ANCIEN MINISTRE ET DEPUTE
PIERRE HELOU: "JE NE SUIS PAS CANDIDAT"
"LES LIBANAIS ASPIRENT AU CHAGEMENT", AJOUTE LE PRESIDENT DE LA LIGUE MARONITE

LaLa Constitution libanaise ne prévoit pas de candidature pour la première magistrature de l‘Etat. N’empêche qu’à la veille de chaque échéance, plusieurs noms de présidentiables circulent, même si l’on sait pertinemment que le mot de la fin appartient “aux décideurs”.
Nous avons commencé cette série par une interview de M. Pierre Hélou qui se montre catégorique: “Je ne suis pas candidat”.
Ancien député depuis 1972 et ex-ministre, il aurait pu, pourtant, s’il l’avait voulu porter ce titre en 1988, lorsque le président sortant, Amine Gemayel, lui a demandé de former le gouvernement de transition, ou bien, après l’assassinat du président René Moawad.
“Les gens, dit-il, me critiquent peut-être, pour ce refus!”
Président de la Ligue maronite depuis juillet 1997, il présente le profil du président intègre qui pourrait redonner aux maronites leur place sur la scène politique libanaise. Mais il préfère rester en dehors de l’arène “pour des raisons personnelles”, répond-il évasif.
Dans le cadre de cet entretien, il dresse un réquisitoire virulent, mais réaliste, de l’après Taëf et des six dernières années au cours desquelles M. Hariri a assumé les charges gouvernementales.
“Tous les dossiers, dit-il, les problèmes épineux et les scandales, sont reportés au prochain régime. Croit-on attendre un Messie pour les solutionner et remettre de l’ordre dans l’Etat?”.
D’emblée, il affirme: “J’ai accepté de parler dans le cadre de cette rubrique, étant donné mes relations très étroites avec “La Revue du Liban”. Je ne pouvais refuser de m’exprimer. Toutefois, je tiens à souligner que je ne suis pas candidat à la présidence de la République. La liste des candidats est déjà assez longue pour ne pas y ajouter un nom de plus.”

- Votre nom figure, pourtant, sur cette liste!
“A chaque élection c’est la même histoire, une liste de noms circule. J’aurais été vexé, peut-être, de ne pas y trouver mon nom. Cela dit, je le répète: je ne suis pas candidat.

LES LIBANAIS ASPIRENT AU CHANGEMENT
- Y aura-t-il des élections? Ou la prorogation du mandat présidentiel est-elle toujours une éventualité?
“Je pense que les Libanais, dans leur ensemble, aspirent au changement.
“Pour ma part, je souhaite un changement radical. Je ne veux pas que l’on prenne cela comme une critique ou une attaque contre le président Hraoui avec qui j’entretiens d’excellentes relations.
“Je suis prêt à exposer longuement les raisons pour lesquelles la situation actuelle ne peut plus durer. Il est impensable (il insiste sur ce mot) de prolonger cette situation d’un an, de deux ou de trois ans. Je dis même plus: si le prochain président n’amorçait pas une reprise réelle et convaincante, nous irions vers une grande catastrophe.”

PROCÈS VIRULENT DES SIX DERNIÈRES ANNÉES
Avant même d’avoir posé notre question sur l’évaluation de la situation dans le pays à la veille de cette échéance présidentielle, Pierre Hélou se lance dans une critique pertinente des six dernières années.
“Je veux bien admettre, affirme-t-il, que les trois premières années du mandat du président Hraoui aient été consacrées à instaurer la fin de l’état de guerre, à l’instauration de la paix civile, à la reprise de la vie en commun dans la mesure du possible.
“Mais je ne peux m’empêcher de constater que les six années du gouvernement actuel sont très loin d’avoir réalisé les espoirs placés en lui et les aspirations des Libanais.”
L’ancien ministre et député dresse, alors, le bilan de la “République de Taëf”, dont il a été l’un des artisans.
“Nous sommes allés à Taëf pour en approuver l’accord, dit-il, suite à l’arrêt de la guerre qui est une décision internationale prise avant Taëf. Nous l’avions bien compris, nous qui étions sur place et les autorités libanaises ont peu de mérite dans l’arrêt de la guerre. Ce sont pratiquement toujours les mêmes qui nous gouvernent.”

- Cette décision internationale était quand même liée à l’approbation par les parlementaires des accords de Taëf!
“C’est évident. Taëf a officialisé la fin de la guerre au Liban qui était entretenue de l’extérieur, chaque partie ayant reçu des subsides et des armes d’un groupe ou d’un pays étranger. Quand ces pays se sont entendus entre eux, le conflit s’est terminé.
“En contrepartie, nous Libanais avons-nous appliqué l’accord de Taëf au cours des six dernières années?”

QU’A-T-ON FAIT DES ACCORDS DE TAËF?
Le président de la Ligue maronite répond, point par point, à cette grande interrogation: “A Taëf, on a parlé d’un gouvernement d’union nationale. On nous a imposé un Cabinet de 30 ministres ce qui est unique au monde, vu le nombre d’habitants au Liban. J’ai accordé une fois la confiance. Mais avons-nous vraiment un gouvernement d’union?
“Qu’en est-il, aussi, de la réconciliation nationale, du retour des déplacés? Une question prioritaire, car c’est un droit sacré de chaque Libanais de revenir à son village, de récupérer ses propriétés, d’habiter sa maison.
“Que dire de la loi électorale boîteuse qui nous a été imposée en 1992, en 1996 et le sera, peut-être, en l’an 2000, alors qu’elle a été réfutée par le Conseil constitutionnel. A Taëf, on avait, pourtant, parlé d’une loi juste et équitable.

UNE ERREUR MAGISTRALE
“L’épuration administrative fut, sans doute, la première erreur magistrale du gouvernement Hariri. Comment peut-on appliquer des sanctions d’une telle rigueur à l’encontre de 500 fonctionnaires - dont on a tiré les noms au sort sur les 4.500 que compte l’administration - sans avoir étudié à fond leurs dossiers? On les a exclus comme des “parias”, disant qu’ils sont la source de tous nos maux. La plupart d’entre eux devaient réintégrer leurs postes par décision du Conseil d’Etat.”

- Taëf a révélé des failles sur le plan constitutionnel. Etes-vous pour un amendement de la Constitution?
“De fait, l’application de certaines clauses amendées de la Constitution n’est toujours pas claire. Preuve en est le conflit permanent entre les membres de la troïka. Il y a donc des failles importantes à corriger.
“Je suis pour une Constitution qui puisse s’appliquer; contre le fait d’être gouverné par trois présidents, chose unique au monde. Je suis président de la Ligue maronite; cela en ferait quatre.
“Il est important de définir les prérogatives des pôles du pouvoir.”

LE “MIRACLE” DE LA RECONSTRUCTION
- Le gouvernement Hariri n’a-t-il pas au moins eu le mérite de la reconstruction?
On nous parle du “miracle” de la reconstruction! Je veux bien admettre qu’on a de bonnes routes, l’électricité avec quand même un grand point d’interrogation; le téléphone qui marche... D’après ce qu’on nous permet de lire, on nous dit que les projets d’infrastructure ont coûté trois milliards de dollars. Je serais curieux de savoir où sont passés les autres milliards de notre dette publique!
“On nous parle du service de la dette. Mais quand M. Hariri est arrivé au pouvoir, cette dette s’élevait à un ou deux milliards. Le service de la dette a-t-il englouti toutes ces sommes ou sont-ce plutôt, les commissions, les pots-de-vin, les vols et le gaspillage?
“En contrepartie de ces sommes volatilisées, on ne sait où et comment, aucun problème social n’a été résolu: ni le retour des déplacés, ni l’échelle des salaires, encore moins la répartition équitable des services de l’Etat.
“On a l’impression que seule Beyrouth compte avec ses palais, la Cité sportive, l’aéroport... Rien pour le développement des autres régions: le Nord, le Sud, la Békaa, le Mont-Liban. On dirait que le pays se limite à Beyrouth et Solidere.”

QUID DES SCANDALES?
M. Hélou poursuit ses critiques, évoquant la série de scandales qui secouent régulièrement le pays pour tomber aussitôt dans l’oubli.
“Il y a eu le scandale des timbres falsifiées; deux personnes sont mortes avec, évidemment, un respect de l’équilibre confessionnel; puis, plus rien. La douane est gangrenée. On a arrêté quelques sous-fifres sans plus. Aujourd’hui, on parle du scandale de l’électricité et j’en passe...
“Qu’est-ce que cette permissivité dans l’Etat?
“On a créé le CDR (Conseil du Développement et de la Reconstruction) pour remplacer le ministère du Plan et planifier les projets d’infrastructure. Or, pas une route ne se fait, sans qu’on ne la défasse le lendemain. Les membres du gouvernement eux-mêmes reconnaissent qu’il n’y a aucune coordination entre les ministères. A quoi sert donc le CDR?
“J’aimerais, aussi, ajouter un mot sur la situation monétaire. C’est beau de défendre la monnaie par des intérêts énormes (30% sur la livre et 15% sur le dollar), mais quelle est l’industrie qui, dans de telles conditions, peut se créer, ou tout projet producteur d’emplois?
“La monnaie reflète la situation économique d’un pays et ne doit pas être à l’image de la santé de nos gouvernants.”

LES NATURALISATIONS, UN CATACLYSME
- Qu’en est-il du dossier des naturalisations dont a été saisi le Conseil d’Etat à la demande de la Ligue maronite?
“Ces naturalisations sont un cataclysme unique dans l’histoire des pays qui se respectent. Naturaliser 300 ou 400 mille personnes au Liban, cela revient à naturaliser 7 à 8 millions en France, 30 millions en Amérique. Imaginez les répercussions d’une telle opération!
“On nous parle d’un second décret soi-disant pour équilibrer le premier. Je n’en veux pas. On nous a trompés avec le premier; cela suffit.
“Cette question, la plus importante sur la scène libanaise, est traitée comme si on accordait la nationalité à quelques personnes dans leur droit. En fait, il s’agit de 80.000 dossiers. Aujourd’hui, on promet de réétudier leur cas. Mais si on étudiait dix dossiers par jour, 250 par mois et 3.000 par an, il faudrait vingt-sept ans pour en finir avec 80.000 dossiers en souffrance.”

TOUT EST REPORTÉ AU PROCHAIN MANDAT
- A vous entendre parler, on ne peut pas dire que le futur président sera à envier!
“Je me demande si l’on n’attend pas un Messie pour résoudre tous nos problèmes d’un coup de bâton magique. Car toutes les questions que j’ai évoquées, tous les problèmes et scandales qui s’accumulent sont reportés au prochain régime: échelle des salaires, retour des déplacés, réforme et décentralisation administrative, loi électorale... et tous les scandales...
“Il faudra, aussi, réduire le nombre des ministères, car il s’est avéré que la création de sept nouveaux ministères était une chose grotesque, source de conflits et de dépenses énormes. Preuve en est le conflit entre les ministères des A.E. et des Emigrés; entre ceux de l’Intérieur et des Affaires rurales et municipales...”

- Vous n’êtes pas tendre dans vos critiques?
“Vous me trouvez, peut-être, agressif. Mais je ne dis rien de plus que ce que disent les présidents les uns des autres.”

AVEC BACHAR EL-ASSAD
- Votre visite en tant que président de la Ligue maronite à M. Bachar el-Assad n’était-elle pas liée aux présidentielles?
“Absolument pas. Ayant terminé l’école d’état-major, le Dr Bachar el-Assad s’intéresse à étudier les dossiers politiques. C’est lui qui a demandé à rencontrer des responsables de la Ligue maronite.
“Nous nous sommes réunis pendant plus de trois heures et demie dans un climat excessivement amical et franc. Il était intéressé, en premier lieu, de savoir pourquoi la Ligue maronite prenait, actuellement, cette envergure? Nous avons exposé la situation disant que l’affaiblissement des partis politiques libanais traditionnels et de la position chrétienne rendaient nécessaire de donner un souffle encore plus fort à la Ligue maronite; en faire une véritable institution, telle qu’elle était en train de devenir, ces dernières années, un recours capable de mobiliser toutes les énergies et potentialités pour traiter toute question concernant le Liban, non seulement les maronites et les chrétiens.
“Nous lui avons fait part de nos doléances quant à la situation actuelle. Il a assuré vouloir améliorer les relations entre la Syrie et le Liban, en général et avec les chrétiens, en particulier. Nous nous sommes quittés sur d’excellentes bases.”

- Et les présidentielles?
“Nous n’avons pas abordé ce sujet ni de près, ni de loin.”

- Le futur régime pourra-t-il traiter la question de la prostration ou du défaitisme maronite?
“Je n’ai jamais utilisé ce terme, mais un autre plus dur: l’inquiétude.
“Aujourd’hui, je suis inquiet, car je considère que le maronite est en dehors du centre de décision. Je suis traité comme une fraction ayant perdu la guerre; dont le rôle est marginalisé au niveau de la décision politique.”

“LES DÉCIDEURS”
- La Syrie demeure-t-elle le seul “décideur” des présidentielles? L’Amérique et la France vont-elles jouer cette fois un rôle plus actif?
“Soyons francs, clairs et précis. De tout temps, les pays arabes et occidentaux ont joué un rôle dans cette élection. Celui de l’Egypte des années 40, 50 ou 60, a été remplacé par celui de la Syrie; le rôle de la France et de l’Angleterre par celui de l’Amérique.
“Bien sûr, la France aura son mot à dire, mais les premiers décideurs sont la Syrie et les U.S.A.”


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