Editorial



Par MELHEM KARAM 

IMPUISSANCE ET ASPIRATION.... DES NATIONS-UNIES AU LIBAN

En tout temps, depuis que l’homme existe, il a eu droit à améliorer ses conditions de vie et a été enclin vers ceux qui disposent des espèces sonnantes. Devons-nous trouver cela étrange aux élections législatives du Liban et, spécialement, à Beyrouth?
Mais l’argent seul ne fait pas les élections et l’homme ne vit pas que de pain. Les élections ont été faites à Beyrouth et auparavant dans la montagne avec autre chose aussi... avec un flair qui, chez les Libanais s’est avéré être très ancien comme le “rouleau compresseur” et “l’autobus”, au Sud, dans la Békaa et dans la montagne même. Aux élections du 25 mai 1947, lesquelles n’étaient pourtant pas l’exemple et le modèle, toute la liste du Pouvoir a réussi au Mont-Liban, sauf Youssef Saouda.... Et la seconde liste avait perdu, hormis cheikh Salim.
Deux listes loyalistes, qui l’eût cru? étaient en lice. Une liste présidée par Camille Chamoun, en accord avec le président de la République, cheikh Béchara el-Khoury qui répétait: “Nous ne formerons pas de liste avant le retour de Camille qui est pareil à mon fils Khalil”. Et une liste sous la présidence de cheikh Salim el-Khoury, frère du chef de l’Etat.
Camille Chamoun est revenu de Londres où il était ministre plénipotentiaire pour constituer la liste et constater, après le succès de cette liste, qu’il était esseulé avec son futur allié Kamal Joumblatt. Quant aux quinze autres, ils l’avaient abandonné, étant choisi, au départ, par cheikh Béchara, en prévision de la bataille de la reconduction de son mandat. Camille Chamoun croyait être le successeur de cheikh Béchara, selon un accord conclu en 1943. Ses autres colistiers l’avaient abandonné.
L’argent, politique ou pas, n’est pas chose nouvelle, ni le “rouleau compresseur”. Les porteurs d’argent ont changé, de même que les conducteurs du “rouleau compresseur”. En 1951, Ahmed el-Assaad a accédé au parlement à la tête d’une liste de quatorze députés... l’ensemble des députés du Liban Sud. Mais faut-il dire que “le 25 mai”, quatre années auparavant, s’était soucié de maintenir un équilibre entre les “familles” libanaises. Des voix ont été ajoutées à des gens dont l’arrivée était exigée pour assurer cet équilibre. Et quand “le 25 mai” a constaté que ces “familles” continuaient à s’opposer à lui, toute latitude d’agir a été laissée au leader de Taybé en 1951. Sabri Hamadé, Henri Pharon et Joseph Skaf étaient, tout aussi bien, propriétaires de “rouleaux compresseurs” et d’autobus.
Il en était ainsi partout, avec la différence qu’en certains endroits, ils politisaient l’argent et, dans d’autres, ils finançaient la politique. Le parlement de 2000 ne comprendra pas parmi ses membres Salim Hoss, Tammam Salam, Mohamed Youssef Beydoun et Talal Méraabi. Comme dans la Chambre de 57: Kamal Joumblatt, Ahmed el-Assaad, Saëb Salam et Abdallah Yafi avaient été remplacés par Kahtane Hamadé, Ali Bazzi, Faouzi Hoss et Khalil Toufic Hibri.
Est-ce parce que la démocratie l’a voulu? Non, naturellement. Ni la démocratie d’hier, ni la démocratie d’aujourd’hui. Ce qui s’est passé hier et aujourd’hui, est une histoire que renie la démocratie et dont elle ressent de l’amertume, comme un oiseau entre les mains d’un garçon cynique.
Puis, est-il vrai que la démocratie s’est revitalisée du 27 août au 3 septembre, alors qu’elle était malade auparavant? Nous souhaitons que cela soit vrai et que ceux qui l’affirment aient foi dans le fait que ce qu’ils disent ne ressemble pas à ce que les “Helfistes” ont dit des “Nahjistes” en 1968, la démocratie étant le grand absent, hier comme aujourd’hui.
Sont-ce des paroles pessimistes? Que Dieu nous en préserve. Ce sont les paroles de la réalité qui l’emportent sur l’illusion et doivent être échangées quotidiennement. Un échange pratique, sincère, éloigné des théories connues des élèves des écoles et des étudiants des universités. Ainsi, nous pourrions réaliser quelque chose de la démocratie.
Posons, ici, quelques questions sans citer des noms. Si certains candidats n’étaient pas des fils de “familles” se seraient-ils aventurés sur la grande arène? Ils peuvent être surdoués, mais ils sont avant tout des fils de “familles”. Comme s’il était écrit au génie digne de tomber devant des murs infranchissables réservés à des noms figurant dans la dévolution successorale libanaise.
En est-il ainsi partout dans le monde? C’est vrai. George Bush et Al-Gore, chevaliers de la bataille présidentielle en Amérique, dont les chances restent aléatoires pour le moment: Bush était, d’abord, le mieux placé. Puis, Al-Gore, tous deux étant fils de deux grands hommes politiques. Le premier est fils de président et, le second, fils de sénateur. Et les fils de Kennedy, nous l’avons écrit une fois, ont dit au congrès du parti démocrate, qu’ils œuvraient en vue d’assurer le succès d’Al-Gore, afin que la famille Bush ne supplante pas celle des Kennedy. Des familles, des pancartes et des descendances dont les noms sont gravés dans le bois de chêne.
Les “familles” sont pareilles aux royautés tant qu’elles s’héritent. Peu importe si l’héritier est, parfois, un homme du commun des mortels moins qu’ordinaire, réclamant le legs qui lui échoit sans fatigue.
C’est une vérité libanaise et une vérité universelle. Le leadership palestinien n’échoit qu’à un homme de “Fath” et de Jérusalem. Est-il étrange, après cela, qu’Emile Lahoud, le grand maître, ait beaucoup ri et fait rire par deux vers qu’il a composés le jour où Wadih Achkar a été élu député à Beit el-Kekko, petit village metniote proche de Kornet Chéhouane?
Telle est la démocratie: que soit élu quiconque ne porte pas au poignet des bracelets en or, ni la pourpre. Salim Hoss a prononcé des mots frappants sur la démocratie des élections en Conseil des ministres: “La plus grande preuve de leur caractère démocratique, c’est ma chute!”
Ces paroles ont été dites après les élections. Avant le scrutin, une requête réclamait le contrôle de la consultation populaire par des observateurs internationaux. Hoss a jugé la demande inopportune, parce que le Liban est un pays démocratique. En Yougoslavie, des paroles ont été dites contraires à celles du chef du gouvernement libanais. Pas besoin de faire appel à des observateurs internationaux, parce que les résultats sont connus. Ceux qui l’ont dit, c’est l’Occident incapable avec le président du Montenegro de mettre un terme aux agissements de Slobodan Milosevic qui continue à défier la Justice internationale, même après avoir été accusé par le tribunal de La Haye. Les Nations Unies siégeant la veille du troisième millénaire, surtout après le discours du secrétaire général à ce sujet, doivent se pencher sur ce fait grave. Milosevic, Pinochet et les autres. La levée de l’immunité couvrant Pinochet a réconcilié la magistrature chilienne avec le peuple chilien, parce qu’elle a placé le responsable de la “caravane de la mort” en 1973 dans le box des accusés. Comme si la magistrature a placé l’Histoire dans sa responsabilité, sans tenir compte des généraux qui demandent de juger l’Histoire, pour que les gens voient dans quel rang se tient Pinochet.
Cependant, les Nations Unies, l’organisation impuissante en dépit de la “messe onusienne” et du communiqué du millénaire, sait que la coopération internationale, non elles, entre l’Espagne et la Grande-Bretagne, a ouvert la porte du tribunal à Augusto Pinochet.
Et les Nations Unies savent qu’elles étaient faibles au Rwanda, au Congo, en Bosnie et en Sierra Leone. Et que dirons-nous du Liban-Sud avant et même après la libération? A l’instar de la Société des Nations avant elles, les Nations Unies sont une image de la légalité internationale, pas plus. L’action est aux grandes puissances qui considèrent l’organisation internationale comme un monde qu’elles utilisent en cas de besoin...
C’est pourquoi, Kofi Annan a parlé des questions humaines, sans rien dire des questions politiques, ou presque, insistant sur l’humanisation de la mondialisation ayant présent Seattle devant les yeux. Aussi, a-t-il entendu Bill Clinton, Yasser Arafat et Ehud Barak parler de solutions promises pour régler le conflit palestino-israélien, ne croyant pas en ce qu’il entend, parce qu’il sait que les Nations Unies elles-mêmes, soumises à la volonté des grands, n’ont pas rédigé la résolution 242, laissant à Arthur Goldberg, délégué de l’Amérique, y écrire “le retrait de territoires occupés” au lieu “des territoires occupés”... C’est-à-dire “de tous ces territoires”. Elles ont entendu les délégués arabes manifester leur opposition, se contentant d’enregistrer leur position et faisant confiance au juif américain. Et Goldberg, en fin de compte, l’a interprétée à sa guise et comme l’a voulu Israël. Les Arabes, disaient-ils, ont eu le droit d’exprimer leur opinion sans que ça ne change en rien le sens de la résolution. Après Goldberg, Kissinger est venu et le jeu est resté le même. Nul n’a oublié encore le fait pour Hafez Assad d’avoir rappelé à Kissinger les paroles de Nixon sur un retrait israélien total du Golan, en présence de Kissinger qui a demandé: “Est-ce lui qui vous a dit cela? Peut-être s’est-il exprimé à voix basse que je n’ai pas entendue”. Après Kissinger est venu Straus... La situation américaine n’a pas bougé d’un pouce.
Cinquante-cinq années après leur fondation, il manque aux Nations Unies des choses fondamentales, spécialement l’unité, à l’instar de toutes les organisations qui se composent d’Etats et constituent des entités soumises à la volonté de ces Etats. Kofi Annan ne peut avoir oublié cette déclaration de son prédécesseur, Boutros Ghali: “Je suis fonctionnaire chez cent quatre-vingt cinq patrons”. Cent quatre-vingt cinq? Un seul patron est plus que suffisant pour le fonctionnaire. Car la volonté du patron, dans l’esprit du fonctionnaire, ne peut être rejetée. Que serait-ce avec cent quatre-vingt-neuf, le nombre des Etats membres actuels de l’instance internationale?!
Dans cette mer humaine agitée, le Liban qui aspire à s’humaniser, tente de former un gouvernement inspirant confiance et ne suscitant pas les susceptibilités. Parce que les pays donateurs le regardent et ajournent leur conférence jusqu’à la constitution du Cabinet... L’évacuation totale reste parmi ses soucis. Comme l’implantation et les garanties sociales. Les gens qui ont profité de “l’argent politique” savent pertinement bien que l’éphémère ne peut remplacer le stable, la justice sociale seule leur apportant la quiétude. 

Photo Melhem Karam

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