Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD

UNE HISTOIRE À DORMIR DEBOUT

Déroutée par les événements qui se précipitent ces temps-ci sur la scène tant libanaise que régionale, déboussolée par l’avalanche d’accusations, de révélations, contre-révélations, démentis, démentis à leur tour, que les services - je ne sais plus lesquels d’ailleurs - nous servent chaque matin au petit déjeuner, j’étais en train de me demander s’il ne valait pas mieux abandonner le champ miné des commentaires politiques pour me garer en terrain plus sûr, lorsque je tombai par hasard sur N.G.
Politologue averti, observateur sans concessions, analyste lucide à l’humour souvent corrosif, N.G. remarqua tout de suite mon regard vacillant:
- Tu as un gros problème, c’est ça?
- Plutôt une question: qu’est-ce qui se passe au juste?
- Rien de bien nouveau, ma chère. C’est le même vieux jeu qui se renouvelle et se poursuit.
 - De quel jeu parles-tu?
- De ce que certains, bien plus talentueux que toi et moi, ont appelé “le jeu des nations”. Un jeu où tous les coups sont permis, surtout ceux au-dessous de la ceinture. A quoi pensais-tu?
- Je pensais, bêtement il est vrai, aux droits de l’homme, à la démocratie. Est-il possible que la raison du plus fort reste toujours la meilleure et que le loup représente le dernier stade d’évolution auquel l’humanité soit parvenue?
- Tu parles comme monsieur de La Fontaine, ma parole! mais le loup n’est que l’un des stades, après le tyrannosaure et le diplodocus. Le dernier stade d’évolution de notre monde est l’hyène, pas le loup. Une hyène c’est méchant mais c’est lâche. Elle a besoin de cruauté, d’agressivité pour survivre. C’est pourquoi, elle a pris le loup à son service. Plus exactement, c’est l’alliance naturelle loups-hyènes qui régit actuellement notre société.
Et de me conter cette histoire qu’il disait tenir d’un ex ou futur prix Nobel, je ne m’en souviens plus au juste. Il faut dire que je traverse une période de confusion totale, comme le reste du pays d’ailleurs.
- Il était une fois, commença N.G., une famille d’abeilles qui s’imaginaient vivre en toute sécurité, avant de se retrouver prises en tenailles entre une bande de loups et une tribu d’hyènes. Il advint un beau jour qu’un certain nombre d’hyènes furent attrapées en train de passer des morceaux de cadavres en contrebande. L’enquête menée par les loups prouva, sans l’ombre d’un doute, que ce n’était pas les hyènes mais les abeilles qui se nourrissaient de charognes. On arracha donc les ailes à un essaim de coupables et on les envoya ramper à perpétuité.
- Quelque temps plus tard, les hyènes s’aperçurent tout d’un coup, qu’en butinant de fleur en fleur, le reste des abeilles troublaient leur sieste par leur bourdonnement incessant. Les loups intervinrent aussitôt, accusèrent les abeilles de porter atteinte à l’ordre public et placèrent toute la production de miel sous séquestre dont on confia la garde à un consortium d’ours à la réputation bien établie.
“Puis vinrent les guêpes amenées par colonies entières qui occupèrent une partie des ruches et semèrent piqûres et désordres un peu partout sur le territoire. Les abeilles allèrent se plaindre aux loups. Bien mal leur en prit. Car les loups sautèrent sur l’occasion pour juger les abeilles incapables de se gouverner elles-mêmes. Ils firent venir un plein contingent de frelons qui massacrèrent quelques essaims et emmenèrent d’autres vers une destination inconnue, afin, sans doute, de leur inculquer le sens profond du mot “civilisation”.
Finalement, les hyènes annoncèrent que l’odeur du miel atrophiait leur odorat habitué à un autre genre de senteur. Les loups réagirent sur le champ, accusèrent les abeilles de fabrication illégale de produits toxiques et leur infligèrent de monstrueuses représailles jugées “légitimes” par le concert des animaux de la forêt. Aux rares sceptiques qui posèrent des questions, les loups expliquèrent que les abeilles avaient pris la fâcheuse habitude de se boucher le nez au passage des hyènes....
Bouche bée, plus “perdue” que jamais, j’interrogeai mon fabuliste:
- Et la morale de cette histoire à dormir debout? Qu’est-ce que ça veut dire?
- Cela veut dire, ma chère, que le monde dans lequel nous vivons n’est pas fait pour ceux qui ont l’odorat délicat. Il n’est pas fait non plus pour ceux qui refusent de hurler avec les loups. 

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