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Réuni au siège du patriarcat à
Raboué, le synode des évêques grecs-catholiques a
élu, le mercredi 29 novembre, Mgr Loutfi Lahham, vicaire patriarcal
général à Jérusalem, patriarche de la
communauté. Succédant à S.B. Maximos V Hakim qui a
démissionné pour des raisons de santé, le nouveau chef de
lEglise melkite a choisi pour nom Grégoire III. Grégorios,
en grec, signifie le veilleur, dit-il pour expliquer son choix.
Agé de 67 ans, le patriarche élu a, à son actif, une vie
intensément remplie sur le plan religieux, ecclésiastique,
liturgique, pastoral, culturel et social. Dorigine syrienne, Loutfi
Lahham est né à Daraya près de Damas, en 1933. Dès
lâge de dix ans, il entre au couvent du Saint-Sauveur au Liban
(région de Saïda), où il poursuit ses études
secondaires, philosophiques, religieuses, avant de prononcer ses premiers
vux en 1949 et ses vux perpétuels trois ans plus tard. En
1956, il est envoyé à Rome, où il obtient un doctorat en
Sciences ecclésiastiques orientales et est ordonné
prêtre en 1959. De retour au Liban en 1961, il dirige le grand
séminaire au couvent du Saint-Sauveur, enseigne la théologie, la
liturgie et les études orientales. En 1962, il fonde la première
revue cuménique orientale de langue arabe: Unité dans
la foi, est nommé secrétaire général de la
commission épiscopale et liturgique relevant du patriarcat
grec-catholique et soccupe de différentes paroisses au Liban.
Lannée 1974 constitue un tournant important dans sa vie: il est
nommé vicaire patriarcal à Jérusalem, dans des conditions
difficiles, suite à larrestation de lévêque
Hélarion Capucci par les autorités israéliennes. Les
vingt-six années passées dans les lieux saints lont
profondément marqué et il en parle avec émotion. Il a de
même intensément marqué par sa personne, ses vastes
connaissances, son action ecclésiastique, liturgique, sociale,
culturelle et cuménique, sa propre communauté et les autres
communautés chrétiennes et musulmanes de Terre Sainte.
Aujourdhui, une nouvelle mission lattend à la tête de
lEglise melkite. En portant leur choix sur Loutfi Lahham, ses pairs du
synode savaient, dit-il, que je peux matteler à la besogne
mais je dois, dabord, écouter et voir avant dagir. En
dépit des visiteurs officiels ou autres qui ne cessaient daffluer
à Raboué, pour le féliciter, S.B. Grégorios III
nous a accordé un moment de son temps surchargé, avec la
simplicité et lhumilité de ceux qui ont en eux de grandes
qualités et valeurs. Il connaît, aussi, limportance du mot
et des médias, ayant à son actif de multiples publications.
Sil sexprime longuement sur les aspects liturgiques de son action
et de sa mission, il reste circonspect concernant les questions à
caractère politique qui préoccupent les Libanais, notamment la
présence militaire syrienne au Liban, les relations entre les deux pays
et justifie sa prudence par vingt-six ans dabsence du champ de
bataille.
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Deux
facteurs essentiels auraient, dit-on, favorisé votre élection
à la tête du patriarcat melkite: les vingt-six années
passées à Jérusalem, comme vicaire patriarcal et votre
appartenance à lOrdre des Salvatoriens. Est-ce exact? Je
ne peux pas dire que ces deux facteurs ont joué un rôle
déterminant. Cest plutôt lamour et lestime que
je porte aux évêques et quils me portent qui furent le
facteur essentiel. Peut-être, certains voulaient quon élise
un Salvatorien, mais je nétais nullement pour cette thèse.
Certes, je suis fier dappartenir à cet Ordre qui, comme les
autres, a beaucoup donné à la communauté et à
lEglise. Il ma, en tout cas, beaucoup donné personnellement,
moffrant la possibilité de me spécialiser à Rome
où jai obtenu un doctorat en Sciences ecclésiastiques
orientales. Evidemment, il y a une fierté naturelle chez les
hommes, au niveau des groupes, des diocèses et des communautés de
dire: cest un Salvatorien qui a été élu. Mais ce
nest pas la vraie politique de lEglise, car nous sommes tous pour
elle.
DÉVOUEMENT DANS LHUMILITÉ
Quest-ce qui a donc particulièrement favorisé votre
élection? Sans doute, laspect ecclésiologique,
scientifique et religieux de ma formation; peut-être, aussi, le
dévouement dans lhumilité. Car, même si on
reconnaît les dons et les qualités que le Seigneur nous a
donnés, il faut rester humble. Mon activité liturgique a
également joué en ma faveur. En tant que président de la
commission liturgique depuis 1986, jai réalisé une
uvre monumentale, une sorte dencyclopédie de six volumes de
2.000 pages chacun. Mes frères, les évêques, ont donc vu
que jai une grande capacité de travail et que je peux
matteler à la besogne.
SON
NOM: UN PROGRAMME EN SOI Avez-vous choisi le nom de Grégorios III en
hommage au patriarche Grégorios II, un Salvatorien, lui aussi,
élu il y a cent ans? Depuis, aucun patriarche na appartenu
à cet Ordre! Jai choisi, en premier lieu, ce nom pour sa
signification: Grégorios veut dire, le veilleur.
Lors de Son Agonie au Jardin des Oliviers en Gethsemanie, le Christ a dit
à ses apôtres: Veillez avec moi. Jai donc pris
ce nom pour deux raisons: je dois, tout dabord, veiller sur lEglise
et surtout ne pas le faire tout seul, mais avec nos évêques, nos
prêtres et toutes les possibilités, les qualités et les
richesses du patriarcat. Je dois donc être un Veilleur et
dire aux autres: veillez avec moi; soyez présents et vigilants; ayez les
yeux ouverts. Lautre aspect de ce choix est ecclésiologique, car
mon prédécesseur immédiat, Grégorios II Youssef
Seyour, dune grande famille de Damas, a beaucoup donné à
lEglise. Evêque puissant, il a fondé Saint-Paul à
Harissa, les écoles patriarcales de Beyrouth, du Caire, de Damas et le
Grand Séminaire de Sainte-Anne à Jérusalem. Sur le plan
ecclésiologique, il a obtenu du pape Léon XIII la grande
encyclique pro-orientale Orientalem dignitas (La dignité des
Orientaux) ayant marqué la reconnaissance de la tradition du patrimoine
religieux, ecclésiastique et spirituel oriental. Pour moi, le choix de
ce nom est donc en soi tout un programme. Nomen Omen dit-on;
cest-à-dire le nom est un programme. Par ailleurs,
sans être chauviniste, je ne peux pas non plus être totalement
détaché de mon patrimoine et du fait que le patriarche
Grégorios II était un Salvatorien dans la ligne très
ouverte du rôle cuménique de lOrdre du Saint-Sauveur.
Mais dans lEglise, il ny a pas de compartiment.
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S.B. le patriarche
Grégorios III Lahham, en compagnie de notre collaboratrice Nelly
Hélou.
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ÉCOUTER ET VOIR AVANT DAGIR Quels
problèmes essentiels se posent à la communauté et quelles
seront vos premières préoccupations? Je dois, tout
dabord, écouter, voir; puis, agir. Et pour cela, entrer en contact
avec les différents secteurs de ce grand patriarcat épars dans le
monde, le patriarche devant être un grand voyageur. Je le suis depuis
longtemps. Il doit être, aussi, un peu nomade, puisquil
réside à Damas, siège du patriarcat melkite
dAntioche depuis le XIème siècle, tout en venant souvent au
Liban; se rendre en Egypte, en Jordanie, en Terre Sainte et dans les pays
démigration. Pour lheure, jai demandé
quon me fasse parvenir une situation up to date de chaque diocèse
pour établir, à la lumière des données actuelles,
un plan daction global.
Quest-ce qui vous tient à cur, en
particulier? Le Seigneur a dit: Veillez et priez! Je voudrais lancer un
vaste mouvement liturgique et spirituel au sein de notre communauté.
Nous sommes dans le grand jubilé qui nous introduit au nouveau
millénaire. Il faut veiller et prier pour être à même
de pourvoir à tous les besoins, appels et attentes de nos fidèles
et de nos concitoyens en tout domaine: religieux, politique, social, de la
jeunesse. Tout cela forme un grand prisme de lumière multicolore
quil faut seconder par la prière. Un autre point très
important: les relations entre les communautés, surtout avec
lEglise grecque-orthodoxe. Je suis, dailleurs, un
cuméniste presque de naissance. En 1962, javais fondé
à Beyrouth la première revue cuménique orientale en
langue arabe où jai eu mes premiers contacts avec les
communautés maronite, orthodoxe, copte, anglicane... A Jérusalem,
jétais aussi le catalyseur et le pivot des relations
cuméniques.
SE
CONCERTER SOUVENT AVEC LE PATRIARCHE SFEIR Aujourdhui,
après votre élection, quen est-il, plus
particulièrement, de votre relation avec le patriarche maronite, S.Em.
le cardinal Sfeir? Nous sommes des frères appelés
à veiller ensemble sur lEglise. Lors de la visite de Sa
Béatitude après mon élection, je lai remercié
et lui ai exprimé le désir de nous réunir souvent pour
nous concerter et parvenir à une pensée commune, harmonieuse et
homogène dans un élan de fraternité et de consensus
spirituel. Cétait ma politique à Jérusalem. Je suis
décidé à la poursuivre avec toutes les communautés,
mais plus particulièrement avec Sa Béatitude Mgr Sfeir, car nos
deux patriarcats ont un rôle très important à jouer.
Doù la nécessité du dialogue permanent et de la
concertation suivie pour parvenir à une vision commune solide et forte.
De
façon plus précise, êtes-vous sur la même longueur
donde que le patriarche Sfeir concernant la présence et le
rôle syriens au Liban? Je suis un veilleur qui doit ouvrir
les yeux. Il faut donc prendre le temps pour voir les réalités
comme elles sont. Il est trop tôt pour moi de donner un point de vue. Il
faut nous concerter davantage avec Sa Béatitude et entrer dans son
optique pour vraiment voir comment uvrer en vue dun service commun.
Ce nest pas en disant si je suis ou non sur la même longueur
donde que le cardinal Sfeir, quon pourra traiter des
problèmes aussi graves et aussi importants pour le Liban. Nous sommes
tous au service de ce pays cher à notre cur, mais je dois entrer
encore plus dans loptique libanaise.
LE
LIBAN, CEST MON CUR ET MA VIE Considérez-vous ne
pas lêtre vraiment? Cela fait vingt-six ans que je suis
absent. Mais rassurez-vous, je suis concerné et jai toujours
été concerné par le Liban. Jaime le Liban:
cest mon cur, ma vie, ma jeunesse, mes études. Toute ma
culture est libanaise. Le Liban a forgé ma personnalité. De 1943
à 1974, jai vécu ici, à part mes cinq années
détudes à Rome. Mais depuis vingt-six ans, je suis
coupé du pays; je ne suis plus sur le champ de bataille. Et ce
nest pas facile.
LÉGLISE MELKITE A TOUJOURS JOUÉ UN
RÔLE DE CATALYSEUR Votre siège patriarcal est à
Damas. Vous êtes vous-même dorigine syrienne. Allez-vous
jouer un rôle de médiateur entre ces deux pays frères et
voisins? Ce nest pas moi qui joue ce rôle, cest mon
Eglise. Nétant liée ni à un pays, ni à une
nation, elle a toujours assumé ce rôle de catalyseur. Cest
ce que je disais à mes pèlerins à Jérusalem
où je donnais près de 150 conférences par an en
différentes langues. Notre communauté est un prisme très
diversifié. Très enracinée dans son orthodoxie, elle est
en même temps fidèle et fière de sa communion avec Rome.
Elle est de même un catalyseur dans la question arabe. Pour ma part,
étant donné que je suis Syrien dorigine, que jai
été éduqué au Liban et que jai passé
un si long temps en Terre Sainte, à Jérusalem, le cur du
monde arabe et du monde entier, je crois que jai été
préparé à ce rôle de médiateur, de catalyseur
et de pont. Il faut plus que jamais que je prenne cela en considération
pour remplir ma mission très difficile, mais très belle.
QUELLE SOLUTION POUR JÉRUSALEM? Vous parlez
avec beaucoup daffection et démotion de Jérusalem.
Comment voyez-vous la solution pour la Ville Sainte? Non seulement
jen parle avec affection et émotion, mais jai les larmes aux
yeux quand jévoque Jérusalem. Vingt-six ans, ce nest
pas peu! Lorsque vous marchez dans les rues de Jérusalem-Est, vous
réalisez à quel point elle est palestinienne, arabe,
chrétienne, musulmane et juive aussi, mais surtout arabe. Tout porte un
caractère arabe: les bâtiments, les souks, les habitudes, la
langue parlée et les lieux saints, bien entendu.
La
solution? En tant que chefs des Eglises chrétiennes à
Jérusalem, nous avons commencé, dès 1994, à tenir
des réunions pour donner notre point de vue concernant la Ville Sainte.
A notre avis, cinq aspects sont à retenir: tout dabord,
Jérusalem est une ville sainte pour les juifs, les chrétiens et
les musulmans, non seulement pour ceux qui vivent sur place, mais pour les
adeptes de ces trois religions divines du monde entier. Elle abrite, par
ailleurs, deux peuples avec leur Histoire, leurs traditions culturelles,
sociales, etc. Il faut, donc, prendre ces cinq éléments en
considération pour aboutir à une solution équitable.
Jérusalem-Est a toujours eu un caractère arabe et doit être
à eux, les Israéliens nont pas à dire: On la donne
aux Arabes, elle est à eux. Les juifs auront toujours le libre
accès à leur lieu sacro-saint quest le Mur des
Lamentations et qui fait partie de lhistoire commune des trois
religions monothéistes, puisque le Coran reconnaît tous les
prophètes de la Bible et, de même, le christianisme, bien entendu.
Ces dénominateurs communs sont importants à retenir pour la
solution politique.
LA
SOLUTION DOIT ÊTRE LOCALE ET NON PARACHUTÉE
Lidée de linternationalisation de Jérusalem
prônée par le Vatican est-elle dépassée?
Cette idée, au départ, est venue de lONU, au moment
du partage de la Palestine et a été, ensuite, appuyée par
le Vatican. Mais je crois que de nos jours, elle na plus de
portée: ni les Israéliens, ni les Palestiniens, ni les Arabes,
nen veulent. Il faut donc une solution locale, émanant de la part
de ceux qui sont directement concernés par la question de
Jérusalem, cest-à-dire les Palestiniens et les
Israéliens. Ce consensus interne devra être soutenu par des
garanties internationales. Il est erroné de faire parachuter une
solution. Celle-ci doit être locale, juste, équitable et durable,
respectant toutes les traditions religieuses, culturelles et le
caractère universel de la Ville Sainte.
Quelle est la présence chrétienne, en
général, en Terre Sainte et grecque-catholique, en
particulier? Il y a autour de 160 mille chrétiens en Terre
Sainte dont 77.000 grecs-catholiques, 60.000 grecs-orthodoxes, 20.000 latins,
les autres étant de différentes communautés. A
Jérusalem, sur 10.000 chrétiens, il y a un millier de
grecs-catholiques.
Une
dernière question: Envisagez-vous de restaurer le siège
patriarcal de Aïn-Trèze (Liban) durement endommagé durant la
guerre? Cette question est prématurée. Car il faut voir
létat de ce bâtiment historique où plusieurs synodes
ont été tenus et ont eu une importance institutionnelle majeure
pour notre communauté. Les Canons de lEglise ont été
formés à Aïn-Trèze, surtout avec le synode de 1835.
Plusieurs facteurs sont, donc, à étudier avant denvisager
la restauration de ce couvent dont la fonctionnalité et la
nécessité dy résider, tout en respectant le
sentiment quon a envers ce siège ayant joué un rôle
important dans lhistoire de notre Eglise. |