DON ET GREFFE  DE CORNEES

I- SOURCE DE LUMIERE AUX MALVOYANTS
Trois types de greffes d’organes se pratiquent, actuellement, au Liban: rénale, hépatique et cornéenne.
Problème commun aux trois: le manque d’organes.
La première partie de ce dossier a été consacrée aux transplantations rénales et hépatiques (Cf, “Revue du Liban” - nÞ3649 du 15 au 22 août).
 Nous évoquons dans ce numéro la greffe de la cornée (kératoplastie), dont la pratique au Liban remonte déjà à une cinquantaine d’années. Actuellement, le taux de réussite atteindrait les 90% et friserait très souvent les 100%.
 
   
RÔLE DE LA CORNÉE
La cornée est une membrane bien transparente, similaire à un verre de montre dont l’épaisseur, variable entre le centre et la périphérie, ne dépasse pas 1mm.
Parfaitement sphérique, la cornée recouvre 20% de la surface du globe oculaire, joue le rôle d’une lentille convergente, laisse passer la lumière, tout en la déviant vers le fond de l’œil (la rétine) où se forme l’image de l’objet observé.
Ses défauts de courbure sont responsables de certaines anomalies de la vision, à l’instar de la myopie (cornée trop courbée), l’hypermétropie (cornée  insuffisamment bombée) et l’astigmatisme (cornée ovale).
C’est à l’iris que l’on doit la couleur des yeux, non à la cornée, comme pourrait le penser les profanes. Plus l’iris contient de mélanine, plus la couleur des yeux vire au sombre.
 
 
Ulcère de la cornée dû au pseudomonas 
chez un porteur de lentille de contact.
 
Coloration hématique de la cornée.

QUAND FAUT-IL RECOURIR À LA GREFFE?
La perte de vue due à certaines affections cornéennes impose le recours à la kératoplastie. Le professeur Antoine Khoury, chef de service d’ophtalmologie à l’Hôtel-Dieu de France, cite celles qui sont les plus fréquentes chez les jeunes:
1- Le kératocône. C’est une maladie dystrophique au cours de laquelle la cornée perd son aspect sphérique pour devenir conique. Il en résulte un astigmatisme accentué corrigé, tout d’abord, par le port de lunettes; puis, par la pose de lentilles de contact.
Evolutive, elle exige, ultérieurement, le recours à une greffe. A noter que sa fréquence est relativement élevée au Liban.
2- Les traumatismes cornéens. Dus aux accidents de circulation routière ou à d’autres chocs (feux d’artifice très fréquents), ils laissent des cicatrices opaques indélébiles, telles des voiles incapacitants qui réduisent l’acuité visuelle de 99%.
3- Les infections cornéennes. Elles peuvent être virales (dues, surtout, à l’herpès) ou d’origine bactérienne (nous citons à titre d’exemple la mauvaise décontamination et la manipulation malpropre des lentilles de contact).
4- Les brûlures chimiques par acide ou matières basiques.
5- Les brûlures par arc électrique.
Quant aux personnes âgées, leur perte de vue, pour cause d’affections cornéennes, provient de plusieurs facteurs. En voici les principaux:
1- Les dystrophies de la cornée. C’est une sorte de dégénérescence apparaissant avec l’âge ou à la suite d’une manipulation chirurgicale sur le segment antérieur de l’œil (cristallin, iris, cornée).
2- Les infections et ulcérations de la cornée, bactériennes, virales ou mycosiques.
3- Les mêmes autres affections que chez les jeunes.
 

 
 
 
Dystrophie avant et après greffe.
 
COÛT DE LA TRANSPLANTATION 
Selon les estimations des spécialistes, les frais de la greffe ne dépasseraient pas ceux d’une chirurgie oculaire ordinaire, à l’instar de la cataracte. 
Le financement de cette opération peut être pris en charge par les assurances, la sécurité sociale, le ministère de la Santé, les mutuelles (fonctionnaire, armée...) ou par le greffé lui-même. 
Il est important de souligner que toute cornée prélevée sur donneur au Liban est “gratis”. Le receveur se charge, uniquement, des frais du produit de conservation. Il peut se procurer les cornées auprès de la Banque nationale des yeux ou bien par le biais de l’ophtalmologue qui a effectué le prélèvement. 
Toutefois, le nombre de dons ne satisfait pas la demande croissante. Certains patients, las d’attendre, optent pour l’achat d’une cornée importée d’Amérique, dont le coût atteindrait et dépasserait même les 1000 dollars. Cette somme comprend les frais de la Banque des yeux d’Amérique, les frais de conservation, d’importation et d’examens effectués sur la cornée (test du SIDA, ...).
CHOIX DU DONNEUR ET DU RECEVEUR
Le donneur doit avoir exprimé, de son vivant, son souhait oral ou écrit de léguer ses cornées. A sa mort et avant tout prélèvement, ses cornées sont examinées pour s’assurer de leur bonne qualité. Transparentes, elles ne doivent présenter aucun signe d’inflammation ou d’opacité.
Certaines chirurgies intra-oculaires du segment antérieur contre-indiquent, de même, le prélèvement des cornées. Dans ce cas, les médecins se refusent à effectuer le prélèvement sur donneur ayant subi de son vivant ce genre d’opération.
Les cornées prélevées font l’objet, dans une étape ultérieure, d’un examen microscopique encore plus minutieux, capable de déceler des opacités non visibles à l’œil nu.
Le microscope spéculaire permet, en outre, d’étudier le nombre de cellules endothéliales entrant dans la composition de la cornée et nécessaires à sa vitalité.
Les médecins consultent, également, le dossier médical du donneur et s’enquièrent de la cause de son décès. En effet, certaines maladies sont transmissibles au receveur par la cornée du donneur, à l’instar de l’hépatite, du SIDA et de la maladie de la vache folle.
Le choix du receveur se fait par ordre chronologique, suivant une liste d’attente. Cependant, la priorité est, parfois, accordée aux plus jeunes, aux personnes actives professionnellement et aux monophtalmes (individus à un seul œil).
L’âge du donneur et du receveur entre, de même, en ligne de compte. Mais en pratique, vu le manque de jeunes donneurs, cette règle ne peut être appliquée à la lettre. D’où l’importance de l’étude microscopique des cellules cornéennes endothéliales. Elle permet de s’assurer si les cornées d’un donneur de 60 ou 70 ans peuvent toujours être greffées à des jeunes.
 
COMMENT S’EFFECTUE LE PRÉLÈVEMENT? 
Le don posthume des cornées n’intervient pas, nécessairement et uniquement, en cas de mort encéphalique (cérébrale), comme pour celui des reins et du foie: ces organes sont alors maintenus artificiellement en fonctionnement car, non irrigués par le sang; ils sont vite nécrosés en l’espace de quelques minutes et ne peuvent plus servir pour une transplantation. 
Les cornées du donneur décédé de mort cardiaque et non de mort encéphalique sont tout aussi bien valables. Membranes non vascularisées, elles peuvent être prélevées dans un intervalle dépassant même les six heures après la mort, placées dans une solution de conservation et greffées dans un délai maximum de deux semaines. 
Le prélèvement peut s’effectuer soit à l’hôpital, soit au domicile même du défunt où tous les soins particuliers d’asepsie sont assurés. 
Pour que le prélèvement puisse avoir lieu dans les meilleures conditions, la famille du donneur devrait prendre certaines précautions: 
1- Au moment du décès, fermer les yeux du défunt correctement et y appliquer des vessies de glace. Cette précaution, très importante, évite aux cornées dessèchement et détérioration. 
2- Aviser la Banque nationale des yeux ou bien un ophtalmologue sans trop tarder, pour leur donner le temps de se déplacer et de faire le prélèvement. 

PRÉCAUTIONS POST-OPÉRATOIRES
La kératoplastie consiste à suturer les cornées à l’aide de fils spéciaux, de couleur noire ou bleue, environ cinq fois plus fins que le cheveu.
Les points de suture sont le plus souvent retirés dans un intervalle de 6 mois à un an. Parfois, les médecins préfèrent les garder, afin de réaliser une bonne soudure des tissus.
Il est recommandé au receveur greffé d’éviter les traumatismes directs sur l’œil qui pourraient entraver la soudure de la cornée. Il lui est, de même, fortement déconseillé de s’exposer aux facteurs d’infection (poussière, pollution, ...) très nuisibles en période post-opératoire.
C’est donc à titre préventif que le receveur est soumis à une antibiothérapie (par voie locale, sauf complications). Il suit, également, un traitement médicamenteux anti-rejet à base de cortisone par voie locale (gouttes) associé, parfois, à une thérapeutique similaire par voie générale.
Actuellement, les médecins envisagent d’étudier le degré de compatibilité des tissus du donneur et du receveur comme pour la transplantation rénale, afin de réduire au maximum le risque de rejet.

Schéma de greffe - face et profil en section.


II- BANQUE NATIONALE DES YEUX: DON “GRATIS” DE LA CORNÉE
En 1980, un groupe de dames de la société Saint-Vincent de Paul découvre, en visitant une famille de condition modeste, un enfant malvoyant dont l’une des cornées est tout à fait “blanche”.

Intriguées, elles l’emmènent chez un ophtalmologue, dont le verdict les rend encore plus perplexes: la cornée malade doit être remplacée par une cornée saine prélevée sur une personne décédée.
Où peuvent-elles donc se procurer une telle cornée, dans une société non préparée à l’idée du don posthume? La seule solution possible et imaginable, à l’époque, était d’importer un greffon de l’étranger. Et ce fut fait. L’ophtalmologue se charge d’écrire une lettre à la Banque des yeux de Paris. Quelques jours plus tard, une amie au groupe de dames rentre de France avec deux cornées: l’une destinée au jeune garçon; l’autre, à une patiente nécessitant, également, un greffon. Cette dernière, issue d’une famille aisée, décide de prendre en charge l’opération et les frais d’hospitalisation de l’enfant.

 
Mmes Andrée Farjallah, présidente de la Banque 
nationale des yeux et Edith Rechmany (trésorière),
consultant la liste d’attente des malvoyants.
 
 
La cornée prélevée, que l’on observe
au fond du flacon, est soigneusement conservée 
dans l’Optisol, en attendant d’être greffée.

EXTENSION DU MOUVEMENT
Réduit au point de départ, à un petit groupe de cinq membres, auquel se sont jointes des dames de la Croix-Rouge, le mouvement prend progressivement son envol. Grâce à une campagne soigneusement organisée, le nombre d’adhérents fait tache d’huile en commençant par les parents et amis; puis, en s’étendant aux familles des greffés particulièrement sensibilisées à ce problème.
Ce mouvement bénévole aboutit, en 1995, à la création officielle de la Banque nationale des yeux. Présidée par Mme Andrée Farjallah, la banque se veut une association à but non lucratif. Son action vise à aider les malvoyants; en collaboration avec une équipe d’ophtalmologues, elle recueille les cornées de donneurs décédés, assure leur conservation et les offre, gratuitement, aux receveurs sur la base d’une liste d’attente.
On dénombre, actuellement, une quarantaine de membres inscrits et une centaine de sympathisants disséminés sur tout le territoire libanais.
Entièrement autonome, la banque ne reçoit aucune aide financière officielle, elle compte sur les dons et contributions privés pour son fonctionnement.

MÉCANISME D’ACTION
Toute personne désireuse de faire don posthume de ses cornées, doit l’exprimer de préférence par écrit. Ce procédé faciliterait, ultérieurement, les formalités avec sa famille. A cet effet, la banque met à la disposition de tout donneur une carte de don qu’il doit signer en personne.
De même, elle assure des permanences pour accueillir les patients à son bureau sis à l’hôpital Hayek (Sin el-Fil) dans un local mis à sa disposition à titre bénévole. Le patient-receveur doit fournir un certificat médical attestant la nécessité d’une greffe et définissant le degré d’urgence. Il doit y joindre, également, une photo passeport et présenter sa carte d’identité. Son inscription sur la liste d’attente se fait automatiquement.
Il est recommandé à la famille du donneur d’aviser la Banque nationale des yeux dans les six heures suivant le décès. Un représentant de la banque se rend, immédiatement, au domicile du défunt, accompagné d’un ophtalmologue qui effectue le prélèvement en un laps de temps limité (25 minutes environ). “Cette intervention n’entraîne aucune mutilation des yeux”.
En 20 ans d’activités, la Banque nationale des yeux assure 977 greffes de cornées. Toutefois, la liste d’attente s’allonge faute de donneurs en nombre suffisant.

SUIVI POST-OPÉRATOIRE
A ce stade, l’action de la banque revêt un caractère plutôt social que médical et vise la sensibilisation des gens au problème des malvoyants. Pour ce, elle favorise les rencontres entre les familles du donneur et du receveur et fait passer son message à l’occasion des offices religieux (requiem).
Les responsables de la banque maintiennent le contact avec les opérés et leur prodiguent un ensemble de conseils, en prévision de complications éventuelles.
Eviter:
1 - la cigarette pendant au moins un mois;
2 - les sources de chaleur et de pollution;
3 - le port de poids lourds (mauvais pour les points de suture).
Il est de même conseillé de se couvrir l’œil en se lavant la tête pour prévenir l’irritation due au shampoing.
 

50 ANS DÉJÀ... 
1946: L’hôpital universitaire américain effectue les premières greffes au Liban à l’aide de cornées importées des Etats-Unis. 
1949: L’Hôtel-Dieu de France entreprend, à son tour, ce même genre d’intervention chirurgicale. 
1972: Les premiers dons de cornées sont enregistrés. Parmi les pionniers: le Dr Edouard Nukho, Sœur Victorine Zoghbi (Saints-Cœurs) et Mme Olga Abou-Rjaïli, de Baalbeck. 
1972-1984: La Croix-Rouge libanaise entame plusieurs tentatives en vue de créer une “Banque des yeux”. 
1984: Un noyau voit le jour au Liban dans le cadre de l’association “Terre des Hommes”. 
1995: Naissance officielle de la “Banque nationale des yeux”.
 
LINA ASFAR

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