tribune
 
À L’ÉCOUTE DE M. ANNAN   
 
On a fait beaucoup l’éloge de M. Annan après le succès de sa mission à Bagdad. Mais M. Annan a souligné, avec modestie, que son succès, il le doit à la pression militaire exercée sur l’Irak par la flotte américaine.
Durant sa visite aux pays arabes voisins d’Israël, il a insisté sur le rôle des Etats-Unis, médiateurs exclusifs du processus de paix. La qualité de co-parrain de ce processus attribuée à la Russie par la conférence de Madrid, est occultée. Du rôle de l’Europe, il n’est fait aucune mention dans ces déclarations. Si, en revanche, des officiels américains évoquent parfois les rôles de la Russie ou de l’Europe, c’est peut-être par pure courtoisie ou pour faire partager la responsabilité de leurs propres échecs. M. Annan est plus proche des réalités.
M. Annan a témoigné, aussi, de son souci de voir toutes les résolutions de l’ONU respectées. Mais en ce qui concerne la 425, il a fait observer que, pour qu’elle soit appliquée, “il faut être deux”. Autrement dit, une négociation s’imposerait entre le Liban et Israël? Ce n’était pas l’avis de M. Farès Bouez pour qui, l’application de la 425 relève de la seule responsabilité de l’ONU, laquelle pourrait éventuellement en négocier les modalités avec le Liban, d’une part et avec Israël, d’autre part.
Mais entre 1978, époque de l’adoption de cette résolution et 1998, il y a eu des modifications sur le terrain, constate M. Annan.
Quelles modifications?
Et comment pourrait-on en tenir compte sans modifier le sens de la 425, alors que M. Annan assure, d’autre part, qu’on n’en modifiera pas le texte? Mais alors, sans le modifier, on l’interprèterait autrement? Ce à quoi œuvre Israël très précisément.
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Pendant ce temps, à Washington, on exprimait une certaine irritation à l’égard du gouvernement israélien qui avait pris l’initiative de solliciter la diplomatie française pour proposer au Liban une formule d’application de la 425.
Washington n’a pas non plus apprécié l’éclat provoqué par le chef du Foreign Office, M. Robin Cook, lors de sa visite à Jérusalem. Mais beaucoup pensent que M. Cook n’a fait, en réalité, que dire tout haut ce que la diplomatie américaine n’exprime qu’avec beaucoup de ménagement pour ne pas brusquer M. Netanyahu. On dit même que M. Cook n’était là que pour relayer la diplomatie américaine qui veut éviter toujours d’exercer elle-même la moindre pression directe sur le gouvernement israélien. Ce serait donc celui-ci qui, en fait, aurait provoqué l’incident pour faire échouer la mission de M. Cook. Cet incident ne serait donc qu’un message de M. Netanyahu à M. Clinton.
En tout cas, M. Cook devrait prendre garde désormais à son avenir politique; d’autres, plus éminents que lui, ont eu à pâtir des positions abruptes qu’ils avaient prises contre la politique israélienne. De Gaulle, après sa condamnation de l’agression d’Israël contre ses voisins, en 1967, a eu “Mai 68” (dont le héros était  Cohn-Bendict), suivi de son échec au référendum de 1969; Nixon a eu le Watergate en 1974 quand il œuvrait pour un accord avec l’URSS sur les conséquences de la guerre de 1973 entre Israël, d’une part; la Syrie et l’Egypte, d’autre part; Jacques Chirac a perdu les élections de 1997, qu’il avait décidées sur les conseils d’un de ses collaborateurs, (soupçonné d’être proche du Likoud-France) et dont les effets désastreux sur son parti, le RPR, continuent de se faire sentir; Clinton est toujours sous la menace de Monica et autres Lewinsky.
M. Robin Cook, lui, est plus coupable que tous ces éminents personnages: il a serré, sur la colline de Har Homa, la main que lui tendait un député israélien d’origine arabe. C’est l’horreur même. M. Netanyahu n’a pu le supporter. Il a commencé par punir M. Cook en le privant d’un repas.
Enfin, on semble, à Washington, vouloir donner la priorité à la solution des problèmes qui bloquent le processus israélo-palestinien; on ne souhaite donc pas voir l’attention détournée vers les problèmes du Liban-Sud et du Golan.
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Telles sont les premières impressions que laissent la tournée de M. Annan dans la région, les commentaires qui l’ont accompa-gnée et l’activité diplomatique qui l’a immédiatement précédée.
Que peut-on en conclure?
En tout premier lieu, que le secrétaire général de l’ONU, ne cherche pas, comme on l’a cru d’abord, à redonner une autorité aux Nations Unies; il se conforme étroitement à la diplomatie américaine; les efforts qu’il entend déployer pour relancer le processus de paix, sont placés dans le cadre de cette diplomatie et visent à en assurer le succès. La finalité précise de cette diplomatie, c’est officiellement la paix, bien sûr. Quant à savoir comment y parvenir sans heurter M. Netanyahu, c’est là que réside le mystère. On a vu, avec M. Robin Cook, comment le chef du gouvernement israélien peut recourir aux plus honteuses manœuvres pour neutraliser son interlocuteur.
En second lieu et dans ce cadre américain, l’insistance de M. Annan sur la nécessité de faire respecter toutes les résolutions de l’ONU, vise à dissiper le sentiment qu’à la Maison-Blanche de Washington et à la Maison de Verre de New York, on pratique la politique des “deux poids et deux mesures”, comme les Etats arabes l’ont reproché aux Etats-Unis à propos de l’Irak et d’Israël.
Parmi toutes ces résolutions que M. Annan parle d’appliquer, est-ce qu’il n’y en pas une relative à l’annexion de Jérusalem? Qui oserait en parler à Washington ou à New York?
S’en tenir là, c’est-à-dire à substituer dans l’opinion publique une impression à l’autre, ce serait ne rien faire - ou, plus exactement, laisser M. Netanyahu continuer à placer le monde devant des faits accomplis. Et M. Annan reviendra plus tard nous dire encore qu’en œuvrant pour l’application des résolutions de l’ONU, il faudra tenir compte de l’évolution sur le terrain, ce terrain que M. Netanyahu est libre de modifier à sa guise, en expulsant des populations, en démolissant des maisons, en implantant des colons barbus et armés...
On n’en sortira donc jamais?
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L’optimisme manifesté par M. Annan parlant de “paix globale”, à Beyrouth, il est difficile de le partager.
Car, tant qu’Israël ne veut pas tenir compte de la loi internationale et exige d’être traité d’une manière privilégiée, sous prétexte que les juifs ont été persécutés en Europe pendant des siècles; tant que l’Amérique veut être le seul interlocuteur des deux parties au conflit de Palestine et tant que cette Amérique-là hésite à faire savoir ce qu’elle veut et se montre incapable d’exercer la moindre pression sur Israël (sauf à priver son chef de gouvernement d’un déjeuner à la Maison-Blanche), il n’y aura jamais rien de fait: ni paix globale, ni paix partielle.
M. Annan reviendra à son tour de ses illusions d’homme de bonne volonté (ou peut-être des illusions avec lesquelles il nous berce).
Parmi toutes sortes de propos qu’il a tenus, il a dit: “Je ne suis pas un magicien”. Ce n’est justement pas d’un magicien que le monde a besoin, mais d’une puissance résolue à tenir ses promesses de justice et soucieuse de se faire respecter.
 
 
 

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