Bloc - Notes

ParALINE LAHOUD

ARRÊTEZ LE MASSACRE!

Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que l’on entende parler d’une nouvelle hécatombe sur les routes. Huit fois sur dix, les victimes en sont des jeunes de 17 à 23 ans. Et personne ne bronche. Sur l’autel de quel dieu vindicatif et sanguinaire offrons-nous ces sacrifices humains? Qu’obtenons-nous en retour, à part une réaction à fleur de peau des autres parents et la superbe indifférence des autorités directement concernées.
Que voulez-vous que l’on fasse, protestent ces autorités, ce phénomène ne nous concerne pas seuls. Dans tous les pays du monde, des milliers de gens meurent chaque année dans des accidents de la route et personne n’a encore trouvé un remède à cette calamité. C’est exact en partie. Mais ces pays-là travaillent sans relâche pour circonscrire le carnage. Ce qui n’est pas hélas! le cas chez nous.
A part que nous avons le code de la route le plus ridicule du monde et par comparaison, le nombre le plus élevé d’accidents mortels, nous avons le bonheur et le rare privilège d’être régis - dans ce domaine  - par des responsables irresponsables qui le savent et s’en f... Seraient-ils les seuls à ne pas savoir que la plupart des accidents sont dus à l’excès de vitesse par fanfaronnade ou après une soirée bien arrosée, au cours de laquelle le haschich a circulé à découvert, sans parler de drogues plus dures et de l’absorption de certains hallucinogènes.
Mais les causes des accidents ne se limitent pas à cela. Beaucoup d’autres ont été provoqués par des tronçons d’autostrade défectueux, des kilomètres mal éclairés ou carrément plongés dans les ténèbres; par des déviations non signalées, par les débouchés brutaux des routes transversales. Par des camions-citernes qui répandent une partie de leur chargement de mazout sur la chaussée. Par des motos et des vélos qu’on laisse slalomer, en sens interdit, entre les véhicules lancés à grande vitesse. Par des automobiles déglinguées, sans phares et sans freins, tout juste bonnes pour la ferraille, dont se fiche pas mal le service mécanique qui n’exerce aucun contrôle lors du paiement annuel de la taxe. Sans compter l’absence de patrouilles routières, tandis que les agents de la circulation - quand ils daignent être là - mangent leur man’ouché, bâillent aux corneilles ou discutent le coup avec un copain.
Vous ne savez que critiquer, rétorquent les responsables. Essayez pour une fois d’être positifs et suggérez des solutions. Argument trop facile. Ce n’est pas à nous, journalistes, de résoudre les problèmes de la circulation. A nous d’attirer l’attention, à eux de trouver des solutions.
Cependant, il existe des mesures dont même ces responsables, autosatisfaits de leur carence, ont entendu parler. Parmi ces mesures, l’imposition draconienne de la ceinture de sécurité, l’obligation de n’importer que des voitures munies d’air-bags, non seulement pour le chauffeur, mais pour tous les passagers, surtout celui qui occupe “la place du mort”, la plus exposée. Il faudrait, également, imposer l’alcotest et, au besoin, le narcotest. La réhabilitation des routes, leur éclairage et le recours - pour aider à la surveillance - à des caméras électroniques.
Pour les sanctions, un crescendo allant de l’arrêt obligatoire de 2, 4 et même 6 heures au bord de la route, en passant par de lourdes amendes, du retrait du permis de conduire, de la confiscation du véhicule et dans certains cas, d’une peine de prison ferme. Il faut oublier, surtout, la sacro-sainte tradition libanaise qui veut qu’on tremble devant le fils du ministre un tel, du député X, du leader Y, ou du général Z. Après tout, ce qu’on en fait, c’est pour éviter qu’on leur ramène un jour leur fille ou leur fils dans un cercueil. Les autorités bougeront-elles au nom de leurs enfants et des nôtres? Et nous, resterons-nous les bras croisés?
Messieurs les responsables, ce soir, en regagnant vos domiciles après une journée de travail, en rentrant de votre club à l’issue d’une partie de cartes, d’une soirée agréable ou d’un dîner riche en calories, ce soir quand vous pousserez un soupir de soulagement en retrouvant vos enfants en sécurité dans leurs chambres, pensez aux parents de ceux qui ne rentreront pas.
Pensez à tous ces jeunes de terminales ou d’universités - peut-être des camarades, des amis à vos filles et à vos fils - qu’on ne verra plus s’encadrer dans une porte d’entrée, ceux qu’on attendra jusqu’après le lever du soleil et qui ne reviendront jamais.
Pensez à ces jeunes vies parties pour toujours, à ces corps torturés, ramassés sur les bas-côtés d’une autostrade, dans un fossé, ou écrasés sous le tronc d’un arbre. Pensez à ces membres disloqués, à ces garçons et à ces filles décapités par le pare-brise d’une voiture qu’on leur a prêtée ou achetée, à ces promesses d’avenir magnifiques de jeunesse et de vie, défigurées jusqu’à l’horreur et que l’on doit récupérer en découpant de la tôle au chalumeau. Pensez. Pensez aux parents que l’on convoque aux petites heures de l’aube, à la morgue, pour leur faire identifier les cadavres de leurs enfants.
Pensez aux morts de la route et pour l’amour du ciel, faites quelque chose pour arrêter le massacre. 

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