ANOUAR EL-KHALIL:
“LA BONNE CONDUITE DU FONCTIONNAIRE CONSTITUE SA PRINCIPALE IMMUNITÉ”
 


Il a fait son apprentissage au niveau du pouvoir du temps où il avait en charge le portefeuille de la Réforme administrative. Mais il a dû rendre le tablier au terme de plusieurs mois de travail assidu, après avoir mis au point un projet d’assainissement des services étatiques.
En tant que ministre de l’Information et des Déplacés, M. Anouar el-Khalil s’emploie à élaborer un plan de refonte des structures de ces deux départements ministériels, entièrement acquis au plan de la réforme entamée par le nouveau régime.
Il considère l’étape actuelle comme étant la plus difficile, “car nul n’imaginait voir le chef de l’Etat s’attaquer avec une telle rapidité à ce dossier parmi les plus importants, que d’aucuns qualifient “d’explosif”.
En ce qui concerne l’affaire des personnes déplacées, il lui trouve une “dimension nationale” et pense que la collaboration de M. Walid Joumblatt, son prédécesseur, reste fondamentale pour assurer leur retour.
En réponse à une question concernant la réforme administrative et l’impression qu’elle s’est ralentie quelque peu, M. el-Khalil assure qu’elle se poursuivra jusqu’à atteindre sa finalité. Cependant, bien des dossiers ont besoin d’être étudiés avant d’être transmis au Conseil des ministres.
“Je voudrais attirer l’attention, dit-il, sur deux  points essentiels: Primo, la réforme est une opération permanente dont la réalisation nécessite du temps et des efforts continus. Secundo, les décisions y relatives prises jusqu’ici par le gouvernement, constituent un maillon d’une longue chaîne.”
- Les décisions prises jusqu’à ce jour donnent l’impression qu’elles l’ont été sur base des rapports présentés par les organismes de contrôle? N’y aurait-il pas de quotes-parts entre les pôles du pouvoir comme par le passé?
“Les rapports de ces organismes ont été pris en considération, sans nul doute et les mesures prises en Conseil des ministres ne se sont pas arrêtées à une partie ou une instance déterminée, le choix de tout fonctionnaire devant répondre à des critères déterminés, ceux de la compétence, de la probité et de sa capacité à gérer la chose publique.
“Je peux assurer qu’aucune part n’a été attribuée à l’un ou l’autre des pôles du pouvoir.”
- On a attribué au chef de l’Etat des propos dont il ressort qu’en cas d’erreur dans le choix ou la nomination d’un fonctionnaire, la décision le concernant serait revue. Est-ce possible?
“Les propos attribués au président de la République et au chef du gouvernement s’inscrivent dans l’opération de la réforme, à savoir que cette dernière est appelée à se perpétuer et seule la bonne conduite du titulaire d’un poste constituera sa principale immunité.
“Aussi, la perpétuation de la réforme est-elle extrêmement importante et tout fonctionnaire nouvellement nommé, puis jugé inapte au service par la suite, fera l’objet d’une mesure spéciale; il pourrait être muté à un autre poste ou tout simplement remercié.”
- Qu’en est-il du principe de la rotation parmi les fonctions de la première catégorie? Une telle opération est-elle logique et peut-on s’assurer que les nouveaux titulaires remplissent les conditions établies, notamment celles en rapport avec la compétence, la spécialisation et la probité?
“Le principe rotatoire constitue l’une des bases de l’action administrative, surtout au niveau de la première catégorie. Ce système a pour principal avantage de permettre l’évaluation du travail du fonctionnaire et, d’autre part, de profiter mieux de ses capacités dans d’autres postes où il pourrait produire davantage et s’adapter mieux à la fonction. Il revient au Conseil de la fonction publique à se prononcer sur chaque cas.”
- Quelle est la différence entre l’épuration effectuée par les précédents Cabinets et la réforme administrative en cours?
“Ce qu’accomplit l’actuel gouvernement n’est pas comparable à l’épuration opérée par son prédécesseur. Il place certains fonctionnaires à la disposition de la présidence du Conseil, quitte à décider de leur sort dans un délai de deux ans...
“Quant aux membres des conseils d’administration, ils ont été tout simplement remerciés, car la loi ne permet pas de les faire bénéficier du même traitement que les directeurs généraux ou les fonctionnaires cadrés.”
- La réforme administrative a toujours constitué un dossier complexe et délicat pour tous les régimes, la plupart des tentatives effectuées jusqu’ici ayant échoué. Peut-on s’attendre à un succès véritable?
“La réforme administrative doit être précédée d’une décision politique adéquate, celle-ci devant être prise au plus haut niveau et au summum de la responsabilité.
“Or, une telle décision a été prise par le président Lahoud; puis, par le président Hoss. Aussi, doit-on s’attendre au succès de l’opération. Il importe, naturellement, que rien ne vienne la stopper. Je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’une entreprise saisonnière devant prendre fin dans trois ou six mois: c’est une opération perpétuelle et pourrait durer des dizaines d’années.
“Puis, la réforme fait partie du dossier du “développement administratif”. Il s’agit du maillon d’une longue chaîne. Si l’opération n’était pas poursuivie jusqu’à sa finalité, elle se retournerait rapidement contre ses promoteurs. A ce moment, un coup fatal serait asséné à la réforme et lui porterait préjudice”.
- La nomination de l’ancien directeur général de la Sûreté (M. Raymond Raphaël) au poste d’ambassadeur à Tunis, serait-elle une sorte de satisfecit? Et pourquoi n’a-t-elle pas été mentionnée parmi les décisions gouvernementales?
“L’ancien directeur général de la Sûreté fait partie du cadre officiel; il n’a donc pas été pris hors cadre et il a été décidé de ne pas engager de diplomates non cadrés.
“Quant à la non proclamation de sa désignation à l’instar des fonctionnaires du cadre administratif, elle est exigée par la tradition: celle-ci empêche la divulgation du nom d’un diplomate avant qu’il n’ait été agréé par le pays où il est accrédité.”
- Le gouvernement n’a pas encore fait connaître sa politique au plan économico-financier, la situation dans ce domaine se caractérisant par sa nébulosité...
“Je ne veux pas devancer le plan du gouvernement dans ce domaine, mais l’inquiétude suscitée par la situation économico-financière n’est pas récente; nous en supportons les séquelles et ceci constitue une partie de la responsabilité du pouvoir qui est continuité.
“Quoi qu’il en soit, une action est effectuée, actuellement, en profondeur et nous toucherons du doigt, incessamment, les mesures que le gouvernement compte prendre dans le cadre du projet de budget 99. Reconnaissons, toutefois, qu’il s’agit d’un grand dossier devant être traité avec responsabilité et réalisme; les solutions envisagées pour l’année courante ne donneront pas les résultats qu’on en escompte dans un délai de douze mois, mais au terme d’une action programmée.
“Nous avons déjà établi les priorités sur base desquelles le gouvernement doit œuvrer à l’effet de réduire le déficit budgétaire et la dette publique, l’un étant lié à l’autre. Puis, nous créerons de nouveaux moyens de financement, afin d’élargir la base des investissements dans notre pays et, partant, d’assurer de nouveaux emplois à la main-d’œuvre nationale.”
- Peut-on en déduire que le gouvernement compte accorder plus de facilités aux investisseurs?
“Nous avons apporté une conception nationale à la privatisation, de manière à la faire adapter à notre économie et savons que ce procédé assure des rentrées substantielles au Trésor.
Toujours est-il que l’attention est concentrée, principalement, sur la réduction du déficit budgétaire et de la dette publique. Il faut attendre fin février pour prendre connaissance du projet de la loi de finances et être fixé sur les orientations du pouvoir dans ce domaine.”
- Il est question de rouvrir le dossier de l’audiovisuel: qu’en est-il au juste?
“Nous réexaminerons cette loi dans son ensemble avec l’idée d’octroyer de nouvelles licences dans le cadre des conditions consignées dans la législation. Cela ne signifie pas qu’une décision a déjà été prise dans un sens ou l’autre. Quant aux demandes pour l’obtention de nouvelles licences, nous les étudierons à la lumière des rapports techniques.”
- Est-il possible que des licences accordées précédemment soient annulées?
“L’octroi ou le retrait des licences est lié à l’application de la loi en vigueur.”
- Envisage-t-on de placer Télé-Liban sous le système de la privatisation et la Banque mondiale a-t-elle formulé quelque demande à ce sujet?
“Télé-Liban se trouve en butte à de grands problèmes financiers, mais la Banque mondiale n’a rien présenté et seul le Conseil des ministres est habilité à se prononcer dans le sens qu’il juge valable.”
- A votre avis, la privatisation sauverait-elle Télé-Liban?
“Cette solution n’est pas aisée, car chaque Etat du voisinage et la plupart des Etats d’Europe ont besoin d’une tribune médiatique pour en faire leur porte-parole. Ceci est en rapport avec le concept de la souveraineté nationale. C’est pourquoi, toute décision que prendrait l’Etat à ce propos s’avère délicate; elle doit tenir compte de maintes considérations.”
- Les membres du gouvernement devront restructurer leurs ministères: auriez-vous dégagé une idée claire par rapport au ministère de l’Information?
“Je ne peux en parler avant d’en saisir le Conseil des ministres.”
- Certains milieux préconisent la suppression du ministère de l’Information et son remplacement par le Conseil national de l’Information; quel est votre avis à ce sujet?
“Dans certains pays, il n’existe pas de ministère de l’Information; mais dans notre milieu et notre environnement ce département demeure nécessaire. Cela ne signifie pas que son rôle doive rester statique; on devrait le modifier, en même temps que la stratégie de son action.”
- Qu’auriez-vous à dire à propos du dossier, combien complexe, des personnes déplacées? S’agit-il d’un dossier chaud et vous a-t-il échu en votre qualité de druze, comme l’était votre prédécesseur?
“Je ne le crois pas; il ne suffit pas que je sois druze pour qu’on me confie ce dossier.”
- Quel est l’impact de la présence de M. Walid Joumblatt au sein de l’opposition sur le retour des déplacés?
“M. Joumblatt jouit d’une importante position dans la montagne, région qui constitue 73% du dossier des déplacés. Sa coopération est donc essentielle. L’achèvement du dossier de certains villages requiert l’effort conjugué de toutes les parties. Ce dossier ne relève pas d’un ministre; il concerne la nation tout entière.”
- Maintenez-vous le contact avec M. Joumblatt?
“Il n’y a pas de rupture entre nous.”
- En tant que ministre des Déplacés, avez-vous dressé un bilan, comme l’a fait M. Michel Murr au ministère des Affaires rurales et municipales?
“J’ai effectué un relevé des fonds de la Caisse et des dépenses jusqu’à la fin de 1998. De même, j’ai dressé l’inventaire des équipements du ministère.”
- N’y a-t-il pas eu de gaspillage, d’autant que MM. Hariri et Joumblatt l’ont reconnu?
“Ceci est une autre question. Le gaspillage auquel ont fait allusion MM. Hariri et Joumblatt, est de deux sortes: la première concerne “Solidere”, dont les dépenses dépassent les sommes affectées aux régions abandonnées.
“Ainsi, le coût global des indemnisations a augmenté d’une façon considérable et il est inadmissible qu’un déplacé d’une région déterminée soit indemnisé moins qu’un autre.
“La deuxième sorte de gaspillage était due à des raisons politiques et à d’autres relatives aux situations dans lesquelles le dossier des déplacés a été ouvert, abstraction faite des appartenances et en l’absence de critères de base.”
- Selon vos estimations, quelles sommes sont nécessaires pour clore le dossier des déplacés?
“Elles dépendent des critères qui seront déterminés par le gouvernement.”
- N’y a-t-il pas un chiffre approximatif?
“Je ne peux préciser le montant avant la détermination des critères.”
- Le gouvernement a-t-il l’intention d’ouvrir des dossiers en vue de récupérer les fonds gaspillés de l’Etat?
“L’étude de chaque dossier révèle des erreurs qui doivent être vérifiées. Si nous persistions à rechercher les causes, nous devrions retourner en 1943 et ceci nous empêcherait d’accomplir notre devoir ou toute action positive.”
- On vous classe parmi les “sages” druzes. Vous placez-vous en dehors du conflit dont souffre la communauté?
“Je ne peux me placer en dehors du conflit. Je suis pour l’unité des rangs, afin de consolider la décision nationale. Aussi, les rivalités et les campagnes médiatiques ne servent-elles ni l’intérêt de la communauté, ni celui de la nation.
“La communauté druze est une composante essentielle de notre société, son histoire témoignant de son patriotisme et de son action à l’échelle arabe. Sa conception d’un pays sain, sa lutte contre le confessionnalisme et la corruption rejoignent la politique du nouveau régime basée sur la transparence.”
- Approuvez-vous M. Joumblatt quand il préconise la petite circonscription, ou préférez-vous le projet du bloc du président Berri dont vous êtes membre, favorable à la grande ou moyenne circons-cription?
“Cette question est soumise à l’étude du comité constitué lors de la deuxième réunion du Conseil des ministres. A mon avis, le député doit représenter le peuple, s’intéresser aux problèmes de ses concitoyens et, en même temps, être un bon patriote. Sa tâche principale consiste à légiférer et il doit se montrer à la hauteur des charges qui lui incombent.”
 
 
Propos recueillis par
HODA CHÉDID

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