Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD  
 

DES SURVIVANTS EN SURSIS

Au fur et à mesure que les jours passent, nous découvrons, de plus en plus, que notre Premier ministre est un homme de traditions et de principes, un homme qui refuse de sortir du sillon tracé, qui pense probablement qu’avec les mêmes recettes on réussit les mêmes plats, que les mêmes causes produisent les mêmes effets; en un mot, que ce qui a déjà servi servira encore.
Peu après son arrivée au pouvoir, M. Hariri avait expérimenté un “truc” avec plein succès. Un truc très simple: chaque fois qu’il tombait sur une crise ou sur une situation embarrassante, il inventait pour la faire avorter ou y faire diversion un problème mineur mais riche en décibels, un voyage plus spectaculaire qu’utile. Comme si l’on jetait un os à un chien pour l’obliger à lâcher les mollets du facteur. Et ça marchait.
Aujourd’hui que l’échelle des salaires doit être débattue au parlement, qu’il faut trouver des crédits pour la financer, que l’échéance présidentielle frappe à nos portes, que les Israéliens se font encore plus menaçants et les Américains de plus en plus pressants pour nous amener à accepter le retrait conditionné, proposé par Netanyahu, le voilà qui saute dans son Boeing, pour se précipiter - toute affaire cessante - à Washington dans le but de... dans quel but au juste? Personne ne le sait. Personne ne sait non plus ce qu’il a dit à Clinton, ce que Clinton lui a répondu, ce que Madeleine Albright - qui ne sourit même pas devant un pain chaud - lui a confié pour provoquer cet air extatique qu’il affichait sur les marches de la Maison-Blanche et aux portes du département d’Etat. Avait-il vraiment besoin de la pelouse de Bill Clinton pour nous annoncer la prochaine visite du président Assad? La pelouse de Baabda n’est-elle pas asssez grande pour lui?
Tout cela, sans parler du perron de l’Elysée où on l’y voit plus souvent que Jacques Chirac. En fait, en France, à l’heure actuelle, il n’y a plus que Foutix et lui pour pousser de si joyeux cocoricos. Pour Foutix, on sait qu’il s’agit de la Coupe du monde de football, mais pour lui et, par extension pour nous, que nous rapporte cette agitation échevelée et ce délire de voyages? Après six ans du règne de Rafic 1er, nous avons toutes les peines du monde à discerner, ne serait-ce que le contour de sa politique ou du moins de son comportement.
Loin de nous l’idée de minimiser de l’importance de M. Hariri ou de manquer de respect et de courtoisie envers le chef de notre gouvernement. Mais, s’imagine-t-il, vraiment qu’en mettant Farès Bouez au piquet dans son bureau pour se poser en seul interlocuteur valable de Mrs Albright, l’administration US va chambarder sa stratégie moyenne-orientale, jouer les réducteurs de têtes avec Netanyahu, faire fi de ses intérêts dans la région et entreprendre, sous l’étendard de la 425 (telle que nous la comprenons) la dernière des croisades?
Que nous a rapporté, après six ans des mêmes procédés, cette fuite en avant à travers les capitales de la planète, à part quelques milliards de dettes en plus et une infinité d’illusions en moins? On nous dit que le président Hariri n’est pas amateur de simples promenades, que ses voyages ont fait connaître le Liban partout dans le monde et sensibilisé l’opinion internationale à nos problèmes. Parfait. Reste à sensibiliser M. Hariri lui-même à ces mêmes problèmes.
Nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’attendre que le Premier ministre du Liban fasse une escale technique à Beyrouth, pour qu’il nous sorte du marasme économique dans lequel nous nous débattons, ni pour qu’il se penche sur la crise sociale qui menace à tout moment de se transformer en avalanche, balayant sur son passage tout ce qui bouge encore dans ce pays.
Nous ne disons pas que nous nous fichons pas mal du reste du monde, mais charité bien ordonnée... Après tout, qui est celui d’entre nous qui n’arrive pas à trouver le sommeil en pensant à la Turkménie ou qui  guette anxieusement ce qui se passe dans les Carpathes pour pouvoir, à la prochaine rentrée, inscrire ses enfants à l’école?
Ce qui nous empêche de dormir, monsieur le Premier ministre, c’est de nous demander - en vrac - si ce pays va rester le nôtre, si cet Etat gouverne pour nous ou contre nous, si les citoyens respectueux des lois sont la cible privilégiée des forces de l’ordre, si nos impôts et nos taxes vont poursuivre leur ascension et nos revenus leur descente aux enfers, si nos enfants arriveront à manger à leur faim, si notre jeunesse et nos cerveaux vont continuer à prendre le chemin de l’exil, si nos milliards, péniblement empruntés, vont prendre définitivement la fâcheuse manie de disparaître dans les poches des parents et des copains, de ceux bien en cour, de ceux qui téléguident le pouvoir ou en manipulent les commandes; enfin, jusqu’à quel millénaire allons-nous avoir Fouad Sanioura sur le dos.
Nous ne souffrons pas du complexe de la persécution. Nous ne sommes pas des isolationnistes. Nous sommes des survivants en sursis à qui il ne reste plus que les yeux pour pleurer; si toutefois, après 23 ans d’horreurs et de privations, nous avons encore des larmes à verser. 

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