LA LEÇON DES RÉCENTES INONDATIONS: L’ÉVACUATION DES EAUX
PLUVIALES, PARENT PAUVRE DE LA TECHNOLOGIE LIBANAISE

Presque chaque hiver, en période de fortes pluies, le même scénario-catastrophe se répète: routes impraticables, automobilistes et piétons immergés, maisons et magasins commerciaux inondés, trafic et travail paralysés... Cela principalement sur les axes routiers vitaux et dans les quartiers des banlieues populeuses. Sans compter les dégâts inestimables occasionnés aux biens.


M. Jirayr Khatchadourian: un optimisme réaliste.

Chaque fois, de belles promesses sont faites par nos responsables sans, toutefois, changer grand-chose à cette désastreuse situation. Et tout est oublié une fois le beau temps et le calme revenus, en attendant d’être de nouveau surpris la saison hivernale prochaine.
Que faire devant une telle léthargie de nos édiles? Quelles sont les causes d’un tel déluge d’eau et de boue qui noie chaque fois notre littoral? Quels sont les remèdes ou solutions à apporter? Quels moyens faut-il mettre en œuvre pour améliorer l’évacuation des eaux pluviales? Autant de questions qui agitent les citoyens révoltés par un tel laisser-aller et que nous avons posées à l’ingénieur Jirayr Khatchadourian, vétéran des affaires municipales pour avoir œuvré 37 ans (de 1961 à 1998) au sein de diverses commissions, dont celle des travaux de la municipalité de Beyrouth. M. Khatchadourian appartient à la première génération d’ingénieurs de l’AUB et travaille dans plusieurs projets de routes, bâtiments et développement urbains au Liban et en Californie.
 
Bourrasque sur le front de mer.
Même scénario-catastrophe 
à chaque saison des pluies.
 
Avant de parler de remèdes, précise notre interlocuteur, il faut étudier les causes de ce phénomène d’inondations par les eaux de pluie. Elles sont dues, principalement, au déséquilibre grave entre l’infiltration de l’eau dans la terre et le ruissellement. Déséquilibre dû, surtout, à l’augmentation massive des constructions et à l’absence d’une infrastructure adéquate d’évacuation.
“Selon un cycle assez régulier, tous les cinq à sept ans, le Liban connaît une forte pluviométrie avec d’importantes précipitations ayant une moyenne de 50 millimètres par 24 heures, comme cette année. Avec la proximité de la montagne et la forte déclivité de 20 à 25%, toutes les eaux de pluie du versant occidental du Mont-Liban, au-dessous de 1.000 mètres (niveau moyen d’enneigement), arrivent massivement sur la côte. Leur volume est tributaire, aussi, de l’urbanisation à outrance. En effet, les constructions empêchent l’infiltration des eaux de pluie et augmentent celles de ruissellement. Selon un calcul simple, chaque édifice construit sur une parcelle de superficie moyenne de 1.000 mètres carrés, reçoit un volume d’eau de 50.000 litres et fournit une eau de ruissellement de 10 à 20.000 litres supplémentaires (selon la nature du terrain) qui viennent s’ajouter à la quantité d’eau se déversant sur le littoral. Ceci cause à chaque précipitation diluvienne d’inévitables inondations qui s’accroissent avec l’urbanisation sauvage. Surtout que la très grande majorité des routes du Liban sont construites sans tenir compte de l’écoulement. Un exemple édifiant: le tunnel de la nouvelle autoroute Ouzaï-Bir Hassan (sous la nouvelle piste de l’AIB) a été complètement inondé lors des dernières pluies, alors qu’il vient tout juste d’être achevé! Visiblement, l’évacuation des eaux pluviales est le parent pauvre de la technologie libanaise.
Quelles solutions suggérez-vous?
Si des précautions élémentaires ne sont pas prises, nous allons à la catastrophe. Celle-ci vient d’être évitée de justesse mais pour combien de temps? L’exemple de Caracas où une urbanisation sauvage, sans infrastructure a causé la mort d’une cinquantaine de milliers de personnes, doit nous faire réfléchir.
De tels accidents peuvent être prévenus d’abord par des moyens immédiats et élémentaires: ouverture avant la saison des pluies des rares réseaux d’écoulement existants, correction des erreurs tel le muret de séparation des deux bandes de l’autoroute Nahr el-Mott - Jounieh, etc... Mais le point important est l’élaboration d’un réseau complet d’évacuation des eaux pluviales, surtout dans les régions développées, en tenant compte de l’urbanisation existante et celle projetée. De même, il faudrait prévoir des canalisations pour l’écoulement des eaux sur les routes pour la sécurité des usagers et la préservation du réseau existant.
Ayant travaillé au Liban et en Californie, quel est votre point de vue concernant les 100.000 appartements vides et les 20.000 inachevés, sur notre territoire?
Ceci est un problème très grave qui affecte le marché immobilier actuellement dans un état moribond. Cette situation a causé un tort énorme à l’économie nationale en immobilisant près de dix milliards de dollars. En effet, il faut évaluer à 100.000 dollars le prix moyen de chaque appartement. Sur ces dix milliards de dollars immobilisés, il faut compter cinq milliards en sortie de devises pour les matériaux importés et la main-d’œuvre étrangère. En Californie, dans les cas où le nombre d’appartements vides dépasse un certain barème, les autorités décrètent un “moratorium” (arrêt) sur la construction d’habitations pour un temps limité, soit de 1 à 3 ans. A titre d’exemple, la ville de Glendale a instauré un “moratorium” à plusieurs reprises durant les quinze dernières années. Une solution similaire permettrait d’assainir le marché foncier, de lui donner un second souffle et de juguler l’urbanisation à outrance, source de bon nombre de nos maux.
 
INONDATIONS: CAUSES ET EFFETS

- Quantité de pluie en 24h: environ 50m/m soit 50 litres au m2.
- Superficie moyenne d’un immeuble: 1000m2.
- Quantité de pluie en 24h par immeuble: 50.000 litres.
- Infiltration jusqu’à saturation: environ la moitié.
- Ruissellement: de 10 à 20.000 litres (selon nature du terrain).
Avec chaque construction, une partie des 50.000 litres infiltrée devient ruissellement, donc augmente la quantité d’eau qui se déverse en un laps de temps très court sur la plaine côtière. 

JEAN DIAB

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