Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD  
 

À QUI LA FAUTE?

À l’aller il mange, au retour il ronge. Pour l’adage populaire, cela désigne une scie (scie étant, en arabe du genre masculin). Mais pour le contribuable, il pourrait bien s’agir de notre cher, trop cher (et comment!) Sanioura onéreusement régnant.
M. Sanioura ne sait plus que faire pour enrichir les riches, appauvrir les pauvres et réduire le citoyen libanais - qui s’obstine à survivre - à la mendicité. On dira que les nouvelles taxes de 2,5% ne sont pas vraiment énormes, mais ajoutées à celles phénoménales imposées jusqu’à présent, enrichies de celles à venir, que nous promet notre Grand Argentier, cela représente une surcharge écrasante pour un contribuable déjà saigné à blanc.
Pauvre Sanioura! Pour un peu, on serait tenté de le plaindre. C’est qu’il faut vraiment des efforts surhumains et des trésors d’imagination pour glaner encore dans la poche des plus démunis de quoi calmer l’appétit pantagruélique de la nuée de sauterelles qui s’est abattue sur le pays à l’aube bénie de cette providentielle IIème république.
Je me souviens d’un talk-show - il n’y a pas longtemps - au cours duquel le président Gemayel affirmait, qu’au terme de son mandat, la dette publique se chiffrait aux environs de 500 millions de dollars. Personne alors et depuis ne lui a opposé le moindre démenti. Nos impôts - malgré la guerre - étaient parmi les plus bas du monde et nos revenus relativement satisfaisants. Aujourd’hui, dix ans plus tard - avec la paix revenue - notre dette publique plafonne à 17 milliards de dollars, nos impôts sont parmi les plus élevés du monde et nos salaires plongent dans les abysses. Qu’est-il arrivé entre-temps? Il est arrivé la république de Taëf, ses pompes et ses œuvres, avec M. Sanioura en prime. Ce qui prouve, une fois de plus, qu’un malheur n’arrive jamais seul.
Ce fut un remake de la ruée vers l’or, avec un prix de consolation pour celui qui s’empiffrerait le plus dans la caverne d’Ali Baba. Ce fut une débauche de palais et de châteaux, d’énormes fortunes surgies brusquement on ne savait d’où (façon de parler), de croisières de luxe et de voyages somptuaires. Ce furent des armadas de limousines à faire se tenir cois les émirs du désert, des crédits monstrueusement gonflés pour des projets dont l’exécution exigeait à peine le quart des sommes allouées. Et ce fut finalement une ardoise de 17 milliards de dollars qu’on mit sous le nez pétrifié d’un citoyen famélique.
Qu’imaginait-il ce type? Pensait-il sérieusement qu’il pouvait jouir gratis d’un gouvernement de cette qualité? Notre Chancelier de l’Echiquier, toujours dévoué à la chose publique, se chargea de lui mettre les yeux en face des trous. Ainsi débuta l’ère des impôts forcenés.
La première vague d’assaut prit le pauvre diable par surprise et le fit trébucher. La seconde le laissa le souffle bloqué. La troisième le mena à la porte des soins intensifs. La quatrième lui valut la camisole de force. La cinquième ne lui fit pas le moindre effet, puisqu’elle le trouva plongé dans un état catatonique profond; un monde à part dans lequel il suivait les évolutions d’un ange exterminateur, surgi de quelque passé primitif et envoyé sur terre pour le passer à l’essoreuse, pour le punir de crimes qu’il n’avait même pas rêvé de commettre. Un esprit malin chargé de lui démontrer qu’il n’avait pas su apprécier à sa juste valeur une vie antérieure dans laquelle il avait eu la chance inouïe de ne rencontrer ni Taëf, ni troïka, ni Sanioura.
A ce stade, nous sommes tentés de nous demander - pour demeurer honnêtes - si nous ne méritons pas ce qui nous arrive. Si au lieu d’être si férocement individualistes, si nombrilistes, nous ne ferions pas mieux de nous sentir, tous ensemble, solidairement concernés par les mesures abusives et discriminatoires qui nous réduisent à la famine. Au lieu d’être si prompts à descendre dans la rue pour un malheureux mariage civil, si enthousiastes à aligner 300.000 manifestants délirants pour un match de basket-ball d’un côté et 300.000 encore plus délirants pour un autre match de basket du côté opposé, nous étions descendus ensemble, à 600.000, dans la rue pour proclamer notre droit à une vie décente et libre, qui aurait pu nous faire barrage? Qui aurait osé nous ignorer?
Mais qu’attendre d’une collectivité - travaillée par l’argument confessionnel - capable de marginaliser son sort et l’avenir de ses enfants pour accorder la priorité à un panier percé et à un ballon dans lequel (pour comble) il est interdit de donner un bon coup de pied. 

Home
Home