

- Où est la nuance?
“Je suis un potentiel de candidature, alors que l’annoncer, c’est poser
un acte formel accompagné d’un programme détaillé.
“En ce qui me concerne, mon programme, mon engagement politique, les
principes et la cause que je défends sont connus. A maintes reprises,
j’ai eu l’occasion de les exprimer ouvertement, tel dans le discours que
j’avais prononcé le 23 novembre 97, lors de la 8ème commémoration
de l’assassinat du président Moawad. De même, je suis parlementaire
et je dirige la “Fondation René Moawad”. Les gens me connaissent.
Pour cela, je n’ai pas encore senti la nécessité de poser,
officiellement, ma candidature.
“Par ailleurs, il n’y a pas au Liban une formule formelle d’annoncer
sa candidature pour la première magistrature.”
- En plus de votre nom en tant que “candidate potentielle”, appuyez-vous
l’un ou l’autre des présidentiables?
“Il ne s’agit pas d’avancer un ou des noms, mais de poser le profil
du président de la République. J’aurais souhaité que
le groupe de la “Société Civile” qui a eu l’idée géniale
de lancer le slogan de “Baladi, Baldati, Baladiyati” pour les municipales,
fasse une campagne similaire pour les présidentielles.”
- Quel est pour vous ce profil idéal?
“Un président doit, d’abord, avoir une vision claire de ce qu’il
veut entreprendre pour son pays; un programme d’action et une conception
globale des objectifs à réaliser dans tous les domaines:
économique, social, culturel, éducatif, environnemental,
etc... Même, si, en vertu de la Constitution, le gouvernement réuni
assume la tâche de l’Exécutif. Il doit être représentatif
de sa communauté et, surtout, avoir une légitimité
auprès du peuple. Reste un quatrième point, qui est évident:
l’intégrité. Non seulement financière, mais morale.”
ÉDUQUER L’OPINION PUBLIQUE AU PLAN POLITIQUE
- Qui répond à ce profil?
“Il y a au moins trois ou quatre personnes. Avec n’importe laquelle
d’entre elles qui accèderait à la présidence, je me
sentirais parfaitement représentée.”
- Peut-on en connaître les noms?
“C’est gênant d’avancer des noms. Mais chacun peut les reconnaître.
Par ailleurs, on devrait mettre des lignes rouges.
“Certains jugent que toutes ces considérations sont inutiles.
C’est faux. Car évoquer le profil du futur chef d’Etat et amener
les Libanais à s’exprimer font partie de leur éducation politique.
Il y a là un travail en profondeur à accomplir.
“En deuxième lieu, il est important de savoir que lorsqu’on
exprime une réelle volonté du peuple libanais, on arrive
à un résultat. Preuve en est les élections municipales
qui, au début, n’étaient voulues de personne et ont eu lieu
sous la pression populaire.”
- Partant de là, est-ce que vous seriez pour l’élection
du président de la République au suffrage universel?
“Parfaitement. Ce système ne doit pas être, uniquement,
appliqué pour les présidentielles, mais constituer une véritable
éducation politique du peuple. Il doit s’intégrer dans un
projet global d’éveil et de création d’une opinion publique
responsable en toute connaissance de cause.
“Jusqu’à présent, qu’a-t-on donné au peuple? Des
slogans, des discours politiques redondants mais creux et des querelles
de clochers. On ne lui a jamais expliqué ce qu’est la démocratie,
la vraie liberté, qu’on confond avec le chaos.
“On a parlé de démocratie consensuelle, mais s’est-on
donné la peine d’expliquer aux Libanais ce qu’elle signifie? Les
gens ont cru qu’il s’agissait d’une nouvelle invention, alors que dans
plus de 35 pays le système politique est régi par cette démocratie;
le Liban en est le prototype.
“Autre exemple: lors des législatives de 92, au lieu d’expliquer
au citoyen l’importance du scrutin, on s’est contenté de le provoquer
en lançant des expressions telles “le rouleau compresseur”, ou le
“train en marche” dont il faut rattraper le dernier wagon...
“Quant à la troïka, elle n’est qu’une formule confessionnelle
et même sectaire. Les disputes et réconciliations des pôles
du pouvoir se font autour d’un partage du gâteau.”
TOTALEMENT CONTRE LA PROROGATION
- Etes-vous prête à voter pour l’amendement de l’article
49 de la Constitution?
“Je suis totalement contre une seconde prorogation du mandat présidentiel.
Mais je suis favorable à l’amendement de cet article en vue de permettre
à des fonctionnaires de la première catégorie d’accéder
à la présidence.
“En ce qui concerne la prorogation, j’estime qu’il est temps d’opérer
un changement et les gens en ont soif. Evidemment, ce changement ne devrait
pas se faire à n’importe quel prix.
“Il y a aujourd’hui au Liban, un attentisme inquiétant et le
feu couve sous la cendre. La situation économique est désastreuse
et crée une situation sociale non moins inquiétante. Un changement
redonnerait confiance au peuple et un nouvel élan pour se remettre
à l’ouvrage.”
QUESTIONS PRIORITAIRES
- Pour le futur chef d’Etat, quelle serait l’action prioritaire
à entreprendre?
“Avec le groupe de jeunes de la “Société civile” avec
qui je travaille, nous avons formulé un programme global, une sorte
de document à discuter. Car parler de priorités est toujours
difficile, tant les besoins sont multiples dans tous les domaines. Il y
a ce qu’on appelle en anglais “the issues” ou les “thèmes essentiels”
qui nous lient au reste du monde: le développement économique
durable, en tête duquel se place le développement des ressources
humaines, d’autant plus qu’au Liban, nous n’avons pas de ressources naturelles.
“Lors du débat sur le budget, j’ai longuement évoqué
ces points. De même, j’ai réussi à faire adopter par
le parlement, l’amendement du projet de loi rendant l’enseignement primaire
obligatoire. Il est indispensable d’assurer à chaque enfant un développement
équilibré sur les plans scolaire, de la santé, du
droit aux loisirs et à un environnement sain.
“Ce sont, d’ailleurs, les grands thèmes des rencontres internationales
de cette fin de siècle: le congrès de Rio sur l’environnement,
celui de Copenhague sur le développement économique durable,
le rôle de la femme et la participation de la société
civile.”
RECRÉER ET RENFORCER LA CLASSE MOYENNE
Evoquant toujours les priorités, Nayla Moawad poursuit:
“Il faut lutter contre le gaspillage et renforcer les institutions existantes
et non pas en créer des parallèles ou les marginaliser. S’attaquer
à une véritable réforme administrative qu’on nous
promet depuis 1992.
“Une réforme financière s’impose aussi. On a diminué
l’impôt sur le revenu, dans l’espoir d’attirer les investissements
et de faire du pays un “paradis fiscal”. Mais entre les nécessités
de la reconstruction, le vol organisé, la corruption institutionnalisée,
- c’est devenu le titre du régime politique -, la vie est trop chère
et le peuple insatisfait. Qui va, dès lors, investir, dans une telle
situation?
“Le plus grave est la perte de la classe moyenne, qui faisait la force
de ce pays. Il faut la recréer, car elle est la garantie de la pérennité
du système démocratique.
“Que dire, aussi, des secteurs productifs ceux de l’agriculture et
de l’industrie? Rien n’est étudié! On n’a aucune politique
pour les secteurs vitaux.
“Le peuple n’a aucun accès à la vie politique: les milices
qui ont remplacé le système féodal se sont coulées
dans son moule et l’ont développé. Aujourd’hui, la “milice”
de l’argent est encore plus dangereuse.
“Lorsque vous voyez un milicien portant une mitraillette, vous avez
peur. Mais quand vous voyez une valise bourrée d’argent c’est encore
plus grave, car celui qui la porte est en train d’acheter les consciences.”
COMMENÇONS PAR APPLIQUER L’ACCORD DE
TAËF
- Le chef de l’Etat se plaint sans cesse de la réduction
par l’accord de Taëf des prérogatives présidentielles.
Etes-vous pour la révision de cet accord?
“Jusqu’à présent, en tant que simple citoyenne, je n’en
ai pas encore vu l’application pour juger de sa déficience. Qu’on
commence par l’appliquer. Et pourquoi cette mémoire sélective?
Il n’y a pas que les prérogatives présidentielles! L’objectif
prioritaire de Taëf qui avait amené René Moawad au pouvoir,
était la réconciliation nationale. Elle n’a toujours pas
lieu. De même, que la séparation des pouvoirs, l’autonomie
du judiciaire, la création du Conseil économique et social,
un des fondements de la démocratie et de la participation du peuple
au pouvoir. Celle-ci est toujours inexistante et il faut combler le vide
entre le sommet et la base de la pyramide.”
- Que pensait feu le président Moawad des prérogatives
présidentielles adoptées à Taëf; vous en avait-il
entretenu?
“Le président Moawad était un homme formel qui respectait
les normes et les principes.
“Je l’avais interrogé une fois sur cette question et il m’avait
répondu que la première personne qui applique une nouvelle
Constitution, crée des jurisprudences. Il avait ajouté: “Tant
que les gens ont confiance en moi et qu’on va établir une vraie
harmonie dans la manière de gouverner, je ne crois pas que ce sera
un handicap.”
- Avec lui, aurait-on évité la prostration (Ihbat)
maronite?
“Je n’approuve pas ce terme. Il faut s’engager. Il y a plusieurs raisons
d’insatisfaction, mais je ne suis pas d’accord sur la manière d’y
faire face.”
- Comment réagir?
“Je crois qu’on a une réponse à cette question et à
beaucoup d’autres dans l’Exhortation apostolique, qui devrait constituer
la base et l’élément moteur de tout dialogue entre les Libanais.”
RESPECTER L’UNICITÉ DE LA LOI ÉLECTORALE
- Etes-vous pour une révision radicale du décret des
naturalisations?
“Absolument! D’autant plus que ce décret a été
élaboré sans aucun critère valable. Sur le droit équitable
des habitants de Wadi Khaled et des sept villages du Sud d’être naturalisés,
s’est greffée une salade incroyable d’intérêts personnels,
électoraux, d’argent, de pouvoir. Il y a eu une injection brutale
de personnes dont on ne connaît, ni le nom, ni les origines, ni leur
apport au Liban; un véritable mic-mac qui met en péril le
tissu social du pays.
“Si le second décret dont on nous parle, est fait dans le même
esprit, il aggravera le problème. Car la question n’est pas d’ordre
confessionnel. Si un chrétien n’a aucun lien avec le Liban sur quelle
base lui accorde-t-on la nationalité?”
A propos de la loi électorale, Mme Moawad considère que
“le débat devrait être institué dans un climat sain
et respecter l’unicité de cette loi.”
“Le mohafazat, ajoute-t-elle, a été adopté à
Taëf en tant que circonscription électorale en vue de recréer
le dialogue et j’en suis largement bénéficiaire. Mais cette
formule n’est durable que dans le cadre de la formation de partis politiques
ou de réelles coalitions parlementaires. Sinon le parlement se transformera
en un club de milliardaires où les nouveaux visages ne pourront
pas siéger.
SAVOIR RELEVER LE DÉFI
A propos de la loi sur l’audiovisuel, Mme Moawad considère
qu’elle a été transformée en “un partage entre les
pôles du pouvoir et de l’argent.”
Concernant le mariage civil, elle affirme que son adoption “nécessite
toute une préparation et une explication de ses implications, dont
les statuts personnels. On ne peut pas lancer de cette manière une
telle question à la consommation publique. Preuve en est qu’elle
est devenue un sujet de dissension.”
- Dans la phase à venir, le Premier ministre Hariri est-il
incontournable?
“Tout d’abord, le président Hariri a annoncé sa candidature,
ce qui est très évolué comme formule. Et la Chambre
aura son mot à dire.
“Par contre, j’ai bien plus de réserves quand il annonce qu’il
sera le futur chef du gouvernement. C’est une manière d’écarter
le rôle du parlement; or, nous tenons à ce rôle. Quant
à un Cabinet de “trente”, il n’a pour objectif que le partage du
gâteau.”
- La Syrie est-elle le seul “décideur” des présidentielles.
Qu’en est-il du rôle de la France et de l’Amérique?
“Il est évident que la Syrie est l’un des “grands décideurs”.
Mais plutôt que de s’interroger sur l’influence de telle ou telle
autre puissance, on ferait mieux de se pencher sur notre propre “homework”;
de dire ce que nous voulons, d’habituer l’opinion publique à s’exprimer,
à juger ses représentants dans ce qu’ils font de positif
ou de négatif.”
- L’opinion publique libanaise serait-elle prête à accepter
une femme à la tête de l’Etat? Ou est-ce trop tôt encore?
“Je pense que l’opinion publique réserve beaucoup de surprises.
A la veille des législatives de 92, on me disait: telle fraction
ou telle autre ne votera pas pour vous, car on accepte mal une femme-député.
Les résultats ont prouvé le contraire.
“De plus en plus, le peuple libanais se rend compte qu’il y a un responsable
politique bon ou mauvais, et c’est là que réside le défi.
Il faut savoir le relever pour gagner la confiance, non seulement de ses
électeurs, mais du peuple libanais.”
| Née Issa el-Khoury, originaire de Bécharré (Liban-Nord),
Nayla Moawad fait ses études primaires et secondaires chez les sœurs
Franciscaines de Marie. Licenciée en Lettres, elle est journaliste
à “L’Orient” entre 1962 et 1965. Elle a été, aussi,
très active au sein du mouvement des guides.
En 1965, elle épouse René Moawad. Elle a deux enfants: Rima, avocat à New York et Michel qui a étudié le Droit et fait de hautes études commerciales. Elle est nommée député en 91; puis, élue en 92 et en 96. A la Chambre, elle préside la commission ad hoc du Droit de l’enfant et membre de deux autres commissions: Finances et Budget et Education. Elle est présidente de la “Fondation René Moawad”, qui constitue une part importante de son activité. |