
|
| LE CHALET AU BOUT DE LA LORGNETTE
|
||
| Tous
les regards sont naturellement braqués sur ce chalet du Bain Militaire
où le président élu consacre beaucoup de temps pour
se préparer à son entrée en fonction dans moins d’un
mois. On dit qu’il y reçoit beau-coup, en particulier, le chef du
gouvernement en exercice, M. Hariri et les principaux hauts fonctionnaires
qui peuvent l’éclairer sur les grands problèmes. N’étant
pas étranger aux affaires, le Général-Président
devait avoir déjà son idée sur les dossiers de l’heure.
Mais, désormais, il lui faut se faire une opinion en examinant les
choses de l’intérieur pour se fixer une orientation et se définir
une politique. Bien entendu, les spéculations là-dessus vont
bon train. Mais les délibérations du chalet présidentiel
se déroulent dans une parfaite discrétion. Ces spéculations
ne traduisent donc que les vœux de ceux qui s’y livrent.
On peut seulement imaginer que les problèmes mis sur le tapis concernent les grands projets de développement, l’état des finances publiques, l’administration, le sort des populations déplacées par la guerre, etc. Tout cela implique des choix dont dépend l’avenir. Il faut fixer des priorités et élaborer un plan de travail. Ensuite, viendra le moment de désigner un chef de gouvernement et d’examiner avec lui la composition de ce gouvernement. Comment déterminer le bon équilibre politique du Cabinet et être assuré, en mê-me temps, qu’il réunit des hommes aptes à mettre en œuvre les orientations fixées et le plan de travail adopté, c’est un des grands problèmes, si ce n’est le Problème. De la solution qui lui sera apportée, on pourra déduire le degré de confiance qu’on peut avoir dans le succès de la nouvelle politique. Nous avons devant nous quelques semaines pour le savoir. Qu’est-ce qui concerne directement le simple citoyen dans cette recherche d’une orientation, d’une politique et des instruments de son exécution? Tout, bien sûr. Mais il y a les solutions dont les conséquences ne seront ressenties qu’à longue échéance; et il y a les mesures dont l’effet se traduit immédiatement sur les conditions de vie. Ce sont ces dernières que le citoyen saisit tout de suite et qui déterminent son attitude vis-à-vis des pouvoirs. Ce n’est pas des équilibres budgétaires, auxquels il ne comprend rien, qu’il se soucie dans l’immédiat. Dans sa première adresse à la nation, le président élu a té-moigné, en peu de mots, de sa compréhension de l’état d’es-prit du citoyen qui réclame un Etat juste et capable de répon-dre aux plus élémentaires de ses aspirations de citoyen: la compétence du fonctionnaire, l’égalité de traitement des administrés (sans l’intervention d’intermédiaires), le respect des droits de chacun et de la loi. Ces aspirations, le président élu apparemment les partage puisqu’il les définit si bien. Pour y répondre, il faut des ministres aptes à leur tâche et des fonctionnaires disposés à les aider et compétents à le faire, animés par la conviction qu’ils sont là pour servir et non pour se servir. Le plus urgent aujourd’hui, c’est de modifier les rapports du citoyen avec l’agent du pouvoir. C’est au comportement de cet agent que le citoyen juge l’Etat et tout ce que l’Etat ac-complit par ailleurs, dans tous les domaines, depuis l’équilibre financier jusqu’aux plus ambitieux plans de développement. C’est, en somme, par le petit bout de la lorgnette du citoyen ordinaire, (du “citoyen-à-pied”, comme écrivait Alain) que l’Etat est jugé, qu’il est respecté ou qu’il ne l’est pas, que la confiance s’établit ou se perd. Le civisme n’est pas affaire de théorie et de sermons. Chacun est prêt à devenir un citoyen modèle pour peu qu’il trouve en face de lui des agents faisant exactement leur devoir et avec compétence. C’est dans la rue qu’on peut le mieux en juger. C’est par le comportement du représentant de l’Etat le plus proche du citoyen: l’agent de police, par exemple, le gendarme. Dans ce quartier d’Achrafieh que je connais le mieux, cet agent est pratiquement absent et l’anarchie est dans la rue. Et quand cet agent est présent, c’est souvent l’image de l’impuissance: les bras ballants ou, s’il ébauche des signaux, ses gestes sont ceux d’un chasseur de mouches. Au carrefour, il laisse passer les voitures dans un sens tant qu’il y en a qui arrivent et quand l’engorgement est total dans ce sens-là, il se retourne vers l’autre et fait signe de passer. Mais personne ne peut plus passer. Comment le respecter et, à travers lui, l’Etat? Ce n’est d’ailleurs pas sa faute: on ne lui donne pas les moyens ou on ne le forme qu’à peu près ou on ne le contrôle pas. Un autre exemple, celui-là d’incompétence ou de menfichisme: pour alléger le trafic automobile, on a pensé mettre en service des autobus de transport en commun. C’était bien pensé. On a donc lancé dans les rues beaucoup de ces véhicules; on a même pris la peine de construire des abris-bus; on les a même couverts d’affiches publicitaires (cela rapporte et couvre les frais). Mais on a omis l’essentiel: le nom de la station, l’affichage des itinéraires, des horaires, des tarifs, le dégagement de la chaussée pour permettre à l’autobus de s’arrêter. Résultat: ces autobus circulent souvent à peu près vides. Autre exemple, celui-là d’imprévoyance ou d’incompé-tence: on a invité les Libanais à renouveler leurs cartes d’identité. Ils se sont précipités chez leurs moukhtars. Les formalités traînent depuis plus d’un an. Selon les moukhtars, c’est la pagaille au siège de l’Etat civil où les ordinateurs sont souvent en panne. Est-ce vrai? Est-ce faux? Et pourquoi ces délais? On peut multiplier les exemples à l’infini. Pratiquement, toute démarche auprès de l’administration ressemble à une scène de comédie de mœurs. C’est à ces petites choses que le citoyen juge l’Etat. Devant le spectacle du désordre, de l’inefficacité, de l’imprévoyance, de la corruption même, comment exiger du Libanais un esprit civique? Libanais contre Libanais, les administrateurs sont-ils différents des administrés? Respect de la loi ou recours au système D, est-ce qu’on a le choix? Après cela, M. Hariri flanqué de son inénarrable Sanioura, pourra créer de nouveaux impôts si cela continue de lui chanter. Car, évidemment, tout se paie: et d’abord, la compé-tence, l’efficacité, l’ordre et l’honnêteté. M. Sanioura s’est égosillé à nous expliquer qu’on ne peut engager des dépen-ses sans assurer des recettes. Nous lui disons simplement: on ne peut pas continuer de pressurer le contribuable sans améliorer ses conditions d’existence, la qualité de sa vie. La sécurité physique n’est rien sans sécurité morale. On n’attend pas du chef de l’Etat qu’il s’occupe lui-même de ces questions subalternes. Il lui faut des hommes de confiance pour s’y atteler. |
|
|