Quant au calme apparent qui caractérise la situation politique,
il ne reflète pas la réalité, surtout en ce qui concerne
le choix du futur Premier ministre, lequel donne lieu à d’intenses
tractations et conciliabules. Les milieux politiques et parlementaires
se perdent en conjectures autour de la personne du nouveau chef du gouvernement
et des ministres, sans qu’on parvienne à s’en faire une idée
exacte. Il faut attendre le 17 octobre, date à laquelle l’actuel
Cabinet présentera sa démission, pour que commence le compte
à rebours, par les consultations parlementaires qu’entamera le président
de la République.
Jusqu’ici, le choix semble devoir se limiter à deux “présidentiables”
sans plus: MM. Rafic Hariri et Najib Mikati. Le premier a multiplié
les contacts au triple plan local, arabe et international, plus précisément
avec les centres de décision, en se présentant comme le champion
du sauvetage économique. De plus, il a mobilisé sa “machine
politique” non moins imposante que sa “machine électorale” pour
assurer son retour au Sérail. Au début de la semaine et dès
son retour de Sardaigne où il a passé dix jours, M. Hariri
a conféré avec le président Nabih Berri, passant en
revue avec le chef du Législatif la conjoncture locale, avant de
rendre visite au chef de l’Etat, probablement à la fin de la semaine.
De son côté, M. Mikati ne reste pas inactif, mais il y
a lieu de signaler que même son propre bloc parlementaire n’a pas
encore avancé sa candidature. On sait que le lendemain des élections
au Liban-Nord, son colistier, Sleimane Frangié s’était prononcé
publiquement en faveur de la candidature de M. Hariri. Quoi qu’il en soit,
le ministre des Travaux publics et des Transports semble avoir des chances
sérieuses d’accéder à la présidence du Conseil.
A propos du problème gouvernemental, il importe de faire état
d’une déclaration faite par cheikh Hassan Nasrallah, secrétaire
général du “Hezbollah”, en recevant mardi M. Melhem Karam,
à la tête du conseil de l’Ordre des journalistes. Mettant
l’accent sur la nécessité de sortir le pays de la crispation,
il a émis ces réflexions: “Nous refusons de ramener le Pouvoir
à une personne, quelle qu’elle soit. Ceci ne veut pas dire que notre
choix va vers un candidat à la troisième présidence
aux dépens d’un autre. Le Liban a besoin d’être sauvé
d’une situation si peu enviable dans laquelle il se débat, d’autant
qu’il affronte bien des défis”.
Quoi qu’il en soit, bien des développements se produisent ces
temps-ci sur la scène locale, devant déboucher d’ici à
la mi-octobre sur des alliances parlementaires autour du candidat à
la présidence du Conseil. Pendant ce temps, le président
Berri se préoccupe de restreindre la “bataille du Sérail”
à un cadre normal, loin de toute tension, comme c’est le cas par
rapport à la “bataille de la présidence de l’Assemblée”.
En fait, cette seconde bataille, n’en est pas une, pour la simple raison
qu’aucun concurrent sérieux n’a émergé jusqu’ici et
M. Berri est assuré de se succéder à lui-même.
Aussi, le président de la Chambre des députés
est-il le mieux placé pour faciliter le règlement du problème
gouvernemental. Il aidera le président Lahoud, partant de la nécessité
de sauvegarder le principe de la séparation des pouvoirs, tout en
préservant leur équilibre et leur coopération. Selon
des sources fiables, le chef de l’Etat adoptera un nouveau style après
la formation du nouveau Cabinet, dans le but de consolider le dialogue
interlibanais dans tout ce qui se rapporte à l’édification
de l’Etat de la loi et des institutions. Le président de la République
veillera, scrupuleusement, à associer toutes les forces vives de
la nation à la prise des décisions touchant les questions
vitales, le projet du régime étant celui de tous les Libanais.
Le président Lahoud a mis les choses au clair à propos
de l’échéance gouvernementale, en définissant les
spécifications de la personnalité appelée à
assumer les charges de Premier ministre ou une fonction ministérielle.
“Tant le chef du gouvernement que les ministres, a-t-il déclaré,
doivent avoir la capacité de contribuer à l’édification
de l’Etat de la loi et des institutions, de faire face aux échéances
régionales et de relever l’économie nationale”.
Le président de la République a écarté
la possibilité de répartir les portefeuilles ministériels
sur la base du principe qui avait été adopté par le
précédent régime, celui des “quotes-parts”, le Cabinet
à constituer ne devant pas, de ce fait, constituer un fromage à
partager. (Le président Fouad Chéhab utilisait fréquemment,
autrefois, le terme de “fromagistes” en parlant des hommes politiques).
Par cette prise de position, le président Lahoud a voulu hisser
le problème gouvernemental à la logique de l’édification
de l’Etat et non plus à celle du “partage des parts”. Partant de
sa conception que tous les Libanais sont tenus de donner à l’Etat
et non de le considérer comme une vache laitière dont chacun
tire profit dans son propre intérêt.
Ainsi, les portefeuilles ne seront pas répartis comme précédemment
entre la “troïka”, ce qui était la cause de l’échec
des précédents gouvernements, ces derniers s’étant
montrés incapables de résoudre les problèmes auxquels
le pays est confronté depuis la fin de la guerre. Des mini-crises
s’étaient produites sous l’ancien régime, provoquées
par des litiges sur la répartition des parts et cela s’était
répercuté, négativement, sur la monnaie nationale.
A tel point, que la Banque Centrale a dû prélever près
de deux cents millions de dollars de ses fonds de réserve pour atténuer
la pression sur la livre. C’est, assurent les observateurs, ce que le président
Lahoud a voulu signifier en disant que les principes exposés dans
son discours d’investiture devraient constituer les lignes de base de la
déclaration ministérielle du prochain Cabinet.
Après la détermination des principes sur base desquels
sera formé le futur Cabinet, les hautes autorités s’emploient,
d’ores et déjà, à dégager la forme du nouveau
gouvernement qui sera une formation largement représentative: un
gouvernement politique et d’entente nationale élargi, au sein duquel
“Amal” et le “Hezbollah” seraient représentés par un ministre
chacun, afin d’assurer la représentation des autres blocs de l’Assemblée
et partis qui le méritent.
La nouvelle équipe gouvernementale compterait, dit-on, un certain
nombre de technocrates à qui seraient confiées des missions
en rapport avec leur compétence et leur spécialisation.
Par ailleurs, la conférence des pays donateurs, en dépit
de son renvoi, n’est pas reléguée à l’arrière-plan:
les responsables poursuivent ses préparatifs, d’autant que des organisations
non gouvernementales (ONG) doivent prendre la relève des Etats et
se réuniront le 28 septembre à Beyrouth, ainsi que l’a annoncé
mardi l’ambassadeur d’Italie au cours d’une visite au président
Hoss. De toute façon, le futur Cabinet devra être formé
dans la seconde quinzaine du mois prochain, à moins de complications
imprévisibles.
De toute manière et dès son retour de New York où
il a prononcé le mot du Liban devant l’Assemblée générale
des Nations Unies, le président Hoss a informé le chef de
l’Etat de la teneur de ses entretiens avec plusieurs de ses homologues
étrangers. Il nous revient que M. Hoss a fait part de ses craintes
quant à un torpillage définitif de la conférence des
pays donateurs, ces derniers ayant lié sa tenue à des conditions
dont quelques-unes sont rédhibitoires... en ce sens qu’elles établissent
un rapport avec le problème gouvernemental et la situation au Liban-Sud,
où l’Armée libanaise a commencé à se déployer
ces derniers jours à partir de la région de Jezzine.
Le président Lahoud a soutenu que le report de la conférence
des pays donateurs, ne minimise nullement la valeur de la victoire remportée
sur l’ennemi israélien, tout en exprimant son appréciation
des efforts déployés par le secrétaire général
de l’ONU et des Etats ayant fait part de leur disposition à accorder
une aide au Liban-Sud.
Quant au président Hoss, il s’est limité à dire:
“Je ne veux pas interpréter le report de la conférence, comme
un prélude à son torpillage. Elle pourrait se tenir dans
quelques semaines ou mois, d’autant que le secrétaire général
de l’ONU donne la preuve de sa compréhension des besoins du Liban-Sud.
J’ai touché du doigt le respect de la communauté internationale
à notre pays, après l’exploit qu’il a réalisé
en mettant fin à l’occupation israélienne”.