Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD  
 

AVANT QU’IL NE SOIT TROP TARD

Finalement, nous avons opté, au Liban, en guise de new-look, pour le style taupe. Il ne s’agit pas ici de ce genre d’agent secret, introduit en douce chez l’ennemi, pour voler ses inventions et miner sa résistance de l’intérieur, mais plutôt du mammifère du même nom presque entièrement aveugle qui creuse des galeries sous terre où il se réfugie loin des autres animaux.
Ce qui se passe actuellement chez nous - et depuis un certain temps - aurait, dans n’importe quel autre pays, provoqué au moins des émeutes. Ici, on préfère détourner les yeux et essayer de rattraper les miettes d’affaires qui tombent de la table des gavés et des repus.
En France, on traîne milliardaires, ministres, président du Conseil constitutionnel devant les tribunaux. Ici, on traîne les tribunaux à la remorque des ministres “bien en vue”, des politiciens “bien en cour” et de la valetaille de qui vous savez.
Aux Etats-Unis, 250 millions d’Américains ont le nez plongé depuis des mois dans le panier à linge sale de la Maison-Blanche, pour détecter les taches suspectes sur les sous-vêtements de leur président. Personne ne proteste contre cette intolérable, honteuse et indécente intrusion dans la vie privée d’un homme. Pourquoi? Parce qu’un simple procureur - armé de la loi - peut contraindre l’homme le plus puissant du monde à se déculotter en public, par des aveux humiliants.
Chez nous, le président de la Chambre clame: “Le chef du gouvernement tente d’imposer un dangereux fait accompli”, auquel le chef du gouvernement rétorque: “Le président du parlement provoque et se dérobe devant les responsabilités”. Et personne ne relève l’étrangeté de la situation. Non pas que l’un ou l’autre des deux présidents ait menti, mais un tel affrontement - public de surcroît - au sommet du pouvoir aurait dû provoquer un clash. Or, de clash, point. On s’en fout après tout. On laisse filer et on fait avec... Il semble - new-look oblige - que ce soit là la condition sine qua non de toute survie au Liban. Et pourquoi pas? Le seul ennui, c’est que cette survie même peut se jouer à n’importe quel moment sur un simple coup de dés.
En règle générale, je suis mal à l’aise avec les chiffres. Eux et moi, avions décidé, depuis les bancs de l’école, de garder nos distances vis-à-vis l’un de l’autre. C’est donc par le plus grand des hasards que j’ai jeté un coup d’œil à ceux figurant dans le budget de l’Etat, pour découvrir que les forces de l’ordre au Liban absorbaient, à elles seules, presque 40% de ce budget. Autrement dit, 40% de ce que nous fait cracher M. Sanioura va à la sécurité. Je ne suis pas curieuse de nature, mais j’aimerais quand même savoir de quelle sécurité il s’agit.
En plein jour, des assassins se sont introduits dans une bijouterie tenue par deux femmes. Après avoir raflé ce qu’il y avait dans la boutique et tué les femmes, ils sont tranquillement repartis par là où ils sont venus. Depuis une semaine, même scénario chez le bijoutier Béaïny. Alertés, les gendarmes mettent deux heures pour arriver sur les lieux, juste le temps qu’il faut à l’infortuné Béaïny pour se vider de son sang.
Avant cela, d’autres bijoutiers, d’autres commerçants, d’autres changeurs avaient été attaqués toujours en plein jour, sans qu’il ne se soit trouvé personne pour intervenir. Une série (par dizaines) de femmes, dans la rue, au cours de la journée, ont été agressées, jetées à terre, piétinées et leurs sacs-à-main dérobés sans qu’on ait songé à faire circuler la moindre patrouille. Des appartements ont été dévalisés tous les jours par centaines, des viols commis, des crimes de pédophilie... Tant qu’il ne s’agit pas de nous, nous nous transformons en taupes et nous faisons avec...
Où sont les forces de l’ordre? Il semble qu’elles soient très occupées à servir de gardes du corps, d’escorte, de plantons, voire de nounous à la ribambelle de dirigeants dont nous sommes affligés, à leur ribambelle de conjointes, d’enfants, de frères, de sœurs, de cousins, d’alliés, de copains. Et quand une affaire fait trop de vagues, alors, on nous sort l’argument massue pour mieux nous réduire au silence: “Il ne faut pas en parler. Respectons le secret de l’instruction”. Qu’est-ce que le secret de l’instruction? Un enterrement de première classe ou un service à la sauvette?
Qu’est-il arrivé à l’affaire des milliards envolés du ministère des Finances, avec deux cadavres à la clé? Et l’hystérique remue-ménage autour de la MEA qui a paralysé la république pendant de longues semaines? Et les scandales à la Douane? Et le bureau des médicaments? Et la petite Debbas, pour ne citer que quelques cas entre cent...
Qu’on fasse avec et qu’on se laisse faire? Qu’on continue à jouer à la taupe, ni vu ni connu. Je me suis laissée dire que même les taupes finissent par ouvrir les yeux. Elles le font, paraît-il, juste avant de mourir. Malheureusement, comme pour elles, pour nous aussi ce sera trop tard. 

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