Mohamed Abdel-Hamid
Beydoun
l Les fonctionnaires de l’État
devraient s’organiser au sein d’un syndicat pour sauvegarder leurs droits
l Ce fut une période
sombre ayant porté atteinte au système démocratique
et à ses institutions
l Le président du Conseil
ne croit pas en l’administration libanaise
l Les élections
municipales ont été
soulevées dans le cadre
du jeu politique
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Le député
“amaliste” du Liban-Sud est très sollicité par les médias,
ainsi que dans les meetings, conférences, talk-shows... Eloquent
et rationnel (il a fait des études en mathématiques) il dit,
généralement, avec clarté et tout haut ce que le président
de la Chambre, qui a un rôle d’arbitre, pense tout bas. Mohamed Beydoun
exprime le mieux le point de vue de son mouvement, sur les questions-clés,
tout en conservant une indépendance de pensée.
Nommé député en 91, il est élu en
92 et 96, mais son militantisme politique est antérieur à
ces dates: avec la gauche, dans un premier temps; puis, au sein du mouvement
“Amal”.
Dans le cadre de cette interview, il met en garde contre les
dangers d’une opération d’envergure israélienne au Sud. Sur
le plan interne, il considère que les problèmes découlent
d’une absence de stabilité politique, du non-respect du régime
démocratique et de ses institutions. Le tout étant imputé
à la politique du président Hariri qui, par ailleurs, toujours
selon lui, dénigre la fonction publique en vue de privatiser les
institutions.
LA PREMIERE QUESTION PORTE DU SUD
- Après le refroidissement du front
irakien, le Sud libanais est-il appelé à devenir le nouveau
point chaud de la région?
“Les Israéliens et Netanyahu surtout font face, à l’heure
actuelle, à une impasse. Car si, au mépris de la position
de la communauté internationale, le Premier ministre a réussi
à bloquer le processus de paix, il n’arrive toujours pas à
donner à son peuple, la sécurité promise. C’est tout
juste, s’il a pu arracher aux Palestiniens quelques mesures sécuritaires,
grâce aux pressions américaines, en échange d’un retrait
partiel de Cisjordanie.
“Au Liban, Netanyahu essaye de “commercialiser” sa politique en modifiant
sa formule: “Liban d’abord”. Il cherche à mobiliser la diplomatie
internationale en faveur d’une application de la 425, à ses propres
conditions. En réalité, le but final de cette manœuvre et
de ce nouveau piège, serait de mener une attaque d’envergure contre
le Sud et bien au-delà de la zone frontalière. D’où
la vive inquiétude qui plane sur ce secteur. Pour cela, le Liban
réclame des pays arabes, en priorité, une position unifiée
d’appui à sa cause et de refus total des exigences israéliennes.
Tout retrait devrait se faire en application de la 425, sans aucune condition.
Quant aux négociations, elles ne peuvent se dérouler que
dans le cadre du processus de paix, à partir du point où
le dossier conjoint libano-syrien a été bloqué en
février 1996.”
L’ARMÉE PRÊTE À SE DÉPLOYER
AU SUD
- Et si “Tsahal” se retirait du Sud et
de la Békaa-Ouest, sans crier gare, ne peut-on craindre un drame
semblable à celui de la Montagne en 1983?
“Nous sommes convaincus que tôt ou tard, l’Etat hébreu
se retirera sans aucune condition. Non pour offrir un cadeau aux Libanais,
mais parce que les attaques de la résistance ont épuisé
l’armée israélienne et, surtout, modifié son image
dans le monde. La fameuse équation “d’un Israélien pour dix
Arabes” est, désormais, démentie. Le résistant libanais
a prouvé sa supériorité sur le soldat israélien.
“Israël veut donc retirer son armée du Liban méridional.
Pour cela, il mène toute cette offensive diplomatique en vue de
négocier ce retrait.”
- Et les craintes d’un drame interne?
“Nous n’avons aucune crainte. Certes, en se retirant, les Israéliens
cherchent toujours à créer des incidents, mais les Libanais
ont dépassé la phase des années 80. L’armée
libanaise est prête à se déployer, à l’instant
même du retrait, dans tout le secteur évacué. De même,
toutes les forces politiques actives au Sud, sont conscientes des intrigues
israéliennes et déterminées à coopérer
entre elles pour assurer un parfait climat de sécurité et
de stabilité pour tous les citoyens.”
- Jusque-là, le “Hezbollah” refuse
de dire, ouvertement, qu’il arrêterait ses opérations en cas
de retrait total de “Tsahal” du Liban.
“Les Israéliens peuvent se référer à la
position du Liban qui est claire et aux déclarations des Libanais
qui affirment être tous concernés par la libération
de leur terre. Il est, toutefois, étrange que l’Etat hébreu
qui possède les armes les plus sophistiquées, demande des
garanties au Liban, la victime. Sa terre est occupée et ses fils
meurent. Logiquement, le Liban devrait demander des garanties à
Israël, l’agresseur.”
LES PLANS D’ISRAËL DÉJOUÉS
- Vingt années se sont écoulées
depuis l’occupation du Sud par les troupes d’Israël. Peut-on dresser
un bilan des pertes et profits de part et d’autre?
“L’analyse se situe à deux niveaux. A travers l’opération
du Litani en 1978, l’Etat hébreu a voulu percer l’ensemble du front
arabe pour imposer une “pax israeliana” et son hégémonie
sur la région. Il a joué sur le partage du Liban, afin de
déboucher sur une partition de la Syrie, de l’Irak et de l’ensemble
du Machrek, en vue de créer de mini-Etats qui évolueraient
tous dans son orbite.
“De même, avec la guerre de juin 67, l’image d’Israël dans
le monde était celle de la supériorité et son armée
légendaire. Le “petit Etat” a vaincu les Arabes réunis et
imposé une défaite à Nasser.
“L’occupation du Liban en 1978; puis, en 1982 a produit les effets
contraires à ceux recherchés par Israël dont les plans
ont échoué.
“La montée de la résistance au Sud a démasqué
“Tsahal” qui a perdu son auréole légendaire “d’armée
invincible”. L’exemple de la résistance a mené à l’“Intifada”,
en Palestine, ce qui a opéré un changement dans les rapports
de force entre Arabes et Israéliens.
“En résumé, on peut dire que, grâce à l’attitude
ferme de la Syrie depuis Camp David, à la résistance sudiste,
à l’intifada, les plans d’Israël ont été déjoués
et la mentalité du monde arabe a changé. Ces trois facteurs
ont effacé la défaite de juin 67. Ils ont créé
une nouvelle dynamique au sein du monde arabe dans la manière de
traiter avec Israël, l’acculant à accepter les résolutions
de la légalité internationale.”
- Dans vos propos, vous rendez continuellement
hommage à la résistance qui est, surtout, l’apanage du “Hezbollah”.
Le mouvement “Amal” n’y est pas très actif!
“J’aimerais simplement rappeler que la résistance à l’occupant
a commencé avec le mouvement “Amal”, alors que le “Hezbollah” n’avait
pas encore été créé. Entre 1982 et 1985, les
Israéliens ont eu sur la scène libanaise 600 tués
et 3.000 blessés du fait des opérations de résistance
populaire menées, surtout, par “Amal”.
“Après son retrait partiel en 1985, l’armée israélienne
a installé des positions fortifiées sur les collines. Le
“Hezbollah” étant préparé à des méthodes
plus évoluées de confrontation, a pris le relais. Entre-temps,
“Amal” travaillait à réformer et à réorganiser
sa résistance. Aujourd’hui, nous sommes présents sur le terrain.”
ABSENCE DE STABILITÉ POLITIQUE
- Venons-en au front interne. A longueur
de journée, on entend des attaques et des critiques à l’encontre
du gouvernement. En tant qu’opposant à la politique haririenne,
où se situe pour vous le fond du problème? Quel en est l’aspect
le plus grave?
“Le problème essentiel et le plus grave, à l’heure actuelle,
est celui de l’absence de stabilité politique. Durant ses cinq années
de “règne” sans partage, le président Hariri n’a pas pu assurer
les éléments d’une véritable stabilité politique.
Il a tout juste pu établir la stabilité monétaire
qui, toutefois, demeure tributaire de la stabilité politique pour
pouvoir durer.
“Le Liban n’a toujours pas réussi à atteindre sa véritable
unité, ni sa cohésion interne; encore moins à mettre
à contribution les effets positifs de l’accord de Taëf, dont
le but était de ressouder cette unité à travers les
mécanismes et les institutions du système démocratique,
par le biais de la formule de convivialité, le respect d’autrui
et l’acceptation mutuelle.
“En réalité, les gouvernements successifs du président
Hariri ne se sont guère préoccupés d’améliorer,
dans la pratique, les mécanismes de ce système démocratique
ou d’en renforcer les institutions. Au contraire, ce fut une phase sombre
ayant porté atteinte au système et à ses institutions
dont, en premier lieu, le Conseil des ministres concentré en la
personne de son président.”
- Que préconisez-vous pour y remédier?
“Un engagement plus fidèle au texte et, surtout, à l’esprit
de Taëf. Seul le recours à la démocratie peut donner
confiance en ce pays et mener à la stabilité.
“M. Hariri a essayé de convaincre les Libanais qu’en réalisant
quelques projets de construction, il pouvait leur faire oublier leurs problèmes
ou conflits. Il a cru pouvoir leur proposer une sorte de troc entre l’argent
et la politique: je vous procure de l’argent, de la stabilité financière
et vous me cédez la politique. Il a pensé que si le Libanais
avait la “poche pleine”, il en viendrait à oublier la politique.
Dans les faits, les Libanais sont prêts à donner de l’argent
à Hariri pour qu’il leur rende la vie politique.”
ÉTABLIR UN PROGRAMME COMPLET ET COHÉRENT
- Est-ce la mentalité de l’entrepreneur?
“De l’entrepreneur non éclairé. Celui qui est éclairé
sait très bien à quel point le climat politique peut influer
sur la bonne marche des affaires. La politique ne s’achète pas.”
- Le départ du président
Hariri est-il la solution?
“Ne nous braquons pas sur les personnes, car la solution est ailleurs.
Elle réside dans un programme complet et cohérent à
plusieurs volets: assurer la stabilité politique par l’application
de l’accord de Taëf et le respect des institutions du système
démocratique, adopter une nouvelle loi électorale, définir
les critères de formation du gouvernement, réformer l’administration,
renforcer les secteurs productifs...
“Aujourd’hui, la bataille présidentielle est ouverte. Qu’elle
se fasse au niveau non des personnes, mais d’un programme permet-tant aux
Libanais de réclamer des comptes. Ce qui jusque-là ne s’est
jamais produit chez nous.”
- Certains pensent qu’il est prématuré
d’ouvrir la bataille présidentielle. Est-ce votre avis?
“Il faut, dès à présent, ouvrir cette bataille
et commencer à évoquer les perspectives du prochain régime,
car les Libanais ont besoin d’être informés sur leur avenir.
Ceci pourrait leur redonner confiance en leur pays.”
- Etes-vous pour l’amendement de l’article
49?
“Les fonctionnaires de première catégorie ont bien le
droit de se présenter à la magistrature suprême et
je suis pour l’amendement de la loi en ce sens, lors de la session parlementaire
de mars à mai. Pour cela, on peut considérer que la bataille
présidentielle est, désormais, ouverte et il faut qu’elle
le soit.”
QUID DES MUNICIPALES?
- On parle d’élections municipales,
mais on ne sent pas encore la fièvre de la bataille. Vont-elles
avoir lieu?
“Les Libanais ont le sentiment que les municipales sont proposées
à un moment où prédominent des préoccupations
plus vastes: les présidentielles, la pression israélienne
sur le Sud qui pourrait mener à une opération d’envergure
contre le Liban et les problèmes socio-économiques.
“Les Libanais savent, aussi, que les municipales ont été
soulevées dans le cadre du jeu politique. Pour cela, ils n’en sont
pas convaincus. D’ailleurs, la structure actuelle de l’administration locale
est désuète et devrait être remplacée par une
organisation globale au niveau du district et du caza, pour en arriver
aux municipales.
“Le jeu du gouvernement a été le suivant: nous offrons
aux citoyens la carte des municipales et prenons d’entre leurs mains celles
du budget, de la politique et du développement. Que peuvent faire,
d’ailleurs, les municipalités avec un budget de 250 milliards?
Le jeu est à découvert et ne trompe personne. Le citoyen
est persuadé qu’à la première occasion, le gouvernement
trouvera une excuse pour ajourner les municipales.”
- Que dire aussi de l’échelle des
salaires des fonctionnaires? Sera-t-elle adoptée prochainement tel
qu’on le promet?
“Au départ, c’est le parlement et, surtout, son président
qui avaient proposé une nouvelle échelle de salaires. Fin
1994, la Chambre avait élaboré un projet de loi en ce sens
et s’était entendue avec le gouvernement pour qu’il soit promulgué
en l’espace de deux mois, soit début 1995.”
HARIRI V/S FONCTIONNAIRES
- Pourquoi tout ce retard?
“Le président Hariri ne croit pas en l’administration libanaise
et veut la remplacer par des institutions privées, partant de sa
vision économique favorable à la privatisation.
“Plutôt que de travailler pour une nouvelle échelle de
salaires, il a engagé une bataille contre l’administration, allant
jusqu’à dire que les fonctionnaires sont un poids et un fléau
pour la société créant une fissure entre eux et le
citoyen. Il prétend que le coût de l’administration est un
réel poids financier causant la stagnation économique. Dans
les faits, si nous prenons le budget de 1998, on relève que les
salaires des fonctionnaires, y compris ceux des militaires, est de 1.670
milliards, alors que les intérêts de la dette publique sont
de 3.200 milliards, soit le double.
“Plutôt que de proposer un réel projet de réforme
administrative, M. Hariri cherche à couvrir ses gens par des procédés
qui détruisent l’administration. Il a créé un Etat
dans l’Etat.”
- Le retard n’est donc pas dû à
une question financière?
“Non, car pour un budget de 7.450 milliards (celui de 1998), comment
justifier le refus de l’Etat de dépenser 200 milliards pour la nouvelle
échelle? En réalité, le gouvernement n’a jamais voulu
placer cette question dans ses priorités.
“Pour ma part, je pense que les fonctionnaires devraient s’organiser
au sein d’un syndicat, tout comme l’ont fait les enseignants à travers
leur bureau pour obtenir satisfaction, tout en collaborant avec le parlement
pour exercer une pression sur le Cabinet.
“J’ai élaboré une proposition de loi octroyant aux fonctionnaires
le droit de fonder un syndicat, ce qui leur est interdit.”
REVENIR À LA CONSTITUTION
Concernant l’audiovisuel, M. Beydoun réclame “une révision
totale de la loi régissant ce secteur, de manière équitable,
le haut-conseil de l’audiovisuel devant regrouper des personnalités
neutres et non politiques.”
Quant au débat sur les émissions par satellite, il considère
qu’avec le numérique et le digital “il est dépassé
et appartient à l’âge de la pierre.”
Sur le mariage civil, il affirme: “Cette question doit être posée
dans son contexte exact: la Constitution reconnaît que les statuts
personnels font partie des libertés individuelles. A partir du moment
où la Constitution reconnaît à chaque communauté
le droit d’avoir ses propres statuts personnels, il pourrait y avoir un
ou plusieurs modèles de mariage civil.”
A propos des consultations élargies de Hariri, il émet
ces réflexions: “Elles n’ont abouti qu’à réduire la
confiance dans ce pays. Car des consultations à ce niveau, devraient
déboucher sur une position nationale unifiée. Ce qui n’est
pas le cas.
“Plutôt que de chercher à redorer son blason à
travers ses représentations folkloriques, Hariri aurait mieux fait
de renforcer le rôle du Conseil des ministres.”
- Une dernière question personnelle:
Vous étiez membre de l’O.A.C.L. (organisation de l’action communiste)
et vous êtes passé, ensuite, au mouvement “Amal”. Comment
s’est opérée cette transformation dans vos choix politiques?
“La gauche est un courant politique visant à prendre fait et
cause pour les catégories les plus défavorisées de
la société. Concernant “Amal”, même s’il regroupe des
chiites, sa charte est non-confessionnelle et se préoccupe, en priorité,
des déshérités tel que l’a voulu son fondateur. De
même, l’imam al-Sadr fut le premier à dire que “le Liban est
une patrie définitive pour tous ses fils. Pour cela, le mouvement
a un grand rôle national à jouer.”
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