Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD

UNE VIE DE RÊVE

Croyez-vous aux rêves? Inutile de sourire. Ce n’est pas si bête que ça un rêve.
Prenez la Bible, par exemple, eh! bien, la Bible est littéralement peuplée de rêves. Le rêve des sept vaches grasses et des sept vaches maigres que fit le Pharaon et que Joseph interpréta comme sept années d’abondance, suivies de sept années de famine. Le rêve que fit Zacharie avant la naissance de son fils Jean-Baptiste. Le rêve de saint Joseph au cours duquel l’ange Gabriel lui apparut pour lui ordonner d’emmener l’enfant Jésus et sa mère Marie en Egypte afin de le soustraire à la vengeance d’Hérode.
Dans un passé plus récent, il y a le fameux rêve d’Abraham Lincoln qu’il raconta dès son réveil à sa femme: “Je vis devant moi un mort exposé sur un catafalque et veillé par des soldats au garde-à-vous. Le mort avait le visage recouvert du drapeau américain. Je demandai à un des soldats: “Qui est mort à la Maison-Blanche?”. Il me répondit: “C’est le président, il a été assassiné.” Dix jours plus tard, Lincoln était assassiné.
Vous me direz ce que vous voudrez, mais ça fait un petit remue-méninge tout ça. J’avoue être moi-même assez sceptique à ce sujet. Je le suis depuis l’époque du “Hibou”.
Le “Hibou” était le surnom - peu charitable - que l’on donnait en famille à une arrière-cousine de ma mère. Elle rêvait pratiquement toutes les nuits. Ce n’était que morts violentes, carnages, massacres, catastrophes, épidémies, fléaux... De quoi faire un pied de nez à l’Apocalypse. Si le quart du tiers de la moitié de ses rêves s’était réalisé, toute l’humanité aurait, à l’heure actuelle, disparu de la surface du globe dans les pires conditions.
Je ne sais pour quelle raison, cette rassurante personne avait fait de moi son auditeur favori. Ainsi, j’avais vécu une partie de mes vacances scolaires dans l’épouvante, les yeux fixés sur le calendrier, guettant en tremblant les sinistres échéances qu’elle me fixait chaque matin. Jusqu’au jour où un mien cousin décida de lui river son clou. Comme il l’avait souvent entendu affirmer que “manger” dans un rêve était signe de malheur et que, par contre, “des souliers” étaient un heureux présage, il vint la trouver et lui dit:
- J’ai rêvé que j’étais en train de manger des souliers avec lesquels quelqu’un me martelait la tête. Qu’est-ce que cela veut dire?
- Cela veut dire, répondit-elle furieuse, qu’en ce qui concerne les coups de souliers sur la tête, ton rêve va se réaliser tout de suite.
Cet incident me délivra à la fois de ma peur et du plaisir secret que j’éprouvais à vivre dans l’atmosphère envoûtante de l’au-delà.
Bien sûr, il m’est arrivé par la suite et jusqu’à tout dernièrement de me surprendre à rêver de choses bizarres, telles que: Il fait bon vivre dans ce pays... chacun peut avoir sa place au soleil... personne n’a besoin de piston pour obtenir ses droits... la justice y est la même pour tous... bientôt personne chez nous ne vivra au-dessous du seuil de la pauvreté... grâce à notre police, nous vivons dans la plus parfaite sécurité... le coût de la vie est devenu abordable pour les bourses moyennes...
Il m’est arrivé aussi de rêver plus grand (dans mes rêves, je suis souvent mégalomane): la situation économique reconnue prioritaire sur tous les autres problèmes... le budget - dont le retard paralyse tout le pays - enfin sorti des griffes du parlement... le président Berri ne met plus son grain de sel partout... le Premier ministre sait, enfin, ce qu’il veut... une loi sur l’acquisition et la restitution de la nationalité, selon les normes en usage dans tous les pays civilisés...
Sans compter le respect des droits de l’homme... le ministère de l’Environnement qui, au lieu de disparaître, serait érigé en super-ministère... la loi électotale votée sans discussions byzantines, dans le sens d’une plus juste représentativité, car en fait, une loi électorale c’est ça et non une alchimie destinée à transmuter en or des métaux (pour ne pas dire des confessions) différents. En résumé, c’est la naïve Alice en plein pays des merveilles.
Oui, je sais, plus idiote que ça, on meurt. Mais après tout, pourquoi ne serait-il pas permis de rêver? Pour moi, un pays où l’on doit s’en tenir à la stricte définition du dictionnaire: “Rêver: imaginer de toutes pièces des choses déraisonnables, chimériques et extravagantes”, est proprement invivable. 

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