JOURNEES HISTORIQUES A BRUXELLES
L'EURO ROI SUR ONZE PAYS D'EUROPE

 
Photo de famille prise au matin du 3 mai.
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Tony Blair assailli par les photographes.


Au terme d’une longue bataille de onze heures, Jacques Chirac avec Helmut Kohl.


Jacques Santer, président de la Commission européenne et Yves Thibault de Silguy, commissaire aux Finances, présentant l’euro.


Photo d’archives, 21 novembre 1997 montrant Wim Duisenberg et Jean-Claude Trichet.


Jacques Santer, président de la Commission européenne avec Wim Duisenberg et Theo Waigel, ministre allemand des Finances (à droite).
 

Tout le cérémonial des journées historiques des 1er et 2 mai à Bruxelles, avec pour témoins quelque 4000 journalistes du monde entier, avait été réglé d’avance, à part la désignation du président de la Banque centrale européenne (BCE) au sujet duquel la France et l’Allemagne entraient en conflit.

La France proposait son candidat, Jean-Claude Trichet, 55 ans, gouverneur de la Banque de France. Les Pays-Bas, soutenus par l’Allemagne, le leur, Wim Duisenberg, 62 ans, président depuis juillet 1997 de l’Institut monétaire européen. En fonction des enjeux électoraux à l’horizon, ces deux pays rejetaient tout compromis. La France s’obstinait.
Tony Blair dont le pays assume la présidence tournante de l’UE s’est envolé à La Haye, la veille du sommet, pour chercher en vain une solution. Et l’on avait pensé, un moment, que cette désignation pour ne pas empoisonner le lancement officiel de l’euro dans onze pays, serait repoussée à une date ultérieure.

BATAILLE AUTOUR DE LA PRÉSIDENCE DE LA BCE
Le 2 mai, peu avant 20 heures, un compromis semblait acquis. Mais les négociations ont repris pendant quatre heures. Et c’est dimanche 3 mai à 00h42 locales, au terme de onze heures de discussions qu’une solution a pu être trouvée à la satisfaction de tous, ou presque. Car Helmut Kohl visiblement excédé n’en semblait pas remis, contrairement à son ministre des Finances, Theo Waigel qui indiquait que la démission du Néerlandais, désigné pour huit ans, ne figurait plus dans le texte de l’accord comme cela était souhaité, mais que ce dernier s’était engagé à quitter son poste à mi-mandat, le cédant à Jean-Claude Trichet.
Comme des journalistes exprimaient à Chirac leur tristesse de voir un tel sommet s’embourber dans des querelles autour d’une présidence, celui-ci a tenté de les confondre: “Vous appelez cela triste? Triste qu’on ait mené un combat pour avoir un vice-président français dès le début et un président au bout de quatre ans? Je ne suis pas triste du tout. J’en suis très satisfait (...) M. Duisenberg a fait savoir à la présidence britannique qu’il ne souhaitait pas, pour des raisons personnelles, assumer son mandat à son terme”.
Désireux d’apaiser les esprits, Tony Blair a estimé que “ce compromis est tout ce qu’il y a de plus conforme au traité de Maastricht”, contrairement au président du parlement européen, José Gil-Roblès, qui a constaté que la BCE ne commençait pas sous de bons augures.

ENTRÉE OFFICIELLE DANS “L’EUROLAND”
Une fois les esprits pacifiés, on devra considérer ces querelles comme des incidents de parcours, pour ne retenir que ce que d’aucuns ont appelé “la plus grande aventure économique du siècle”.
La marche vers l’euro, résultat de dix ans d’efforts, s’était accélérée dès le 25 mars dernier. La Commission européenne, ainsi que l’Institut monétaire européen (IME) sélectionnaient onze pays européens pour entrer dans l’euro, le 1er janvier 1999: Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal. Restaient hors course, la Grande-Bretagne qui devra adhérer à l’euro au lendemain des législatives de 2002, le Danemark qui préfère voir venir, la Suède qui, d’une part, ne désire pas rejoindre les Onze dans l’immédiat et, d’autre part, ne respecte pas l’un des critères de Maastricht: l’intégration pour au moins deux ans du système monétaire européen (SME) et, aussi, la Grèce qui n’a pu remplir plusieurs des critères imposés par le traité de Maastricht.
Celui-ci impose entre autres, la réduction du déficit public à 3% du PIB, un endettement global à hauteur de 60% du PIB, une inflation sous la barre des 2,7%.
Adopté à une écrasante majorité au Bundestag et Bundesrat allemands; puis, par l’Assemblée nationale française (avec l’abstention du RPR) l’euro, déjà engagé sur la voie royale des certitudes, annonçait des temps nouveaux. Car l’Europe, comme l’indiquait le rapport de la Commission européenne “offrira à ses citoyens, à ses enfants et à ses partenaires dans le monde, une preuve plus concrète de la communauté de destin qu’elle a librement choisie: une communauté de paix et de prospérité.”
Au soir du 1er mai, les ministres des Finances réunis à Bruxelles ont recommandé la liste des onze pays qualifiés pour entrer dans l’euro et c’est le chancelier de l’Echiquier, Gordon Brown qui, fort paradoxalement, a ouvert la séance en précisant qu’il ne s’agit pas de la fin d’un processus, mais du début d’une ère nouvelle”.
Le lendemain, le parlement européen a voté par 467 voix contre 65 l’entrée des onze pays dans l’euro, passant le relais aux chefs d’Etat et de gouvernement qui ont officiellement entériné la liste des Onze. Et c’est encore Tony Blair qui a annoncé les termes du compromis final au sujet de la présidence.

“DEUX JOURS QUI CHANGERONT L’EUROPE”
C’est à juste titre que “La Stampa” avait annoncé: “Deux jours qui changeront l’Europe”. L’Europe est en train de changer. Une révolution est en cours à laquelle l’Amérique commence à prêter attention et dont elle pressent les dangers pour sa suprématie. Car l’euro qui entrera en vigueur le 1er janvier 1999 sera un sérieux concurrent au dollar et au yen. Il pourrait valoir 6,50 ou 6,6FF, 1,97 deutsche mark, 1950 lires, 2,22 florins, 40,7 francs belges, 168 pesetas. Dès son lancement le 4 janvier au matin, premier jour ouvrable de l’année, les taux de change bilatéraux déjà fixés (lors du sommet des 1er et 2 mai) seront affichés et l’on pourra évaluer la valeur définitive de ces différentes monnaies par rapport à la monnaie unique. Celle-ci sera cotée en bourse par rapport au dollar et au yen et aussi au franc suisse considéré comme monnaie-refuge. Elle sera présente sur les marchés financiers mais non en circulation.
 Il faudra attendre le 1er janvier 2002 pour la mise en circulation de l’euro, ce retard étant dû à plusieurs facteurs. C’est en décembre 1995, au sommet de Madrid, que les chefs d’Etat et de gouvernement ont adopté le nom de l’euro après de longues et difficiles tractations. Il fallait, ensuite, le dessiner. Et c’est un fonctionnaire de la Commission de Bruxelles, Alain Billet qui l’a enfin conçu en forme d’epsilon grec traversé de deux barres. Ce n’est pas tout: le temps a manqué pour sa fabrication en quantité suffisante pour l’espace de onze pays.
Le 4 janvier 1999, une seule banque centrale (entrée en fonctions le 1er juillet 1998) basée à Francfort, un même taux d’intérêt à court terme réuniront les onze. Le 1er janvier 2002, les billets et pièces de l’euro en circulation seront disponibles et pourront être utilisés en même temps que les monnaies nationales. Celles-ci seront retirées du marché le 1er juillet 2002, date à laquelle l’euro sera roi. Mais les entreprises et les individus n’attendront pas  cette échéance pour entrer dans l’euro. Ils pourront s’y engager dès le 4 janvier 1999.

EURO: ESPOIRS ET INCERTITUDES
Si les milieux d’affaires sont acquis à l’euro, l’opinion publique, un peu partout en Europe, notamment en Allemagne où elle consent difficilement à abandonner le mark, symbole du miracle allemand, oscille entre l’appréhension et l’espoir.
Dans une Europe de 18 millions de chômeurs, que faut-il espérer de ce que les “eurosceptiques” présentent déjà comme une “machine infernale? Pour certains économistes, l’euro pourrait renforcer la concurrence sauvage et l’ultralibéralisme qui se traduiraient par des pertes d’emplois. Il serait un barrage épouvantable si jamais un pays en proie à des difficultés économiques, contraint de dévaluer sa monnaie, serait dans l’impossibilité de le faire. Jusqu’à ce jour, les critères de convergence de Maastricht ont forcé les pays candidats à adopter la rigueur budgétaire et à pratiquer une politique d’austérité. Et rien n’indique qu’ils sont au bout de leurs peines, puisqu’il leur faudra pouvoir se maintenir dans l’euro et resteront sous surveillance.
Mais les Onze sont confiants. La stabilisation du taux de change et d’intérêt, la fin de la spéculation favoriseront les entreprises, génératrices d’emplois. Celles-ci seront à l’abri des crises monétaires, des commissions de change et bénéficieront de taux d’intérêts relativement bas. Flexibilité et mobilité des prix et des salaires, redistribution des activités entre régions et par secteurs  imprimeront une dynamique nouvelle qui devrait forcément être bénéfique.
Les vertus de l’euro, Jacques Chirac les a célébrées, officiellement, lors de son 44ème voyage au Japon où il a indiqué que “la seule perspective de l’euro (a) protégé l’Europe des turbulences de la crise financière asiatique” et que l’Europe se propose d’être “à côté du dollar, un stabilisateur du système monétaire international.”
Et c’est pour “rendre hommage à ses prédécesseurs, ainsi, qu’à tous les Premiers ministres qui ont œuvré pour faire progresser l’idée européenne” que le président Chirac a invité ceux-ci, le 6 mai à un déjeuner à l’Elysée. En tête des convives, l’ex-président Valéry Giscard d’Estaing et tous les Premiers ministres de la Ve République.

41 ANS APRÈS LE TRAITÉ DE ROME, UNE MONNAIE UNIQUE POUR 291 MILLIONS D’EUROPÉENS
De retour à Paris, Jacques Chirac intervenait le soir-même sur TFI pour célébrer les vertus de l’euro officialisé par “un accord à Quinze pour que onze pays y entrent immédiatement” et qui est le résultat d’un “libre consentement”, donnant à l’Europe “le moyen d’exister, d’être la première puissance économique” et de renforcer son rôle politique. Il s’agit là d’un très grand changement qui, pour la première fois, ne s’est pas fait par les armes.
Le président Chirac qui a proposé le nom de Jacques Delors au poste de conseiller européen pour la réforme des institutions, a annoncé que la double circulation des monnaies ne devrait pas durer six mois comme prévu mais se limiter à deux mois.
Si à l’Elysée l’heure était à l’euphorie, tel n’était pas le cas à la chancellerie à Bonn, objet de vives critiques de la part des responsables politiques et économiques allemands. Le partage du mandat de la présidence de la BCE a suscité de vives inquiétudes, laissant entrevoir la possibilité de pressions politiques sur cet organisme financier qui devrait assurer la stabilité de l’euro. Montés en flèche, les sociaux-démocrates qui compromettent sérieusement les chances de Helmut Kohl de gagner les législatives du 27 septembre prochain.
Beau joueur, le président Clinton a estimé qu’une Europe forte et stable est bonne pour l’Europe et pour le monde. Cet “Euroland” réunit aujourd’hui 291 millions de personnes et représente 20% des exportations mondiales, alors que les Etats-Unis n’en couvrent que 16% et le Japon 7%.
47 ans après la signature du Traité de Rome, l’acte  fondateur de l’Europe, la monnaie unique voit enfin de jour. Et avec elle, le monde devra enfin compter. 
 

L'EURO AU SERVICE DES VOYAGEURS

L’introduction de la monnaie unique européenne constitue une bonne nouvelle pour les voyageurs européens: bientôt exemptés de commissions de changes dans onze pays, ils pourraient aussi profiter de prix à la baisse dans un secteur encore plus concurrentiel.

Les touristes seront, en fait, parmi les premiers utilisateurs et bénéficiaires de l’euro dans moins de neuf mois.
La Commission européenne souligne qu’au 1er janvier 1999, l’euro sera la monnaie des pays participants et les monnaies nationales ne seront plus que des subdivisions dont les taux de conversion sont définitivement fixés. Avantage immédiat pour le voyageur restant dans les onze pays adoptant l’euro: les commissions de change disparaîtront (carte bleue, travelers,...), et celles payées sur les échanges de billets pourraient également être supprimées.
Il va en résulter “un effet psychologique important, une impression de facilité et de liberté”, prévoit Francesco Frangialli, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme.

CROISSANCE DES CARTES DE CRÉDIT
L’usage croissant des cartes de crédit lors de déplacements touristiques a, certes, déjà contribué à une telle impression. Mais quand les pièces et les billets en euro seront mis en circulation, en janvier 2002, les voyageurs pourront circuler dans onze pays européens avec une seule monnaie dans leur portefeuille.
Et il est fort possible que les touristes européens en partance pour d’autres régions du monde, puissent un jour régler la plupart de leurs dépenses en euros (à l’exemple du dollar américain), estime M. Frangialli.
Pour les consommateurs européens, la mise en place de l’euro permettra de “comparer les prix dans un marché plus transparent et concurrentiel”, prévoit Michel Deblust, secrétaire général de la Fédération européenne des agents de voyage et des tour-opérateurs (ECTAA).
Via un site internet, les vacanciers pourront ainsi débusquer les offres d’un agent de voyage d’une petite ville d’Espagne, libellées en euros... Les entreprises qui rognent de plus en plus sur leurs budgets de voyages, feront sans doute jouer rapidement la concurrence sur les ventes électroniques à distance.
En dehors du public encore confidentiel “surfant sur le web”, les millions d’Européens vivant dans des zones transfrontalières seront tentés de comparer les offres des agences de voyages du pays voisin, juge M. Deblust.

TARIFS ATTRACTIFS
Enfin, les grands tour-opérateurs européens “se préparent à l’européanisation”, souligne-t-il. A l’exemple du géant allemand TUI (déjà implanté en Belgique, aux Pays-Bas, en Autriche et en Suisse), qui ne cache plus son appétit pour la France ou l’Italie. La concentration du secteur devrait s’accélérer, entraînant logiquement une guerre des prix plus soutenue.
Côté destinations touristiques, l’euro pourrait par ailleurs bouleverser les choix des vacanciers.
Si la monnaie unique européenne devient une devise forte, d’autres destinations touristiques pourraient s’avérer meilleur marché et donc plus attractives. Les professionnels craignent déjà la concurrence de la Turquie, la Grèce, l’Egypte, l’Afrique du Nord, Israël...
A l’inverse, un euro “faible” capterait européens et non-européens dans la zone de la monnaie unique, attirés par les tarifs avantageux des hôteliers, restaurateurs et loueurs de voitures. En 1997, les onze pays qui devraient participer à l’euro ont reçu 87 millions de touristes étrangers, calcule l’OMT (en excluant les déplacements entre les pays de la zone).
Quoi qu’il en soit, des  pays européens comme l’Espagne ou l’Italie, particulièrement attractifs par le passé du fait de leur monnaie faible, ne disposeront plus d’un tel coup de pouce par rapport à leur voisin français. 

 
 
 

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