et chrétienne, comme de mon engagement vis-à-vis de la chose publique. Dès le début, j’ai eu la conviction que pour assurer sa pérennité, le Liban doit être un dans la diver-sité, reposant sur des valeurs communes à tous ses fils, s’éle-vant en permanence au niveau du message. C’est une occasion à ne pas manquer, car le monde mû par les intérêts, les passions et la lutte des idéologies, a besoin de la tolérance et de prouver que la paix est possible entre les peuples de la terre. 
“J’ai associé bien de mes camarades du parti à mes convictions. Aussi, ne doit-on pas s’étonner du fait pour les Kataëb d’avoir adopté l’Exhortation apostolique en tant que document de travail pour un projet politico-national. 
“Le contenu de l’Exhortation papale peut se résumer par sa devise inspirée: Le Christ est notre espérance; avec son esprit nous nous renouvelons et ensemble nous témoignons par l’amour.” 

AUTOUR DE L’EXHORTATION APOSTOLIQUE 
M. Hajj énumère, alors, les principales idées de l’Exhortation apostolique: 
1- La prostration n’est pas la marque distinctive des chrétiens qui sont, de par l’essence de leur foi, des apôtres luttant par l’esprit et le cœur. L’Exhortation papale comporte une condamnation franche de l’attitude d’indifféren-ce ou de désespoir, comme du refus de s’associer à l’action publique, quels que soient les prétextes et les mobiles invoqués pour ne  pas y prendre part. 
“Au contraire, le Saint-Père prône l’esprit d’initiative, le considérant comme une nécessité et un devoir. De ce fait, la capitulation devient un mal et la démission, un péché. 
2- Le renouvellement exige deux faits: Primo, une condamna-tion franche du passé, doublée d’un acte de contrition de toutes les erreurs commises. Secundo, un changement de la mentalité à la lumière des enseignements du Christ. 
“Cela exige une répudiation de la rancune, une réconciliation avec soi-même et avec les autres; une vision nouvelle inspirée de l’esprit de l’Evangile qui résume la question de la foi par l’amour, ce dernier ne connaissant aucune exception. 
3- Cet amour est la plus belle entrée vers le dialogue national dont on doit parachever les éléments, connaître ses mobiles, ses impératifs dont voici l’essentiel: 
a) Nous nous trouvons depuis les temps les plus reculés dans cette région et avons contribué à sa civilisation avant la chrétienté et l’islam. Si le témoignage chrétien est requis et dû partout dans le monde, que serait-ce au lieu de son origine et à l’endroit naturel de son rayonnement? Le témoignage ne se réalise que par la continuité et l’intégration hu-maine et spirituelle permanente. 

UNITÉ DANS LA DIVERSITÉ 
b) L’unique Liban possible et imaginable est celui qui émane de la diversité et de l’équilibre sur la base de la liberté, de l’égalité et de la reconnaissance de l’autre, du point de vue de ses droits et de ses obligations. 
“Ce Liban ne peut s’édifier que sur le dialogue perpétuel, la compréhension mutuelle et la détermination à l’adopter en tant qu’un projet à accomplir. 
c) La pérennité du Liban découle d’une nécessité humaine. Le monde d’aujourd’hui a besoin d’un modèle pour l’humanité en perpétuelle évolution. Seul notre pays dispose des éléments de base de ce modèle apte à se  renouveler. De là apparaissent les indices du Liban-message. 
d) La réalisation du Liban-message exige beaucoup de conditions complexes, requérant un combat spirituel dur et continu, visant à extirper les rancunes du passé, à dépasser leurs séquelles, à éliminer les idées préconçues, comme à l’apprivoisement de nos antagonismes et de nos différences. Il importe de les respecter en tant que témoignage de notre acceptation de la divergence. Il faut, également, consolider nos dénominateurs communs, c’est-à-dire nos valeurs; les fondre dans un même creuset, celui de l’unité de la doctrine, d’y édifier l’avenir en le hissant aux niveaux des messages. 
“Il me plaît d’avoir dit depuis quelque temps: “On tenterait, vainement, de ressouder les Libanais par le bas. Ils ne se retrouveront que par le haut. Elevons-nous donc pour nous retrouver, sinon nous tenterons vainement de nous rencontrer”. 
“L’Exhortation apostolique a foi dans la magie de l’amour, s’il venait à faire planer son ombre sur le climat du dialogue. Il s’agit par là, non de l’amour par la force, mais par l’action, celle qui confirme sa présence par la pratique, chacun de nous devant respecter les droits de l’autre; non exploiter son éclipse ou sa chute pour le supplanter. La participation égale et équitable, à commencer par la gestion de la chose publique pour finir par le plus petit droit social, doit être par rapport à l’autre, un dépôt et un engagement, quelle que soit la place de cet autre”. 

LE MAL ET LE REMÈDE 
- L’Exhortation apostolique a-t-elle mis le doigt sur l’origine du mal au Liban et prescrit-elle le remède adéquat pour le guérir? 
“Je crois qu’elle atteint le cœur du sujet. Elle condamne le “passé”, le considérant: comme une pratique erronée et malade, tout en prescrivant le remède. Cependant, elle ne prétend pas pouvoir se substituer au malade qui doit s’aider lui-même, en se conformant à l’ordonnance et à la manière d’administrer le remède. 
“A ce propos, j’invite les lec-teurs à répéter avec moi le passa-ge de l’Exhortation concernant ce point: “Je sais que la réalisation d’un avenir plus éclatant suppose bien des sacrifices et un contrôle permanent de soi-même, portant chacun à exiger de lui-même une présence active, courageuse et persévérante dans les affaires de la société, avant qu’il le demande d’autrui”. 

- L’Exhortation est-elle, effec-tivement, élaborée à l’intention du Liban? 
“Elle a été élaborée, effective-ment, pour notre pays et ne vaut pas pour un autre”. 

LES BASES DE LA RÉFORME 
- Que faire pour guérir le Liban de ses tares et de ses maladies politico-sociales et le salut réside-t-il dans une stricte application des ordonnances de l’Exhortation papale? 
“Je ne défends pas une thèse sur la réforme politique, mais j’imagine que l’esprit de l’Exhortation apostolique peut servir de point de départ pour la réforme qui repose sur la probité, la science et le souci de la chose publique. Ces éléments, étant donné la difficulté inhérente à la situation du Liban et à son ambition, doivent être disponibles au plus haut sommet: le responsable doit être honnête jusqu’à la transparence et le désintéressement; cultivé, poète et philosophe, imaginatif, versé dans la question adminis-trative, soucieux de sauvegarder la chose publique et la cause nationale, autant que s’il s’agissait de son bien et de sa cause personnelle. 
“Le Liban auquel nous aspirons, a besoin de personnes transcendantes. Or, celles-ci sont combattues ou contraintes de s’éclipser, tous les feux de la rampe étant braqués sur des gens ordinaires”. 

- Etes-vous optimiste quant à la possibilité d’atteindre ces objectifs à travers l’Exhortation? 
“Oui, si les conditions néces-saires à son succès sont assurées, à savoir: faire appel aux éléments valables pour accomplir la mission et engager le dialogue selon les règles en le basant sur la transparence. 
“De toute façon, si les objectifs de l’Exhortation n’étaient pas atteints rapidement, il va sans dire que l’engagement pratique vis-à-vis de ses directives, réalise certainement des résultats po-sitifs d’une manière progressive. Cela aidera, au moins, à freiner les rapports conflictuels, en les liant à l’esprit de l’Exhortation qui prône le dialogue ouvert au double plan rationnel et senti-mental. 
“Cela est important, car il assure une atmosphère paisible, ainsi qu’une confiance nationale suffisante favorisant le processus de la paix”. 

NÉCESSITÉ DU DIALOGUE MULTIPARTITE 
- Du moment que nous par-lons du dialogue, des voix se sont élevées dans la droite chrétienne, vous critiquant pour votre participation à la réunion des partis de tous bords ayant eu lieu, dernièrement, au “Bris-tol”. Qu’auriez-vous à leur ré-pondre? 
“J’ai souligné plus haut l’im-portance du dialogue, le présen-tant comme l’unique moyen d’édifier une unité nationale jouissant d’une solidité l’habi-litant à faire face à toutes les tempêtes. 
“Ce dialogue doit nous rapprocher de ceux avec lesquels nous sommes en désaccord du point de vue de l’opinion et des visions futuristes. D’où la nécessité de ne râter aucune occasion en vue d’un dialogue national avec n’importe qui et en n’importe quel lieu. 
“Puis, le dialogue avec les partis et les composantes de la société civile est devenu plus impérieux, depuis que l’Assem-blée a perdu sa qualité en tant que “congrès national perma-nent”, ainsi que Michel Chiha insistait à la présenter. 
“De plus, la plupart des institutions étatiques ont perdu leur capacité à servir de cadre au dialogue, en raison de l’exclusion de fractions éminemment repré-sentatives et irremplaçables. 
“Il y a lieu de préciser que quiconque connaît son sujet, ne craint pas de dialoguer avec qui que ce soit. Nous prétendons bien connaître notre sujet et ne craignons pas d’être entraînés dans une voie différente de celle dans laquelle nous sommes enga-gés. Nos constantes nationales sont inébranlables. En revenant au communiqué diffusé à l’issue de la réunion du “Bristol”, on peut toucher du doigt cette vérité sans trop de peine”. 

MISE EN GARDE CONTRE L’EXPLOITATION CONFESSIONNELLE 
- Le climat envenimé entretenu autour de la naturalisation des Libanais d’outre-mer corres-pond-il à l’esprit de l’Exhorta-tion apostolique? 
“Je voudrais émettre à ce sujet maintes observations: D’abord, des questions aussi délicates ne doivent pas être discutées publiquement, avant d’avoir été étudiées dans une atmosphère paisible, pour les mettre à l’abri de toute exploitation confession-nelle. 
“Ensuite, cette exploitation au Liban a été et ne cesse d’être un moyen qu’utilisent certains hommes politiques refusant de se réhabiliter, politiquement. Ces derniers ne manquent aucune occasion de cette nature pour se manifester, à l’effet de consolider leur position et de réaliser des acquis. 
“Ces éléments constituent un danger pour l’unité nationale. Aussi, le rôle des citoyens sin-cères consiste-t-il à éclairer leurs compatriotes, pour les inciter à se débarrasser des surenchérisseurs. 
“Puis, il importe d’établir une distinction entre le droit à la nationalité et le sujet de la naturalisation. Le droit à la nationalité est naturel; l’homme l’acquiert à sa naissance, sur base du lien du sang. 
“Quant à la seconde éventuali-té, elle dépend d’une décision discrétionnaire prise par l’Au-torité partant de maintes consi-dérations, telles le lieu de rési-dence effective, la valeur morale du requérant, le degré de son intégration dans la culture du pays, la situation économique, sociale et démographique. 
“Aucun pays évolué ne méconnaît le droit de ses citoyens à la nationalité, en raison de l’impossibilité où ils se trouvent de s’établir dans la mère-patrie. De même, aucun pays au monde n’accorde la nationalité aux étrangers pour s’y être installés pendant un temps déterminé. 
“Nous regrettons que l’exploi-tation confessionnelle ait annihilé cette logique en ayant interverti les places du droit et du pouvoir discrétionnaire du pouvoir. 
“Enfin, le monde moderne n’attache plus aucun poids à la distance dont l’importance a été minimisée par les moyens de transport et de communication, lesquels permettent aux peuples de communiquer entre eux sans difficulté”. 

LA SITUATION SOCIALE NE PEUT SE PERPÉTUER 
- La crise sociale devient de plus en plus étouffante: y aurait-il quelqu’espoir d’un change-ment gouvernemental permet-tant la renonciation à la politique d’appauvrissement instaurée par le Cabinet actuel? 
“Pour être réaliste, je dois enregistrer, tout d’abord, que la crise socio-économique n’a pas pour origine la mauvaise gestion gouvernementale. Puis, le chantier de la reconstruction dont l’ampleur est invoquée comme l’une des causes de la crise, ne faisait l’objet d’aucune opposition à son début. Ensuite, le président Hariri jouit d’un dynamisme exigé par l’étape présente. 
“Cependant, la responsabilité du président Hariri et de son gouvernement réside dans le caractère anarchique du chantier de la reconstruction, celle-ci n’ayant pas été conçue et exécutée en vertu d’un plan clair et transparent, prenant en consi-dération les priorités et la capacité du pays à dépenser, à réactiver le cycle économique et à prévenir la dilapidation des fonds publics. 
“Il y a lieu de relever, d’autre part, que l’emprunt intérieur a épongé les liquidités à travers les bons du Trésor, entravant ainsi l’investissement et l’octroi de crédits dans les secteurs produc-tifs. Ceci a aggravé le chômage. 
“Par ailleurs, le coût de la reconstruction a amplifié la dette publique, à laquelle s’ajoute le volume des fonds dépensés à tort et à travers... Ceci a amené le gouvernement à instituer de nouveaux impôts et taxes, à majorer les tarifs de certains services publics, sans tenir compte de la capacité des citoyens à supporter les surcharges fiscales et le relèvement de ces tarifs. Ceci a eu pour conséquence de favoriser la disparition de la classe moyenne et de pousser cette dernière jusqu’au seuil de la pauvreté. 
“Il ne faut pas perdre de vue, non plus, le fait pour la perception des quittances de ne toucher que trente pour cent, seulement, du peuple.  Aussi, beaucoup de citoyens de condition modeste payent-ils trois fois l’électricité: pour eux-mêmes, pour ceux qui n’acquittent pas les factures de l’EDL et la facture des exploitants des moteurs, afin de n’être pas privés de courant en cas de panne. Il en est de même par rapport à l’eau. 
“Cet état de choses ne peut ni ne doit se perpétuer et je crois que la situation ne peut durer: le gouvernement doit s’en aller ou changer de politique, sinon l’explosion paraît imminente, car ce qui se passe est au-dessus de la capacité des citoyens à supporter un tel fardeau”. 

AUTOUR DE LA VISITE D’ALBRIGHT 
- En effectuant sa tournée proche-orientale, Mme Made-leine Albright a-t-elle, d’après vous, apporté une nouvelle initiative américaine? 
“Son initiative se limite,  je crois, au refroidissement du conflit régional en vue de son gel. Elle a cherché à refroidir la situation sécuritaire en Cisjordanie, en s’employant à bloquer la cons-truction de colonies de peuple-ment, notamment à Jérusalem et, aussi, à refroidir la situation au Sud libanais, en réactivant l’arrangement d’avril. 
“En ce qui concerne la reprise des négociations entre Israël et la Syrie, le secrétaire d’Etat US, si elle en a discuté à Damas, c’est pour jeter des ponts menant non à Madrid, mais à Nakoura. Car aider la Syrie au Liban, en vue de pacifier le Sud, est une demande israélienne formulée par l’inter-médiaire des Etats-Unis”. 

- D’aucuns prêtent à l’Etat hébreu l’intention d’évacuer, unilatéralement, le Liban-Sud. Cela serait-il possible et, dans l’affirmative, quelles en seraient les répercussions? 
“Je ne crois pas que le retrait israélien soit envisagé, car la présence d’Israël au Liban-Sud n’est pas liée, uniquement, à sa stratégie sécuritaire, comme il le prétend, mais à des considérations qu’il n’est pas nécessaire de rappeler ici. Preuve en est que si sa présence était liée à la sécurité de ses frontières-nord, il aurait retiré ses forces depuis le départ des combattants palestiniens du Liban. 
“La résistance palestinienne à partir du Liban-Sud, n’est pas pareille à la résistance libanaise. La première visait, comme elle le proclamait alors, à libérer la Palestine; elle ne pouvait donc s’arrêter au retrait d’Israël du Sud. 
“Quant à la Résistance libanaise, son objectif est de libérer le Sud de l’occupant. Aussi, le retrait israélien en application de la résolution 425 du Conseil de Sécurité mettrait-il fin à la tension aux frontières communes des deux pays et permettrait-il de réactiver l’accord d’armistice. 
“Je crois donc que le retrait israélien unilatéral, en application de la 425, n’aurait pas des implications pour deux raisons; d’abord, parce que la Résistance n’en demande pas davantage. Ensuite, parce que l’Armée libanaise, soutenue par un accord politique national, est à même de se déployer jusqu’aux frontières internationalement reconnues pour rétablir la sécurité et, partant, garantir l’engagement du Liban vis-à-vis de l’accord d’armistice de 1949”. 

(Propos recueillis par JOSEPH MELKANE)

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