DEPUTE DE ZGHORTA NAYLA MOAWAD:
"LE PRESIDENT DOIT AVOIR, SURTOUT, UNE LEGITIMITE POPULAIRE"
MON PROGRAMME, MON ENGAGEMENT POLITIQUE, LES PRINCIPES ET LA CAUSE QUE JE DEFENDS SONT CONNUS

Elle a porté durant deux mois le titre de Première Dame et pourrait bien prendre - pourquoi pas? - celui de président de la République.
Discrète auprès de son époux, feu le président René Moawad lâchement assassiné le 22 novembre 1989, elle a pris, courageusement, la relève jouant un rôle politique actif au niveau de sa région et à l’échelle nationale. Elle mène un combat continu pour la démocratie et la vraie liberté, l’éveil et l’éducation politique du peuple.
Parlementaire et présidente de la “Fondation René Moawad”, elle s’active sur plusieurs fronts, a milité pour les municipales qu’elle considère comme “une victoire de la volonté populaire” et exprime ses idées, son programme d’action et ses principes en toute clarté.
Pour elle, il est indispensable de faire revivre la classe moyenne au Liban, garante de la pérennité du système démocratique.
Face à l’éventail des questions que nous lui posons, elle réplique avec humour: “Vous me posez toutes ces questions comme si j’avais préparé en détail mes responsabilités futures.”
Pour Nayla Moawad, un président doit, d’abord, avoir “une vision claire de ce qu’il veut entreprendre pour son pays.”
CANDIDATE AUX PRÉSIDENTIELLES
- Vous avez, à maintes reprises, exprimé votre intention de poser votre candidature aux présidentielles. Etes-vous toujours décidée à le faire?
“J’ai toujours annoncé que j’étais candidate, mais je n’ai pas dit que j’allais poser ma candidature. Je suis toujours candidate, c’est évident.”

- Où est la nuance?
“Je suis un potentiel de candidature, alors que l’annoncer, c’est poser un acte formel accompagné d’un programme détaillé.
“En ce qui me concerne, mon programme, mon engagement politique, les principes et la cause que je défends sont connus. A maintes reprises, j’ai eu l’occasion de les exprimer ouvertement, tel dans le discours que j’avais prononcé le 23 novembre 97, lors de la 8ème commémoration de l’assassinat du président Moawad. De même, je suis parlementaire et je dirige la “Fondation René Moawad”. Les gens me connaissent. Pour cela, je n’ai pas encore senti la nécessité de poser, officiellement, ma candidature.
“Par ailleurs, il n’y a pas au Liban une formule formelle d’annoncer sa candidature pour la première magistrature.”

- En plus de votre nom en tant que “candidate potentielle”, appuyez-vous l’un ou l’autre des présidentiables?
“Il ne s’agit pas d’avancer un ou des noms, mais de poser le profil du président de la République. J’aurais souhaité que le groupe de la “Société Civile” qui a eu l’idée géniale de lancer le slogan de “Baladi, Baldati, Baladiyati” pour les municipales, fasse une campagne similaire pour les présidentielles.”

- Quel est pour vous ce profil idéal?
“Un président doit, d’abord, avoir une vision claire de ce qu’il veut entreprendre pour son pays; un programme d’action et une conception globale des objectifs à réaliser dans tous les domaines: économique, social, culturel, éducatif, environnemental, etc... Même, si, en vertu de la Constitution, le gouvernement réuni assume la tâche de l’Exécutif. Il doit être représentatif de sa communauté et, surtout, avoir une légitimité auprès du peuple. Reste un quatrième point, qui est évident: l’intégrité. Non seulement financière, mais morale.”

ÉDUQUER L’OPINION PUBLIQUE AU PLAN POLITIQUE
- Qui répond à ce profil?
“Il y a au moins trois ou quatre personnes. Avec n’importe laquelle d’entre elles qui accèderait à la présidence, je me sentirais parfaitement représentée.”

- Peut-on en connaître les noms?
“C’est gênant d’avancer des noms. Mais chacun peut les reconnaître. Par ailleurs, on devrait mettre des lignes rouges.
“Certains jugent que toutes ces considérations sont inutiles. C’est faux. Car évoquer le profil du futur chef d’Etat et amener les Libanais à s’exprimer font partie de leur éducation politique. Il y a là un travail en profondeur à accomplir.
“En deuxième lieu, il est important de savoir que lorsqu’on exprime une réelle volonté du peuple libanais, on arrive à un résultat. Preuve en est les élections municipales qui, au début, n’étaient voulues de personne et ont eu lieu sous la pression populaire.”

- Partant de là, est-ce que vous seriez pour l’élection du président de la République au suffrage universel?
“Parfaitement. Ce système ne doit pas être, uniquement, appliqué pour les présidentielles, mais constituer une véritable éducation politique du peuple. Il doit s’intégrer dans un projet global d’éveil et de création d’une opinion publique responsable en toute connaissance de cause.
“Jusqu’à présent, qu’a-t-on donné au peuple? Des slogans, des discours politiques redondants mais creux et des querelles de clochers. On ne lui a jamais expliqué ce qu’est la démocratie, la vraie liberté, qu’on confond avec le chaos.
“On a parlé de démocratie consensuelle, mais s’est-on donné la peine d’expliquer aux Libanais ce qu’elle signifie? Les gens ont cru qu’il s’agissait d’une nouvelle invention, alors que dans plus de 35 pays le système politique est régi par cette démocratie; le Liban en est le prototype.
“Autre exemple: lors des législatives de 92, au lieu d’expliquer au citoyen l’importance du scrutin, on s’est contenté de le provoquer en lançant des expressions telles “le rouleau compresseur”, ou le “train en marche” dont il faut rattraper le dernier wagon...
“Quant à la troïka, elle n’est qu’une formule confessionnelle et même sectaire. Les disputes et réconciliations des pôles du pouvoir se font autour d’un partage du gâteau.”

TOTALEMENT CONTRE LA PROROGATION
- Etes-vous prête à voter pour l’amendement de l’article 49 de la Constitution?
“Je suis totalement contre une seconde prorogation du mandat présidentiel. Mais je suis favorable à l’amendement de cet article en vue de permettre à des fonctionnaires de la première catégorie d’accéder à la présidence.
“En ce qui concerne la prorogation, j’estime qu’il est temps d’opérer un changement et les gens en ont soif. Evidemment, ce changement ne devrait pas se faire à n’importe quel prix.
“Il y a aujourd’hui au Liban, un attentisme inquiétant et le feu couve sous la cendre. La situation économique est désastreuse et crée une situation sociale non moins inquiétante. Un changement redonnerait confiance au peuple et un nouvel élan pour se remettre à l’ouvrage.”

QUESTIONS PRIORITAIRES
- Pour le futur chef d’Etat, quelle serait l’action prioritaire à entreprendre?
“Avec le groupe de jeunes de la “Société civile” avec qui je travaille, nous avons formulé un programme global, une sorte de document à discuter. Car parler de priorités est toujours difficile, tant les besoins sont multiples dans tous les domaines. Il y a ce qu’on appelle en anglais “the issues” ou les “thèmes essentiels” qui nous lient au reste du monde: le développement économique durable, en tête duquel se place le développement des ressources humaines, d’autant plus qu’au Liban, nous n’avons pas de ressources naturelles.
“Lors du débat sur le budget, j’ai longuement évoqué ces points. De même, j’ai réussi à faire adopter par le parlement, l’amendement du projet de loi rendant l’enseignement primaire obligatoire. Il est indispensable d’assurer à chaque enfant un développement équilibré sur les plans scolaire, de la santé, du droit aux loisirs et à un environnement sain.
“Ce sont, d’ailleurs, les grands thèmes des rencontres internationales de cette fin de siècle: le congrès de Rio sur l’environnement, celui de Copenhague sur le développement économique durable, le rôle de la femme et la participation de la société civile.”

RECRÉER ET RENFORCER LA CLASSE MOYENNE
Evoquant toujours les priorités, Nayla Moawad poursuit: “Il faut lutter contre le gaspillage et renforcer les institutions existantes et non pas en créer des parallèles ou les marginaliser. S’attaquer à une véritable réforme administrative qu’on nous promet depuis 1992.
“Une réforme financière s’impose aussi. On a diminué l’impôt sur le revenu, dans l’espoir d’attirer les investissements et de faire du pays un “paradis fiscal”. Mais entre les nécessités de la reconstruction, le vol organisé, la corruption institutionnalisée, - c’est devenu le titre du régime politique -, la vie est trop chère et le peuple insatisfait. Qui va, dès lors, investir, dans une telle situation?
“Le plus grave est la perte de la classe moyenne, qui faisait la force de ce pays. Il faut la recréer, car elle est la garantie de la pérennité du système démocratique.
“Que dire, aussi, des secteurs productifs ceux de l’agriculture et de l’industrie? Rien n’est étudié! On n’a aucune politique pour les secteurs vitaux.
“Le peuple n’a aucun accès à la vie politique: les milices qui ont remplacé le système féodal se sont coulées dans son moule et l’ont développé. Aujourd’hui, la “milice” de l’argent est encore plus dangereuse.
“Lorsque vous voyez un milicien portant une mitraillette, vous avez peur. Mais quand vous voyez une valise bourrée d’argent c’est encore plus grave, car celui qui la porte est en train d’acheter les consciences.”

COMMENÇONS PAR APPLIQUER L’ACCORD DE TAËF
- Le chef de l’Etat se plaint sans cesse de la réduction par l’accord de Taëf des prérogatives présidentielles. Etes-vous pour la révision de cet accord?
“Jusqu’à présent, en tant que simple citoyenne, je n’en ai pas encore vu l’application pour juger de sa déficience. Qu’on commence par l’appliquer. Et pourquoi cette mémoire sélective? Il n’y a pas que les prérogatives présidentielles! L’objectif prioritaire de Taëf qui avait amené René Moawad au pouvoir, était la réconciliation nationale. Elle n’a toujours pas lieu. De même, que la séparation  des pouvoirs, l’autonomie du judiciaire, la création du Conseil économique et social, un des fondements de la démocratie et de la participation du peuple au pouvoir. Celle-ci est toujours inexistante et il faut combler le vide entre le sommet et la base de la pyramide.”

- Que pensait feu le président Moawad des prérogatives présidentielles adoptées à Taëf; vous en avait-il entretenu?
“Le président Moawad était un homme formel qui respectait les normes et les principes.
“Je l’avais interrogé une fois sur cette question et il m’avait répondu que la première personne qui applique une nouvelle Constitution, crée des jurisprudences. Il avait ajouté: “Tant que les gens ont confiance en moi et qu’on va établir une vraie harmonie dans la manière de gouverner, je ne crois pas que ce sera un handicap.”

- Avec lui, aurait-on évité la prostration (Ihbat) maronite?
“Je n’approuve pas ce terme. Il faut s’engager. Il y a plusieurs raisons d’insatisfaction, mais je ne suis pas d’accord sur la manière d’y faire face.”

- Comment réagir?
“Je crois qu’on a une réponse à cette question et à beaucoup d’autres dans l’Exhortation apostolique, qui devrait constituer la base et l’élément moteur de tout dialogue entre les Libanais.”

RESPECTER L’UNICITÉ DE LA LOI ÉLECTORALE
- Etes-vous pour une révision radicale du décret des naturalisations?
“Absolument! D’autant plus que ce décret a été élaboré sans aucun critère valable. Sur le droit équitable des habitants de Wadi Khaled et des sept villages du Sud d’être naturalisés, s’est greffée une salade incroyable d’intérêts personnels, électoraux, d’argent, de pouvoir. Il y a eu une injection brutale de personnes dont on ne connaît, ni le nom, ni les origines, ni leur apport au Liban; un véritable mic-mac qui met en péril le tissu social du pays.
“Si le second décret dont on nous parle, est fait dans le même esprit, il aggravera le problème. Car la question n’est pas d’ordre confessionnel. Si un chrétien n’a aucun lien avec le Liban sur quelle base lui accorde-t-on la nationalité?”
A propos de la loi électorale, Mme Moawad considère que “le débat devrait être institué dans un climat sain et respecter l’unicité de cette loi.”
“Le mohafazat, ajoute-t-elle, a été adopté à Taëf en tant que circonscription électorale en vue de recréer le dialogue et j’en suis largement bénéficiaire. Mais cette formule n’est durable que dans le cadre de la formation de partis politiques ou de réelles coalitions parlementaires. Sinon le parlement se transformera en un club de milliardaires où les nouveaux visages ne pourront pas siéger.

SAVOIR RELEVER LE DÉFI
A propos de la loi sur l’audiovisuel, Mme Moawad considère qu’elle a été transformée en “un partage entre les pôles du pouvoir et de l’argent.”
Concernant le mariage civil, elle affirme que son adoption “nécessite toute une préparation et une explication de ses implications, dont les statuts personnels. On ne peut pas lancer de cette manière une telle question à la consommation publique. Preuve en est qu’elle est devenue un sujet de dissension.”

- Dans la phase à venir, le Premier ministre Hariri est-il incontournable?
“Tout d’abord, le président Hariri a annoncé sa candidature, ce qui est très évolué comme formule. Et la Chambre aura son mot à dire.
“Par contre, j’ai bien plus de réserves quand il annonce qu’il sera le futur chef du gouvernement. C’est une manière d’écarter le rôle du parlement; or, nous tenons à ce rôle. Quant à un Cabinet de “trente”, il n’a pour objectif que le partage du gâteau.”

- La Syrie est-elle le seul “décideur” des présidentielles. Qu’en est-il du rôle de la France et de l’Amérique?
“Il est évident que la Syrie est l’un des “grands décideurs”. Mais plutôt que de s’interroger sur l’influence de telle ou telle autre puissance, on ferait mieux de se pencher sur notre propre “homework”; de dire ce que nous voulons, d’habituer l’opinion publique à s’exprimer, à juger ses représentants dans ce qu’ils font de positif ou de négatif.”

- L’opinion publique libanaise serait-elle prête à accepter une femme à la tête de l’Etat? Ou est-ce trop tôt encore?
“Je pense que l’opinion publique réserve beaucoup de surprises. A la veille des législatives de 92, on me disait: telle fraction ou telle autre ne votera pas pour vous, car on accepte mal une femme-député. Les résultats ont prouvé le contraire.
“De plus en plus, le peuple libanais se rend compte qu’il y a un responsable politique bon ou mauvais, et c’est là que réside le défi. Il faut savoir le relever pour gagner la confiance, non seulement de ses électeurs, mais du peuple libanais.”
 

Née Issa el-Khoury, originaire de Bécharré (Liban-Nord), Nayla Moawad fait ses études primaires et secondaires chez les sœurs Franciscaines de Marie. Licenciée en Lettres, elle est journaliste à “L’Orient” entre 1962 et 1965. Elle a été, aussi, très active au sein du mouvement des guides.
En 1965, elle épouse René Moawad. Elle a deux enfants: Rima, avocat à New York et Michel qui a étudié le Droit et fait de hautes études commerciales.
Elle est nommée député en 91; puis, élue en 92 et en 96. A la Chambre, elle préside la commission ad hoc du Droit de l’enfant et membre de deux autres commissions: Finances et Budget et Education.
Elle est présidente de la “Fondation René Moawad”, qui constitue une part importante de son activité. 

Home
Home