

- Votre nom figure, pourtant, sur cette liste!
“A chaque élection c’est la même histoire, une liste de
noms circule. J’aurais été vexé, peut-être,
de ne pas y trouver mon nom. Cela dit, je le répète: je ne
suis pas candidat.
LES LIBANAIS ASPIRENT AU CHANGEMENT
- Y aura-t-il des élections? Ou la prorogation du mandat
présidentiel est-elle toujours une éventualité?
“Je pense que les Libanais, dans leur ensemble, aspirent au changement.
“Pour ma part, je souhaite un changement radical. Je ne veux pas que
l’on prenne cela comme une critique ou une attaque contre le président
Hraoui avec qui j’entretiens d’excellentes relations.
“Je suis prêt à exposer longuement les raisons pour lesquelles
la situation actuelle ne peut plus durer. Il est impensable (il insiste
sur ce mot) de prolonger cette situation d’un an, de deux ou de trois ans.
Je dis même plus: si le prochain président n’amorçait
pas une reprise réelle et convaincante, nous irions vers une grande
catastrophe.”
PROCÈS VIRULENT DES SIX DERNIÈRES
ANNÉES
Avant même d’avoir posé notre question sur l’évaluation
de la situation dans le pays à la veille de cette échéance
présidentielle, Pierre Hélou se lance dans une critique pertinente
des six dernières années.
“Je veux bien admettre, affirme-t-il, que les trois premières
années du mandat du président Hraoui aient été
consacrées à instaurer la fin de l’état de guerre,
à l’instauration de la paix civile, à la reprise de la vie
en commun dans la mesure du possible.
“Mais je ne peux m’empêcher de constater que les six années
du gouvernement actuel sont très loin d’avoir réalisé
les espoirs placés en lui et les aspirations des Libanais.”
L’ancien ministre et député dresse, alors, le bilan de
la “République de Taëf”, dont il a été l’un des
artisans.
“Nous sommes allés à Taëf pour en approuver l’accord,
dit-il, suite à l’arrêt de la guerre qui est une décision
internationale prise avant Taëf. Nous l’avions bien compris, nous
qui étions sur place et les autorités libanaises ont peu
de mérite dans l’arrêt de la guerre. Ce sont pratiquement
toujours les mêmes qui nous gouvernent.”
- Cette décision internationale était quand même
liée à l’approbation par les parlementaires des accords de
Taëf!
“C’est évident. Taëf a officialisé la fin de la
guerre au Liban qui était entretenue de l’extérieur, chaque
partie ayant reçu des subsides et des armes d’un groupe ou d’un
pays étranger. Quand ces pays se sont entendus entre eux, le conflit
s’est terminé.
“En contrepartie, nous Libanais avons-nous appliqué l’accord
de Taëf au cours des six dernières années?”
QU’A-T-ON FAIT DES ACCORDS DE TAËF?
Le président de la Ligue maronite répond, point par
point, à cette grande interrogation: “A Taëf, on a parlé
d’un gouvernement d’union nationale. On nous a imposé un Cabinet
de 30 ministres ce qui est unique au monde, vu le nombre d’habitants au
Liban. J’ai accordé une fois la confiance. Mais avons-nous vraiment
un gouvernement d’union?
“Qu’en est-il, aussi, de la réconciliation nationale, du retour
des déplacés? Une question prioritaire, car c’est un droit
sacré de chaque Libanais de revenir à son village, de récupérer
ses propriétés, d’habiter sa maison.
“Que dire de la loi électorale boîteuse qui nous a été
imposée en 1992, en 1996 et le sera, peut-être, en l’an 2000,
alors qu’elle a été réfutée par le Conseil
constitutionnel. A Taëf, on avait, pourtant, parlé d’une loi
juste et équitable.
UNE ERREUR MAGISTRALE
“L’épuration administrative fut, sans doute, la première
erreur magistrale du gouvernement Hariri. Comment peut-on appliquer des
sanctions d’une telle rigueur à l’encontre de 500 fonctionnaires
- dont on a tiré les noms au sort sur les 4.500 que compte l’administration
- sans avoir étudié à fond leurs dossiers? On les
a exclus comme des “parias”, disant qu’ils sont la source de tous nos maux.
La plupart d’entre eux devaient réintégrer leurs postes par
décision du Conseil d’Etat.”
- Taëf a révélé des failles sur le plan
constitutionnel. Etes-vous pour un amendement de la Constitution?
“De fait, l’application de certaines clauses amendées de la
Constitution n’est toujours pas claire. Preuve en est le conflit permanent
entre les membres de la troïka. Il y a donc des failles importantes
à corriger.
“Je suis pour une Constitution qui puisse s’appliquer; contre le fait
d’être gouverné par trois présidents, chose unique
au monde. Je suis président de la Ligue maronite; cela en ferait
quatre.
“Il est important de définir les prérogatives des pôles
du pouvoir.”
LE “MIRACLE” DE LA RECONSTRUCTION
- Le gouvernement Hariri n’a-t-il pas au moins eu le mérite
de la reconstruction?
On nous parle du “miracle” de la reconstruction! Je veux bien admettre
qu’on a de bonnes routes, l’électricité avec quand même
un grand point d’interrogation; le téléphone qui marche...
D’après ce qu’on nous permet de lire, on nous dit que les projets
d’infrastructure ont coûté trois milliards de dollars. Je
serais curieux de savoir où sont passés les autres milliards
de notre dette publique!
“On nous parle du service de la dette. Mais quand M. Hariri est arrivé
au pouvoir, cette dette s’élevait à un ou deux milliards.
Le service de la dette a-t-il englouti toutes ces sommes ou sont-ce plutôt,
les commissions, les pots-de-vin, les vols et le gaspillage?
“En contrepartie de ces sommes volatilisées, on ne sait où
et comment, aucun problème social n’a été résolu:
ni le retour des déplacés, ni l’échelle des salaires,
encore moins la répartition équitable des services de l’Etat.
“On a l’impression que seule Beyrouth compte avec ses palais, la Cité
sportive, l’aéroport... Rien pour le développement des autres
régions: le Nord, le Sud, la Békaa, le Mont-Liban. On dirait
que le pays se limite à Beyrouth et Solidere.”
QUID DES SCANDALES?
M. Hélou poursuit ses critiques, évoquant la série
de scandales qui secouent régulièrement le pays pour tomber
aussitôt dans l’oubli.
“Il y a eu le scandale des timbres falsifiées; deux personnes
sont mortes avec, évidemment, un respect de l’équilibre confessionnel;
puis, plus rien. La douane est gangrenée. On a arrêté
quelques sous-fifres sans plus. Aujourd’hui, on parle du scandale de l’électricité
et j’en passe...
“Qu’est-ce que cette permissivité dans l’Etat?
“On a créé le CDR (Conseil du Développement et
de la Reconstruction) pour remplacer le ministère du Plan et planifier
les projets d’infrastructure. Or, pas une route ne se fait, sans qu’on
ne la défasse le lendemain. Les membres du gouvernement eux-mêmes
reconnaissent qu’il n’y a aucune coordination entre les ministères.
A quoi sert donc le CDR?
“J’aimerais, aussi, ajouter un mot sur la situation monétaire.
C’est beau de défendre la monnaie par des intérêts
énormes (30% sur la livre et 15% sur le dollar), mais quelle est
l’industrie qui, dans de telles conditions, peut se créer, ou tout
projet producteur d’emplois?
“La monnaie reflète la situation économique d’un pays
et ne doit pas être à l’image de la santé de nos gouvernants.”
LES NATURALISATIONS, UN CATACLYSME
- Qu’en est-il du dossier des naturalisations dont a été
saisi le Conseil d’Etat à la demande de la Ligue maronite?
“Ces naturalisations sont un cataclysme unique dans l’histoire des
pays qui se respectent. Naturaliser 300 ou 400 mille personnes au Liban,
cela revient à naturaliser 7 à 8 millions en France, 30 millions
en Amérique. Imaginez les répercussions d’une telle opération!
“On nous parle d’un second décret soi-disant pour équilibrer
le premier. Je n’en veux pas. On nous a trompés avec le premier;
cela suffit.
“Cette question, la plus importante sur la scène libanaise,
est traitée comme si on accordait la nationalité à
quelques personnes dans leur droit. En fait, il s’agit de 80.000 dossiers.
Aujourd’hui, on promet de réétudier leur cas. Mais si on
étudiait dix dossiers par jour, 250 par mois et 3.000 par an, il
faudrait vingt-sept ans pour en finir avec 80.000 dossiers en souffrance.”
TOUT EST REPORTÉ AU PROCHAIN MANDAT
- A vous entendre parler, on ne peut pas dire que le futur président
sera à envier!
“Je me demande si l’on n’attend pas un Messie pour résoudre
tous nos problèmes d’un coup de bâton magique. Car toutes
les questions que j’ai évoquées, tous les problèmes
et scandales qui s’accumulent sont reportés au prochain régime:
échelle des salaires, retour des déplacés, réforme
et décentralisation administrative, loi électorale... et
tous les scandales...
“Il faudra, aussi, réduire le nombre des ministères,
car il s’est avéré que la création de sept nouveaux
ministères était une chose grotesque, source de conflits
et de dépenses énormes. Preuve en est le conflit entre les
ministères des A.E. et des Emigrés; entre ceux de l’Intérieur
et des Affaires rurales et municipales...”
- Vous n’êtes pas tendre dans vos critiques?
“Vous me trouvez, peut-être, agressif. Mais je ne dis rien de
plus que ce que disent les présidents les uns des autres.”
AVEC BACHAR EL-ASSAD
- Votre visite en tant que président de la Ligue maronite
à M. Bachar el-Assad n’était-elle pas liée aux présidentielles?
“Absolument pas. Ayant terminé l’école d’état-major,
le Dr Bachar el-Assad s’intéresse à étudier les dossiers
politiques. C’est lui qui a demandé à rencontrer des responsables
de la Ligue maronite.
“Nous nous sommes réunis pendant plus de trois heures et demie
dans un climat excessivement amical et franc. Il était intéressé,
en premier lieu, de savoir pourquoi la Ligue maronite prenait, actuellement,
cette envergure? Nous avons exposé la situation disant que l’affaiblissement
des partis politiques libanais traditionnels et de la position chrétienne
rendaient nécessaire de donner un souffle encore plus fort à
la Ligue maronite; en faire une véritable institution, telle qu’elle
était en train de devenir, ces dernières années, un
recours capable de mobiliser toutes les énergies et potentialités
pour traiter toute question concernant le Liban, non seulement les maronites
et les chrétiens.
“Nous lui avons fait part de nos doléances quant à la
situation actuelle. Il a assuré vouloir améliorer les relations
entre la Syrie et le Liban, en général et avec les chrétiens,
en particulier. Nous nous sommes quittés sur d’excellentes bases.”
- Et les présidentielles?
“Nous n’avons pas abordé ce sujet ni de près, ni de loin.”
- Le futur régime pourra-t-il traiter la question de la prostration
ou du défaitisme maronite?
“Je n’ai jamais utilisé ce terme, mais un autre plus dur: l’inquiétude.
“Aujourd’hui, je suis inquiet, car je considère que le maronite
est en dehors du centre de décision. Je suis traité comme
une fraction ayant perdu la guerre; dont le rôle est marginalisé
au niveau de la décision politique.”
“LES DÉCIDEURS”
- La Syrie demeure-t-elle le seul “décideur” des présidentielles?
L’Amérique et la France vont-elles jouer cette fois un rôle
plus actif?
“Soyons francs, clairs et précis. De tout temps, les pays arabes
et occidentaux ont joué un rôle dans cette élection.
Celui de l’Egypte des années 40, 50 ou 60, a été remplacé
par celui de la Syrie; le rôle de la France et de l’Angleterre par
celui de l’Amérique.
“Bien sûr, la France aura son mot à dire, mais les premiers
décideurs sont la Syrie et les U.S.A.”