La foule des manifestants massés devant le
parlement.
Jeudi 5 octobre, l’afflux vers la capitale avait commencé dès l’aube. Cette journée devait être le point culminant de la désobéissance civile entamée le 2 octobre, à l’appel de l’Opposition démocratique de Serbie (DOS) groupant dix-huit partis pour réclamer la reconnaissance de la victoire de son candidat Vojislav Kostunica à la présidentielle du 24 septembre. Cet appel a été largement répercuté jusque dans la Serbie profonde et comme une onde de choc, a jeté dans la rue des dizaines de milliers de citoyens depuis Novi Sad (deuxième ville de Serbie) dans le Nord jusqu’à Nis, Leskova, Vranje, Krusevac, Surdulica, Zajecar dans le Sud, en passant par Cacak au centre et les a même incités à converger vers Belgrade parfois à l’aide de grues et de bulldozers. Ce qui au départ avait été conçu comme un mouvement pacifique, a fini par tourner à l’émeute. Les manifestants avaient été surpris et exaspérés par la décision de la Cour constitutionnelle d’annuler le premier tour de la présidentielle du 24 septembre. Etait-ce cette nouvelle tombée comme un couperet ou la volonté réelle d’en découdre avec les autorités qui a précipité la foule vers le parlement?
![]() pour prononcer le serment constitutionnel. |
![]() Milosevic félicitant Kostunica. |
LA CHUTE DES SYMBOLES D’UN RÉGIME SUBITEMENT
HONNI
Les rangs des manifestants ont grossi démesurément pour
dépasser les 300.000; d’aucuns parlent d’un demi-million. La fièvre
est si bien montée qu’il a suffi qu’un seul homme se lance à
l’assaut du parlement pour qu’instinctivement la foule le suive. Ce sont
les ouvriers de Cacak qui s’attribuent ce coup de force inouï suivis
des étudiants d’Otpor. Ils avaient réussi à forcer
les barrages de police et parvenir au centre de Belgrade d’où ils
ont investi le parlement. Les forces spéciales du ministère
de l’Intérieur tentent par le truchement de grenades lacrymogènes
de disperser la foule. En vain. A l’intérieur de l’édifice,
les policiers affrontent les émeutiers. Quelques coups de feu auraient
été entendus. Les policiers submergés dégagent
enfin la voie. D’aucuns jettent leurs casques et leurs vestes et fraternisent
avec la population. Bientôt, ils feront corps avec elle. Le parlement
est tombé. La foule y a déjà mis le feu et l’a saccagé.
Elle a arraché et lancé par la fenêtre les portraits
de Milosevic. Il est 16 heures.
L’atmosphère insurrectionnelle et les émeutes vont se
poursuivre deux heures durant. C’est au tour de la RTS, la Radio-télévision
serbe, l’un des symboles forts du régime Milosevic, de tomber. A
son tour, elle est saccagée et incendiée. Tout comme le siège
du Parti socialiste de Milosevic. Celui-ci menace de riposter “par tous
les moyens”. La population déchaînée n’en a cure. Elle
a commencé sa révolution. Qui pourrait donc l’arrêter?
La RTS tourne déjà casaque et l’agence officielle Tanjug
fait allégeance à l’opposition. TV Politika, la télévision
Studio B qui avait appartenu à l’opposition, prennent le train en
marche, de même que Politika, le premier quotidien du pays.
Ce que l’on avait craint ne se produit pas. Les mouvements de chars
ont fait demi-tour. Les soldats resteront cantonnés dans leurs casernes.
Le général Perisic, ancien chef d’état-major de l’armée,
qui a organisé la campagne de l’opposition, a entrepris des contacts
fructueux. L’armée n’a pas bougé. Elle ne bougera pas. Le
bain de sang n’aura pas lieu. La révolution qui a relativement fait
peu de dégâts, s’est soldée par deux morts et une centaine
de blessés.
Auparavant, les mises en garde ont afflué de partout. Schröder
s’est fait menaçant: “Ne tirez pas sur votre peuple. Ce sera une
catastrophe”. Clinton n’a pas cru “appropriée une intervention militaire”,
bien que “les Etats-Unis se tiennent partout aux côtés des
peuples qui luttent pour leur liberté”. Les messages de sympathie
envers le peuple serbe, les déclarations des leaders occidentaux
se multiplient. La peur est latente de voir le couple Milosevic finir comme
les Ceausescu lors de la révolution roumaine de décembre
1989 et qui a fait 1.500 morts, tandis qu’il se trouve bien protégé
à sa résidence dans le quartier huppé de Dedinje à
Belgrade. Le suspense est total. Les images de Belgrade restent, toutefois,
incrustées dans la mémoire. Ce sont “les plus extraordinaires
depuis la chute du mur de Berlin en 1989”, s’exalte Madeleine Albright..
En cinq heures, le dernier rempart du communisme en Europe vient de tomber.
| KOSTUNICA: “CELUI QUI PEUT VOUS REGARDER DANS
LES YEUX”
Surgi, quasi inconnu, dans la campagne présidentielle en août dernier, Vojislav Kostunica, le candidat de la DOS a vite fait de planer dans le sombre univers des Yougoslaves bannis de l’Europe et, pourtant, au cœur de cette Europe des Balkans où la paix serait vaine sans eux. Son slogan avait été simple: “Celui qui peut vous regarder dans les yeux”.
Et à juste titre. Car il apportait avec lui, par-delà
son expérience de juriste, son intégrité, son honnêteté
et un parcours sans failles en rupture totale avec le communisme.
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“CHÈRE SERBIE LIBÉRÉE”
Enfin, Vojislav Kostunica se présente à la terrasse de
la mairie de Belgrade, fait preuve d’un grand sang-froid et appelle la
population au calme. Toutefois, la voix soulevée par l’émotion,
il s’adresse à la “chère Serbie libérée “et
dit sa fierté “d’avoir été élu président
de la Serbie (...) Ce que vous voyez ici est historique. C’est la victoire
de la démocratie, la victoire du peuple serbe qui ne sera partagée
ni par Moscou, ni par Washington. Nous sommes prêts à libérer
la Serbie seuls (...) Le communisme est en train de tomber. La Serbie,
c’est l’Europe”...
Surmontant l’euphorie du moment, Kostunica annonce qu’il ne restera
pas longtemps à la barre et qu’à l’issue de nouvelles élections,
une nouvelle Constitution sera adoptée. Le soir même, il interviendra
à la télévision. Les jeux sont presque faits. La population
chante et danse dans les rues. Jusqu’à l’aube, elle ne connaîtra
pas le sommeil. Elle réinvestira la place le lendemain matin et
toute la journée; puis, la nuit.
La situation est mouvante et la journée du vendredi 6 octobre
sera fertile en bouleversements. Le ministre russe des Affaires étrangères
Igor Ivanov arrive à Belgrade, porteur à Kostunica d’un message
de félicitations du Kremlin. Moscou aura été la dernière
des capitales à reconnaître le président-élu,
attitude ambiguë d’un pays ami et frère que Milosevic irritait
déjà depuis longtemps. Jouant peut-être de façon
déterminante le rôle d’un messager de paix, Ivanov rencontre
le patriarche Pavle (l’un des premiers à avoir salué le président-élu),
le chef de l’armée, puis Milosevic à sa résidence
de Belgrade et laisse entendre que celui-ci “entend continuer à
jouer un rôle politique, étant le leader de la première
formation politique du pays”. Ce qui irrite au plus haut point les leaders
occidentaux déterminés à juger l’ex-maître de
Belgrade inculpé par le TPI, en mai 1999, pour “crimes de guerre
et crimes contre l’humanité” et fait dire au général
Perisic que “Milosevic n’a plus que sa garde rapprochée (et que
) nous, nous avons les jeunes”. Il n’empêche que Milosevic est toujours
là avec des réseaux de soutien dans tout l’appareil de l’Etat
et qu’il pourrait rebondir. Le soir, toutefois, après une entrevue
d’une heure avec Kostunica qui s’est entretenu auparavant avec le chef
d’état-major de l’armée Nebojsa Pavkovic, il reconnaît,
lors d’une brève intervention télévisée sur
Yu-info: “Je félicite M. Kostunica pour sa victoire électorale
et je souhaite à tous les citoyens de la Yougoslavie beaucoup de
succès pour la période à venir”.
Auparavant, la Cour constitutionnelle avait confirmé la victoire
de Kostunica. L’armée déclarait que “les conditions légales
ont été remplies pour établir des relations de travail
avec le nouveau président yougoslave”.
![]() dans la partie supérieure du parlement. |
![]() |
![]() bâtiment de la RTS. |
UNE SI LOURDE TÂCHE
Dans l’après-midi du samedi 7 octobre, Vojislav Kostunica prête
serment au Palais des Congrès à Belgrade (le parlement ayant
été incendié l’avant-veille) devant les 173 députés
des deux Chambres (la Chambre des Citoyens et la Chambre des Républiques),
des dignitaires, de diplomates et des hôtes étrangers, dont
les ministres des Affaires étrangères de Grèce et
de Norvège. Il jure “qu’il respectera la Constitution de la République
fédérale de Yougoslavie et les lois fédérales
et (qu’il protégera) l’intégrité, la souveraineté
et l’indépendance de la RFY”. Sa première mesure en qualité
de président est la suppression des sanctions économiques
contre la petite République-sœur du Monténégro (650.000
habitants) dont le président pro-occidental Milo Dukanovic est tenté
de proclamer l’indépendance. Kostunica a, d’ores et déjà,
pour priorité de définir les relations de Belgrade avec les
Monténégrins, de même qu’avec les Hongrois de Voïvodine
et les Albanais du Kosovo. Il estime que la résolution 1244 du Conseil
de Sécurité plaçant le Kosovo sous protectorat international
(après 78 jours de bombardements de l’Otan en mars-juin 1999), n’a
pas été respectée et que Belgrade qui a été
pratiquement mise hors jeu, entend y récupérer sa souveraineté
bafouée. Kostunica est un nationaliste, modéré certes
et il en entend défendre les intérêts des Serbes dans
la province considérée comme le “berceau” de leur civilisation.
Les Occidentaux n’auront pas la partie facile avec ce nouvel interlocuteur,
légaliste à tous crins et jaloux des droits ancestraux de
son pays. En revanche, si le Monténégro choisissait enfin
la voie de l’indépendance, tout indique qu’il respectera sa volonté.
En prenant le pouvoir, Kostunica, porté par une opposition qui
a déjà arrêté son programme de travail, trouve
un pays exsangue que les treize années de pouvoir sans partage de
Milosevic et des années de sanctions internationales ont ramené
cinquante ans en arrière. La moitié de la population vit
sous le seuil de pauvreté. 40% sont au chômage, l’inflation
atteint les 60%, les services publics, quand ils existent, fonctionnent
mal et l’infrastructure est sinon ruinée, fortement endommagée
par les bombardements de l’Otan honnis de tous et qu’il a lui-même
vigoureusement condamnés.
“Toute l’Europe vous apporte appui et encouragement”, avait dit au
téléphone Chirac à Kostunica. La France, amie traditionnelle
des Serbes (une statue Marianne érigée à Belgrade
en témoigne) et présidente en exercice de l’UE, est restée
en contact permanent avec Kostunica au cours de ces deux dernières
semaines. L’UE, de même que les Etats-Unis ont salué vivement
le retour de la démocratie en Serbie. Berlin est passé aussitôt
à l’action en décidant l’octroi immédiat d’un million
d’euros (870.000 dollars) à la Yougoslavie en vue de réaménager
le Danube.
Réunis lundi 9 octobre à Luxembourg, les ministres des
Affaires étrangères des Quinze ont décidé la
levée définitive “de toutes les sanctions visant la République
fédérale de Yougoslavie depuis 1998, à l’exception
des dispositions frappant Milosevic et les personnes qui lui sont associées”,
notamment, les embargos aérien et pétrolier qui avaient déjà
été allégés ou suspendus. Ils ont également
levé les sanctions économiques, maintenant le gel des actifs
yougoslaves à l’étranger et l’interdiction de visas afin
de ne pas favoriser les anciens tenants du régime. Ils ont annoncé
un programme d’assistance sur sept ans de 2,3 milliards d’euros et prévu
de débloquer dans l’immédiat 240 millions d’euros en faveur
de la RFY déjà favorisée par une perspective d’intégration
au sein de l’UE.
La levée de l’embargo sur les armes relève de l’ONU qui
l’avait imposé en mars 1998. Quant au feu vert des investissements
du FMI et de la Banque mondiale, il sera donné par les Etats-Unis.
A ce sujet, le secrétaire américain à la Défense
William Cohen est clair: “Nous devrions, dit-il, lever les sanctions économiques
dirigées contre le peuple, mais en même temps maintenir les
sanctions contre Milosevic et son entourage”. Bill Clinton a, du reste,
appelé Kostunica au téléphone pour le féliciter
après son entrée en fonctions et prôné le réchauffement
des relations entre Washington et Belgrade. La communauté internationale
attend encore des gages de la part du nouveau pouvoir pour la levée
définitive de toutes les sanctions.
![]() |
![]() devant le parlement. |
LES HOMMES ET LES INSTITUTIONS
La révolution du peuple a annoncé la révolution
des institutions. “Nous avons fait les trois-quarts du chemin, a reconnu
Zoran Djindjic, l’un des principaux leaders de l’ex-opposition, nous avons
utilisé le pouvoir de la rue plus que le pouvoir des institutions.
Maintenant, il est temps pour nous de transformer le choix du peuple en
réalité”. Comment gouverner avec une équipe ministérielle
inféodée à Milosevic et un parlement où celui-ci
détient encore la majorité en raison du boycott par le Monténégro
des législatives du 24 septembre?
Passage à l’acte. Les chefs des principaux partis représentés
au parlement serbe ont ainsi décidé la tenue le 19 décembre
prochain d’élections législatives anticipées, comme
l’a annoncé Zoran Djindjic, de même que la formation d’un
gouvernement de transition composé d’experts. Aussitôt, le
Premier ministre yougoslave, Momir Bulatovic, a présenté
sa démission.
Dans un nouveau geste d’ouverture, Kostunica a favorisé le retour
de la famille royale en Yougoslavie.
Les vents soufflent dans la bonne direction. Mais les étudiants
sont toujours mobilisés. L’ennemi est encore tapi dans l’ombre.
Tout est encore possible. Ils n’auront pas fait la révolution pour
rien.
| LES OUVRIERS ET LES ÉTUDIANTS, FER
DE LANCE DE LA RÉVOLUTION
La révélation de ces journées d’octobre aura été la puissance de contestation du milieu ouvrier et rural qui n’en était pas familier. Si la rue yougoslave avait été à ce jour investie avec force par les étudiants qui y avaient contesté l’autorité de Milosevic, 88 jours durant, lors de l’hiver 96-97, elle ne l’avait guère été par les forces ouvrières et rurales.
Les ouvriers de Cacak se présentent aujourd’hui en héros.
Ils avaient forcé les barrages avec leurs bulldozers et, avec la
même force, donné l’assaut au parlement. Tout comme les 7.500
mineurs de Kolubara, ils ont su dire non au régime avec lequel ils
avaient longtemps pactisé.
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