tribune
UN ÉTAT-TAMPON
Le rassemblement international dont les funérailles du roi Hussein ont été l’occasion à Amman, souligne la place exceptionnelle que la Jordanie occupe dans la configuration du Proche-Orient. Ce royaume a constamment joué le rôle d’un Etat-tampon entre, d’une part, Israël et ses voisins immédiats et, d’autre part, entre ses voisins arabes eux-mêmes qui l’ont toujours convoité comme une annexe naturelle de leurs territoires respectifs.
Les chefs d’Etat qui se sont précipités à Amman étaient là, sans doute, pour rendre un dernier hommage au courage de ce roi qui avait su préserver son royaume de toutes les convoitises; mais ils étaient venus, aussi, pour évaluer les perspectives d’avenir et se surveiller l’un l’autre.
Pour les puissances occidentales et pour Israël, la Jordanie est, actuellement, une donnée primordiale pour le sauvetage d’un fragile processus de paix déjà en panne. Pour ses voisins arabes, elle demeure une proie que chacun ambitionne d’attirer dans son camp. Les Palestiniens, les premiers, par la bouche de M. Arafat, ont pris date en proposant une confédération. Ce serait, peut-être, l’occasion de rappeler cette vieille idée du comte Bernadotte, alors médiateur de l’ONU en 1948, d’un partage des territoires entre Arabes et Juifs, après addition de la Transjordanie à la Palestine.
Pour faire échec à ce plan, Bernadotte avait été assassiné par le groupe terroriste Stern dirigé par M. Itzhak Shamir, qu’on redécouvre chef du gouvernement israélien à la conférence de Madrid en 1991. Qu’en pense maintenant M. Netanyahu? Accepterait-il la création à ses frontières d’une puissance palestino-bédouine, alors qu’il refuse déjà l’Etat croupion que réclame Arafat pour le 4 mai prochain? Amman, pour ce qui la concerne, a tout de suite répondu à M. Arafat: tout doux; commencez par vous constituer en Etat; on verra plus tard.
Et quelle serait la position de la Syrie ou de l’Arabie séoudite ou de l’Irak? Pour chacun de ces voisins, le royaume hachémite n’est qu’une parcelle de leur désert.
En définitive, il est bien probable qu’aujourd’hui comme hier, la sauvegarde de ce royaume demeurera une donnée essentielle de la paix régionale, s’il doit y avoir une paix: un Etat-tampon. Une vocation généralement méconnue, ce qui éclaire les nombreux déboires du règne de Hussein. Car qui dit Etat-tampon dit neutralité et un pays neutre n’est pas concevable dans le monde arabe (le Liban, aussi, dans d’autres conditions, a bien connu ce problème). Comment le nouveau roi fera-t-il face à cette difficulté? C’est bien ce qu’ont voulu mesurer les nombreux éminents personnages réunis pour lui présenter leurs condoléances.
Dans ce mic-mac, le Liban n’a jamais eu un rôle à jouer. Quand il lui est arrivé de s’en mêler, singulièrement dans les années 55-58, il n’en a tiré que des nuisances.

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L’hommage au courage et à la sagesse du roi Hussein fut donc unanime. Mais rend-il compte de la réalité historique? Ce n’est évidemment pas l’objet d’un hommage posthume. Mais c’est l’occasion d’y méditer.
Pour le courage de Hussein, il n’y a aucun doute. Tous les témoignages concordent. Ce courage a été plus d’une fois poussé jusqu’à la témérité, au point de soulever parfois des questions sur la sagesse, justement. Sa participation à la guerre de 1967, par exemple, a souvent été critiquée. Mais pouvait-il s’en dispenser? N’y était-il pas acculé par la pression nassérienne? C’est ainsi, en tout cas, qu’il a perdu la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Et c’est ainsi que fut déclenchée cette vague de réfugiés palestiniens qui allait produire “Septembre noir” en 1970 à Amman et les guerres du Liban dont nous n’avons pas fini de liquider les séquelles, en particulier l’occupation d’une partie du Liban-Sud et de la Békaa.
Toute l’histoire de ce royaume hachémite a encore besoin d’être écrite ou réécrite. Le tapage médiatique, tout à fait remarquable dans la presse occidentale, à l’occasion de la maladie du roi et de son décès, met l’accent à la fois sur ses liens avec l’Occident, sur son mode de vie, sur ses rapports avec les dirigeants israéliens, sur sa sagesse. Cette sagesse, aujourd’hui aux yeux de l’Europe et de l’Amérique, se résume dans le traité de paix signé avec Israël et dans son intervention dramatique, malgré la maladie, pour le sauvetage de la négociation de Wye Plantation. C’est à cette aune qu’un Arabe est jugé dans la presse occidentale.
Le deuil de la famille royale et les sentiments de sympathie qu’il suscite appellent le respect. Les partager est une chose, juger une vie politique et réfléchir sur les conséquences de l’avènement d’un nouveau règne en est une autre.
Les chefs d’Etat venus à Amman pour les obsèques n’étaient pas là pour pleurer. Et ils ne confondent pas les deux aspects de cette situation, l’humain et l’historique, comme le font facilement les politiciens libanais mus par un esprit de parti.

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Il est bien connu que la Maison hachémite, de Bagdad et d’Amman, avait sur le Liban des vues particulières qui ne correspondaient pas aux ambitions des Libanais eux-mêmes. Le rapprochement des années 53-58 dans le cadre du Pacte de Bagdad et de la campagne anti-nassérienne ne doit pas nous tromper; il se déroulait au niveau d’une classe dirigeante qui devait sombrer dans les troubles de 1958.
Dans l’ensemble, si l’on considère le cours de la politique hachémite depuis 1919, on ne peut pas affirmer qu’elle ait eu du destin du Liban une idée conforme aux revendications du nationalisme libanais. On peut, d’ailleurs, en dire autant de tous les mouvements panarabes de l’époque. Autres temps, autres conditions.
On ne l’évoque que pour mémoire et pour ramener à une juste mesure l’émotion que beaucoup éprouvent le besoin d’exprimer à l’occasion de la disparition d’un monarque qui suscitait, après tout, une naturelle sympathie. 


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