KAMEL EL ASSAAD
J’ai vainement mis en garde contre la
politique de l’appauvrissement
Nous devons lier la 425 au Golan, si
Israël ne veut pas évacuer le Sud
D’après les rapports
de l’ESCWA, l’Etat hébreu pourrait avoir
fait mainmise sur le Litani
Le Liban doit être le fer de lance
dans l’unification des volets arabes aux négociations de paix
La corruption administrative reflète
la corruption politique
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Après
une longue éclipse, le président Kamel el-Assaad revient
sur la scène d’où il s’est absenté depuis les dernières
élections législatives, pour exprimer avec franchise son
opinion sur les problèmes de l’heure: la IIème République,
l’accord du 17 mai, celui de Taëf, l’action politique dans un climat
démocratique laissant à désirer, l’effondrement socio-économico-financier.
Il n’a pas manqué non plus de parler de la conjoncture régionale,
rappelant les circonstances dans lesquelles l’accord du Caire a été
signé en 1969, ce dernier en légalisant la présence
et les opérations palestiniennes contre l’Etat hébreu a fourni
à Israël un prétexte pour envahir le Liban et accaparer
une grande partie de ses eaux.
“VICTIME DE L’ACCORD DU 17 MAI”?
Considéré par certains comme “victime de l’accord du
17 mai”, celui-ci ayant été ratifié par la Chambre
au temps où il en était le président, l’ex-chef du
Législatif tient, tout d’abord, à évoquer les circonstances
dans lesquelles cet accord avait été négocié,
sous le parrainage américain, avant d’être ratifié
par l’Assemblée nationale.
Il rappelle qu’à la suite de l’invasion israélienne,
les dirigeants de la résistance palestinienne ont quitté
le Liban, Yasser Arafat en tête, en faisant le signe de la victoire.
“Les combats ont cessé, alors, faute de combattants. A cette époque,
la Chambre a conféré au président Amine Gemayel le
droit de promulguer l’accord libano-israélien signé entre
les deux parties sous les auspices des Etats-Unis.
“Le président Gemayel m’avait demandé, en ma qualité
de président de l’Assemblée, de hâter l’approbation
de l’accord en une séance pour qu’il puisse le promulguer dans le
plus bref délai... Plutôt que d’en examiner le texte au cours
d’une séance parlementaire, le parlement l’a discuté pendant
plusieurs semaines. En définitive, il a été ratifié
à la quasi-unanimité, le nombre des députés
qui ont refusé de le ratifier n’ayant pas dépassé
celui des doigts d’une main. Tous les courants politiques et populaires
étaient, alors, représentés à la Chambre.
“Il y a lieu de souligner que le Liban avait bénéficié
du soutien total des Etats arabes, partant du fait que le retrait israélien
de notre territoire était une victoire pour notre pays et l’ensemble
du monde arabe.”
Puis, après avoir rappelé les clauses de l’accord du
17 mai, M. el-Assaad enchaîne: “A la lumière de toutes les
données, nous avons considéré que cet accord pouvait
sauver le Liban du plan sioniste. Puis, le texte ne prévoyait nullement
des relations avec Israël à n’importe quel niveau ou domaine.”
- Comment et pourquoi l’accord a-t-il été abrogé;
est-ce parce que la Syrie y était opposée?
“J’ai déjà dit que cet accord avait été
adopté, unanimement, par le monde arabe. En ce qui concerne la Syrie,
le président Amine Gemayel prétendait avoir obtenu un feu
vert du président Hafez Assad, par rapport à toute négociation
pouvant aboutir au retrait de l’armée israélienne de notre
territoire.
“Si j’avais appris, en son temps, que la Syrie y était opposée,
je me serais rendu à Damas pour en discuter avec ses responsables,
comme je l’ai fait avant l’élection de cheikh Bachir Gemayel. Et
ce, partant de ma conviction qu’on ne peut appliquer un pareil accord sur
le terrain contre le gré de la Syrie.
“Notre bataille était donc contre le président Amine
Gemayel et non contre la Syrie. Autrement dit avec le chef de l’Etat qui
avait un talent lui permettant de cacher les vérités, sans
ternir sa crédibilité.”
LE PRÉSIDENT GEMAYEL, RESPONSABLE...
- Etiez-vous, effectivement, la victime de l’accord du 17 mai
et ce dernier aurait-il affecté vos relations avec Damas?
“Je ne crois pas qu’un homme responsable, exerçant la politique
dans sa véritable conception et militant en faveur des valeurs,
comme des objectifs humanitaires et nationaux, peut se considérer
comme victime de toute prise de position qu’il adopte partant de sa foi
et de sa conviction.
“Les victimes, conséquence du camouflage de la vérité,
ont été, en définitive, le Liban en tant que patrie
et le peuple libanais.
“Quant à ce qui a trait aux relations avec la Syrie, je ne dis
pas qu’elles étaient négatives. Cependant, nous étions
arrivés au point de non retour et la direction syrienne en était
consciente.”
- Et votre popularité au plan local s’en est-elle ressentie?
“On ne peut parler de baisse de la popularité ou pas à
l’ombre de la situation qui prévaut, actuellement, au Liban-Sud
et du terrorisme psychologique qui y est pratiqué, ce qui incite
les gens, sous l’effet des pressions, économiques notamment, à
renoncer, ne serait-ce qu’en apparence, à leurs convictions.
NOUS REPRÉSENTONS LA CONSCIENCE DU CITOYEN
“Il ne faut pas perdre de vue, non plus le fait pour la classe de la
bourgeoisie politique et des hommes d’affaires dans les différents
domaines, de changer le fusil d’épaule avec une rapidité
déconcertante. Certains de ces derniers font violence à leur
conscience et à leur dignité pour des considérations
pas toujours honorables.”
Le président el-Assaad s’interroge, par ailleurs, sur le point
de savoir si les élections législatives de 1992 et 96 étaient
libres, loin de toute pression et de tout soudoiement; sans omettre la
falsification matérielle au niveau des procès-verbaux établis
dans les bureaux de vote, pour qu’il puisse se prononcer sur son crédit
populaire.
“De toute manière, poursuit-il, nous nous considérons,
mes compagnons du Parti social démocrate et moi-même, comme
représentant la conscience du citoyen et sa dignité; même
ce citoyen qui a été contraint de renoncer à sa dignité
et à sa conscience. En toute modestie, nous représentons,
également, la conscience du Sud.”
- Chaque régime a ses hommes: où vous situez-vous,
aujourd’hui et pourquoi êtes-vous absent de la scène politique?
“Aucun homme ne s’honore de faire partie de ceux qui gravitent sur
la scène politique, car celle-ci est très sale; c’est la
scène des corrupteurs et des corrompus.
“Au cours d’une rencontre avec la presse, j’ai dit que je préfère
me trouver, aujourd’hui dans les rangs du peuple, face au théâtre
politique déprimant. Etant entendu que nous n’avons cessé
jusqu’ici de mettre en garde mais en vain, contre la dégradation
de la situation. Sauf en ce qui concerne la renonciation au principe de
la nomination des conseillers municipaux dans les villages sudistes occupés.”
LA POSITION ENVERS LA 425
- Quelle est votre opinion à propos de la proposition
israélienne relative à l’application de la résolution
425 et de la position du gouvernement libanais à son égard?
“Israël propose d’appliquer la 425 et la position du gouvernement
libanais est étrange: il qualifie cette proposition de “manœuvre”,
de “piège” ou de “mine” dont on ne doit pas s’approcher, de peur
qu’elle explose à notre face. Et ce, pour permettre à l’Etat
hébreu d’enjoliver son image et de se présenter comme un
partisan de la paix.
“La position du gouvernement donne du Liban l’impression d’un Etat
impotent et incapable d’agir, favorisant par son attitude la manœuvre israélienne.
Le Liban devrait, au contraire sonder les intentions d’Israël par
l’intermédiaire des Nations-Unies et son secrétaire général
et, aussi, par le canal de la médiation européenne, la France
en tête.
DE LA SOLIDARITÉ PASSIVE À LA
SOLIDARITÉ DYNAMIQUE
“S’il apparaît qu’il s’agit d’une manœuvre et que les conditions
posées par Israël dépassent les résolutions 425
et 426, il faudra dénoncer cette manœuvre et, en même temps,
la politique belliciste de notre voisin du Sud.
“Dans le cas contraire, si la proposition israélienne s’avérait
sérieuse, la position syro-libanaise se trouverait devant une double
option: Primo, approuver l’application de la 425, en dehors de toutes conditions
non consignées dans ses clauses. Secundo, mobiliser l’impasse israélienne
en faveur de la cause arabe dans son ensemble. Et ce, en annonçant
la persistance de la résistance au Liban-Sud, tout en liant ce volet
au volet syrien, à l’effet de contraindre l’Etat hébreu à
poursuivre les négociations, à partir du point auquel elles
ont abouti, surtout en ce qui concerne le Golan. On pourrait, également,
en faire profiter le volet palestinien, non pour les beaux yeux de Abou-Ammar,
mais parce que la cause palestinienne constitue, au fond, la base du conflit
israélo-arabe, après que la partie palestinienne se soit
trouvée sous l’emprise et à la merci d’Israël au double
plan économique et militaire.
“Cette position se reflèterait, positivement, sur le reste du
monde arabe, ce qui transformerait la solidarité passive en solidarité
dynamique agissante dans la bataille du destin. Le Liban deviendrait, alors,
le fer de lance dans la bataille du devenir et récupèrerait
son rôle historique qui était le sien à l’époque
ottomane et sous le mandat français, ce rôle militantiste
dont se sont acquittés les Libanais, toutes communautés confondues.
Nous n’exagèrerions pas en disant que la communauté chrétienne
en avait porté, la première, le flambeau.”
Ici, le président el-Assaad rappelle le rejet par le parti social
démocrate dont il assume la présidence, de la “politique
des petits pas” préconisée par Henri Kissinger, ancien chef
du département d’Etat, car il s’agit d’un conflit arabo-israélien.
“Les Israéliens, enchaîne-t-il, partent du principe: “Diviser
pour régner.” Aussi, les Arabes doivent-ils unifier leurs rangs
et lutter ensemble en faveur d’un même destin. Telle a été
notre position lors de la conférence parlementaire arabe qui a tenu
ses assises au Maroc en 1983.”
- Approuvez-vous la solidarité syro-libanaise dans les
négociations de paix avec Israël?
“Ainsi que je l’ai soutenu plus haut, le volet dans ces négociations
doit être unique au niveau arabe dans son ensemble. Il ne faut pas
considérer le Liban comme une carte dont dispose la Syrie et vice-versa,
ainsi que l’a déclaré récemment M. Farouk el-Chareh,
chef de la diplomatie syrienne. Il ne devrait y avoir qu’une carte unique,
celle de la cause arabe, la Syrie et le Liban devant la jouer pour mettre
en échec les visées sionistes avec fermeté, crédibilité
et sagesse, pour que cette carte soit gagnante.”
CORRUPTION POLITICO-ADMINISTRATIVE
- Revenons aux problèmes internes: Comment jugez-vous
la gestion gouvernementale et où le président Hariri a-t-il
bien ou mal agi?
“Nous ne pouvons dissocier la gestion gouvernementale de la situation
générale. Je ne voudrais pas m’arrêter au gaspillage
dont on parle, imputé aux organismes politiques et administratifs
de l’Etat. En réalité, la corruption administrative est la
conséquence de la corruption politique.
“Je ne voudrais pas, non plus, m’étendre sur les scandales,
les vols et les passe-droits, préférant m’en tenir à
la politique de l’Etat. Depuis peu, j’ai mis en garde au cours d’une conférence
de presse, contre le danger que constitue l’amplification des chantiers
de la reconstruction.
“Je reconnais la nécessité de remettre en état
les infrastructures après plusieurs années de guerre, mais
non celle de transformer le pays en un immense chantier, comme si le Liban
et les pays du Proche-Orient s’acheminent vers une ère de stabilité
et de paix. C’est ce que j’ai appelé “brûler les étapes”,
parce que nous ne pouvons pas encore parier sur la paix, au moment où
Israël n’est pas prêt pour cette paix, ni tactiquement, ni par
étapes.”
POUR UNE POLITIQUE ÉCONOMIQUE EFFICACE
- Le gouvernement parie-t-il sur la paix?
“Même avec l’avènement de la paix, le Liban ne pourra
pas compter, comme par le passé, uniquement sur le secteur des services.
Selon une importante théorie économique, aucun Etat ne peut
compter sur le secteur tertiaire, puisqu’il est improductif. Nous devons
donc encourager les secteurs productifs, tels l’industrie et l’agriculture,
pour égaler dans le développement les pays de la région.
Lorsque le secteur des services prédominait l’économie libanaise,
les pays de la région étaient encore sous-développés
et le Libanais était capable d’y investir; mais aujourd’hui, il
faut favoriser les secteurs productifs.
“En matière fiscale, ils ont abaissé l’impôt sur
le revenu de 30 à 10%, - alors que dans les pays développés
il atteint 95% - sous prétexte d’encourager les investissements
étrangers. Or, le capital ne peut être encouragé par
un faible impôt sur le revenu, mais par une situation politique stable
et l’instauration de la paix et de la démocratie.
“D’autre part, percevoir des impôts n’est pas suffisant. Il faut
contrôler les prix dans tous les secteurs. Il y a des mafiosi (environ
10% de la population) qui réalisent des bénéfices
énormes, ce qui entraîne la hausse des prix des produits de
consommation courante, ainsi que des tarifs des hôtels et restaurants.
La cherté de vie persiste avec l’existence d’une classe aisée
avide de richesse et l’absence de contrôle des bénéfices
perçus par les établissements hôteliers et touristiques.
“Je demande la taxation des articles de luxe et non des produits destinés
à la classe pauvre.
“Ainsi, nous devons percevoir les impôts et taxes en fonction
d’un contrôle des prix et des profits réalisés par
les commerçants et les chefs d’entreprises au moyen d’organismes
honnêtes, non appuyés par des politiciens.”
NÉCESSITÉ DE LA RÉFORME
ADMINISTRATIVE
- Croyez-vous que le Pouvoir actuel pourrait appliquer vos suggestions?
“Certainement, à condition que le gouvernement agisse dans le
bon sens, en adoptant un nouveau programme et un ordre des priorités.”
- Cela veut-il dire que vous préconisez un nouveau programme?
“Je préconise l’élaboration d’un nouveau plan de travail
qui serait appliqué, soit par ce gouvernement, soit par un autre.
L’important est d’adopter un nouveau plan d’action et une vision nouvelle
des choses, partant du principe de la récompense et du châtiment
des fonctionnaires, ainsi que du renforcement des organismes de contrôle
dans le but d’en finir avec les “caisses autonomes”. Celles-ci sont des
sources de gaspillage et ne servent qu’à remplir les poches de certains
aux dépens des intérêts publics.
“Il y a donc du vol, direct ou indirect, au sein de l’Etat et dans
d’autres secteurs.”
QUID DU CAMP CHRÉTIEN?
- Comment expliquez-vous l’échec du camp chrétien?
Est-il dû à l’absence de leaders politiques tels Camille Chamoun,
Pierre Gemayel et Sleiman Frangié, ou résulte-t-il de la
guerre Aoun-Geagea, ainsi que de la réduction des prérogatives
du chef de l’Etat depuis la conférence de Taëf?
“Il s’agit, à mon avis, d’un échec libanais généralisé
et non seulement chrétien. Toute personne qui manœuvre au nom du
confessionnalisme, ne mérite pas de représenter sa communauté.
Quant à l’échelle nationale, cet échec s’explique
par le fait que le Libanais se sent menacé, à cause des divisions
au sein de la société qui s’est transformée en un
ensemble de guettos communautaires maronite, chiite, sunnite, orthodoxe,
etc...
“Tout citoyen ne réussit qu’en fonction de son appartenance
communautaire, quelles que soient ses compétences. Comment édifier
donc une patrie sur cette base, alors qu’un Farès Khoury, chrétien
originaire du Sud, avait été choisi jadis comme président
du Conseil syrien; ou Tarek Aziz, vice-président du Conseil irakien?
“C’est ce sentiment d’échec que nous ressentons quand nous regardons
autour de nous. Lorsque l’accord de Taëf a été conclu,
je l’ai considéré comme une consécration du confessionnalisme.
Quant à la réduction des prérogatives du président
de la République, elle n’a pas servi l’intérêt de la
patrie. Objectivement, si ces prérogatives serviraient le pays,
qu’importe qu’elles aient été attribuées à
un maronite? Pourquoi donc réduire ces prérogatives d’autant
que les circonstances étaient, alors, défavorables pour les
chrétiens?
“Un chrétien, quel que soit son niveau culturel, serait favorable
à la réduction des prérogatives présidentielles,
si cela s’avérait bénéfique pour le pays; cependant
il ne verrait pas d’un bon œil l’argument concernant la réduction
des prérogatives des maronites, en contrepartie de la paix, parce
que cette initiative est une atteinte aux droits et ravive les conflits.
C’est pour cela que les chrétiens ressentent l’échec, plus
que les autres.”
OPPOSITION ET COALITION
- Le renversement du régime de Béchara el-Khoury
en 1952, n’a été réalisé qu’après la
coalition des opposants en tant que front national. Pourquoi n’entreprenez-vous
pas d’unifier les rangs de l’opposition dans le but de constituer une force
capable d’opérer le changement?
“Les circonstances et les équations qui ont caractérisé
les événements de 1952, en plus de l’hostilité générale
envers le président Béchara el-Khoury, sont différentes
de la conjoncture locale. La coalition entre des opposants appartenant
à différentes communautés, était au niveau
des personnes, non des principes ou d’un programme. C’est pour cela qu’elle
n’a pas tenu bon après l’accession du président Camille Chamoun
au pouvoir. Aussi, ne voulons-nous pas former une opposition partant du
principe “Ote-toi de là pour que je m’y mette”. Et malgré
le fait que les partisans du président Chamoun se soient transformés
en opposants, son règne a duré. Son autorité avait
freiné l’audace des détracteurs de son régime: ils
ne pouvaient prononcer son nom, mais se contentaient de parler de la justesse
ou de l’erreur de sa gestion.
“Aujourd’hui. nous avons besoin d’un lavage de cerveau, afin de réédifier
la patrie, former le citoyen et redresser la situation, abstraction faite
de l’identité du chef de l’Etat.”
Qu’en est-il des amendements constitutionnels?
- Le président Hraoui affirme son attache-ment aux amendements
constitutionnels. Y êtes-vous favorable?
“Ces amendements seraient d’un grand intérêt au cas où
l’Etat était bien portant. Aujourd’hui, nous devons, en premier
lieu, œuvrer en vue de redresser l’Etat malade, avant de chercher à
bloquer les décrets dans les tiroirs. Il n’est pas convenable de
parler d’amende-ments, puisque nous manquons des règles les plus
élémentaires du Tiers-monde.
“Puis, je considère les amendements consti-tutionnels comme
secondaires, qu’ils soient appliqués ou non, étant donné
la dégradation de la situation au triple plan politique, administratif
et économique. Dans tous les cas, le chef de l’Etat doit veiller
au respect de la Constitution.
“Imaginez à quel point est arrivée la dégra-dation
de la situation pour porter les juges, à protester et à manifester
contre les ingérences politiques dans les affaires judiciaires.”
L’APRÈS-TAËF
- On affuble l’Etat de l’après-Taëf du titre de “IIème
République” pour le distinguer de l’Etat de l’avant-Taëf; lequel
est meilleur?
“Vous me posez toujours des questions sur le meilleur. Laissez-moi
vous répondre: Si nous prenons comme base les textes écrits,
je la nommerai sans doute “IIème République” selon les accords
de Taëf. Mais où celle-ci nous a-t-elle menés au niveau
tant des textes, que des affaires et de la pratique?
“Si nous voulons y chercher la structure positive, j’en reviens au
mandat du président Fouad Chéhab que je nommerais “IIème
République”, justement parce que le président Chéhab
avait pour devise, mis à part l’Indépendance: “Construire
l’Etat de l’Indépendance”. Il avait même commencé sérieusement
et fidèlement à édifier cet Etat en créant
l’Inspection centrale et le Conseil de la fonction publique, en vue d’améliorer
les services de l’administration. Ainsi, aura-t-il jeté les bases
de l’Etat à travers le travail administratif considéré
comme le nerf de l’Etat. Car, avec une administration pourrie, l’Etat ne
peut exister et vice versa.”
AH! SI FOUAD CHÉHAB VIVAIT ENCORE!
“Si seulement Fouad Chéhab était encore parmi nous! Nous
nous sommes opposés à lui, à cause de certaines anomalies
survenues sous son mandat, telle l’intrusion de l’Armée dans tout
ce qui se passait, ce qui a suscité des réflexes négatifs
de plus en plus graves, à mesure que le mandat chéhabien
approchait de son terme.
“Nous avons pris, alors, une position d’opposant, j’en ai le remords
aujourd’hui ayant, enfin, la conscience que cette politique visait l’édification
de l’Etat.
“La République dans son vrai sens, n’existait pas avant Fouad
Chéhab, ni même après lui sachant, aussi, que du temps
du mandat de Camille Chamoun, elle était encore meilleure que celle
d’aujourd’hui.
“Ce qui se passe, actuellement, prouve que la République n’existe
pas et, de ce fait, il ne faut pas lui donner le titre de “IIème
République”.
OUI AUX MUNICIPALES
- Nous approchons des élections municipales et des moukhtars:
y participerez-vous en soutenant des candidats de votre bord? Etes-vous
de ceux qui doutent de l’organisation du scrutin municipal?
“Ils trouveront un prétexte futile pour les ajourner. Mais je
vais supposer qu’elles auront lieu, car il sera difficile aux “gens du
pouvoir” de trouver un prétexte pour induire en erreur l’opinion
publique.
“Si elles auront lieu, je n’y participerai pas et laisserai toute latitude
aux villageois de choisir leurs candidats. Mais au cas où des interventions
partisanes différentes devaient interférer au cours
des municipales je m’y opposerais.
“Nous avons plus d’une fois, expliqué aux gens l’importance
de ces élections, le conseil municipal devant grouper des personnes
possédant un minimum de culture et de moralité pour être
les dépositaires des intérêts de leur localité.
Ces élections sont un pas majeur dans la pratique de la démocratie
et la décentralisation administrative.
“D’autre part, elles donnent au citoyen le sentiment qu’il est son
propre maître, sachant qu’il n’exerce pas de nos jours son rôle
en tant que source du Pouvoir.
“Je vais œuvrer en vue de libérer le citoyen et l’éclairer,
afin qu’il ait conscience de sa liberté et prenne son sort en main.”
AVEC LE MARIAGE CIVIL S’IL UNIT LES LIBANAIS
- Que pensez-vous du projet de loi du mariage civil facultatif
proposé par le président Hraoui? Y êtes-vous favorable?
“Je suis pour le mariage civil s’il doit unir les Libanais et les sauver
de la division, provoquée par les politiciens.
“Cette pluralité, au lieu d’être source de richesse, est
devenue un moyen de division et, par suite, d’affrontement et d’explosion.
“Je m’adresse ici aux hommes de religion: si un jeune homme chrétien
se marie civilement avec une musulmane, à Chypre par exemple, leur
mariage n’est-il pas inscrit dans les régistres civils et, de ce
fait, ne le reconnaissent-ils pas?”
CHÉHAB ÉTAIT UN ERMITE
- Etes-vous pour le renouvellement du mandat Hraoui ou bien prônez-vous
le changement et pourquoi?
“Je ne veux pas évoquer ce sujet. Je dirais que tant que le
principal intéressé ne veut pas laisser reconduire son mandat,
je respecte sa volonté.
“Le président Fouad Chéhab était un ermite et
j’ai adopté ses positions même s’il était un homme
d’Etat de premier plan.”
- Et l’opération de “sondage” que vous avez faite avec
lui?
“En fait, j’avais collaboré avec feu Jean Aziz en vue de le
porter à déclarer son refus du renouvellement ou son désir
selon l’intérêt du pays, mais il a décliné cette
proposition.
“Pour le président Hraoui, je dirais, tant qu’il ne désire
pas la prorogation, pourquoi le forcer à y souscrire?”
- C’est une réponse diplomatique...
“C’est un fait réel. Je dirais même plus: un remplaçant
changerait-il quelque chose à la situation?”
LA CRISE IRAKIENNE A UNIFIÉ LE CAMP
ARABE
- Passons au volet régional: si
les USA avaient procédé à des frappes aériennes
contre l’Irak, quelles auraient été les retombées
sur la région, si l’accord avec l’ONU n’avait pas été
signé?
“Je n’aime pas entrer dans les probabilités. Mais si l’attaque
US avait eu lieu, elle aurait probablement conduit à une révolution
en Irak, laquelle aurait provoqué une déchirure au sein de
sa population et la création de cantons chiite, sunnite, kurde...
Elle aurait fini par faire chuter Saddam Hussein.
“Toujours est-il que les menaces américaines ont cela de positif
qu’elles ont favorisé une sorte d’unité arabe, ayant pour
cause la pression exercée par les peuples sur les régimes
et dirigeants arabes. Nous devons utiliser cette unité contre le
plan d’Israël visant à s’imposer aux grandes forces internationales
et à leur tête, les Etats-Unis.
“Là réside le rôle du Liban qui consiste à
pousser les Etats arabes à utiliser cette unité contre l’Etat
hébreu. Je dis le Liban chrétien et musulman, car les chrétiens
ont-ils eu moins d’effet que les musulmans dans le réveil et la
défense de la cause arabe durant le mandat français ou à
l’époque ottomane?”
- Ne croyez-vous pas que la signature de l’accord a renié
tout pouvoir aux USA et que les relations se sont concentrées entre
l’Irak et les Nations Unies?
“Les Nations Unies ont, sans doute, désormais une position indépendante
de l’Amérique, après que Washington avait la primauté
sur l’organisation internationale.
“Le secrétaire général Kofi Annan a dit que si
l’Irak viole cet accord, aucun coup militaire ne lui sera porté,
avant d’en référer au Conseil de Sécurité.
Ce qui veut dire que l’ONU n’est plus sous l’emprise des USA.”
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