Bloc - Notes

Par ALINE LAHOUD
LA POLITIQUE DU BOOMERANG
Il y a presque deux ans, nous nous sommes mis à rêver. Nous avons rêvé qu’un gouvernement ayant remplacé l’autre, nous allions entrer en convalescence et recommencer à vivre. Nous avons rêvé que le fameux plan quinquennal annoncé à grand fracas (mais qui n’a jamais existé qu’en déclarations creuses), allait nous tirer de la misère tiers-mondiste pour nous propulser aux portes du G8. Nous avons rêvé d’une politique économique qui donnerait du tonus à un peuple qu’une guerre de quinze ans avait dépouillé de tout; d’une politique fiscale intelligente, juste, équilibrée, moderne. Nous avons rêvé que le chômage serait jugulé. Nous rêvions quoi...
Nous ne savons pas quand le rêve a basculé dans le cauchemar et quand le carillon de fête tant attendu s’est transformé en tocsin. Un tocsin que sonnent entre autres le président de l’Association des industriels et celui  des syndicats unis d’accord pour dénoncer la situation catastrophique qui prévaut sur le plan économique et salarial.
Les usines ferment leurs portes, les unes après les autres. Les commerces baissent leurs rideaux. Employés et ouvriers sont licenciés. Les agriculteurs laissent leurs terres en friche, la production leur coûtant plus cher que les prix du marché. Le secteur hôtelier n’en finit pas de compter ses chambres vides. Le secteur artistique et culturel se réduit à deux brefs festivals que l’on tente par tous les moyens de supprimer.
Les salaires sont gelés et les prix, laissés la bride sur le cou, galopent.  Même les rajustements et les majorations, dans le secteur public, dus depuis le 1er janvier 96, n’ont pas encore été payés et ne le seront pas dans un avenir prévisible. Quant au taux de chômage, de l’ordre de 25% de la population active, c’est l’un des plus élevés du monde. Sans compter le Sud martyrisé qui baigne dans la désespérance et l’abandon total, tandis que les autorités se prennent les pieds dans la ligne bleue et discutent à perte d’haleine avec l’ONU du sexe des anges.
La seule politique qui ait droit de cité est la réduction du déficit budgétaire à 38%, ce qui, d’après les experts, est une illusion ne reposant sur aucune donnée mathématique exacte. Une sorte de mirage sans qu’il y ait au bout l’espoir d’une moindre oasis.
En fait, c’est la politique du boomerang. Pour combler le déficit, les responsables ont recours aux taxes, lesquelles sont surtaxées à leur tour.  Résultat: les consommateurs lessivés de taxes et surtaxes n’ont plus de pouvoir d’achat, ce qui fait que les commerces, ne pouvant plus écouler leurs marchandises, ne passent plus de commandes. Donc, pas d’importations, pas de rentrées douanières sur lesquelles compte le gouvernement en priorité pour se requinquer. Beau travail, en vérité!
Pour continuer à bercer les gens d’illusions - s’il existe encore preneurs ou rêveurs - on nous parle “d’investisseurs”. Quels investisseurs? Que viendrait faire chez nous un investisseur - même le plus stupide du monde - sans électricité (et quand le courant passe c’est à un prix prohibitif), sans eau avec, en perspective, des factures de téléphone astronomiques, des droits de douanes à faire frémir, des tracasseries administratives qui frisent le sadisme, une bureaucratie envahissante où le fonctionnaire obtus le dispute au filou pour bloquer la moindre formalité.  Et nous ne comptons pas les bakhchiches, les commissions. Cela, sans parler de la situation qui règne au Sud et qui, non seulement décourage tout investisseur, mais pousse les résidents eux-mêmes à s’en aller à la recherche de cieux plus cléments.
Ceux qui restent sont ceux qui jouissent de tous les privilèges économiques, politiques ou autres et dont les fortunes sont gardées bien au chaud à l’étranger. Il y a, aussi, ceux qui n’ont pas de quoi voyager, ceux qui n’ont plus rien à perdre et ceux qui sont trop âgés pour avoir encore un avenir.
Le seul avantage d’une telle situation - par ailleurs dramatique - c’est qu’ayant touché le fond, nous ne pouvons plus que remonter (même les noyés remontent à la surface), si tant est que les dénommés “décideurs” - quels qu’ils soient - veuillent bien nous le permettre. 

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