Première interview de la Première Libanaise
ANDRÉE LAHOUD LA DAME DE TOUS LES CŒURS

Depuis qu’Andrée Amadouny a rencontré un jour Emile Lahoud au Bain militaire, son destin a basculé d’un cran et la vie a progressivement poussé sa barque vers un rôle aux dimensions nationales avec des bouquets colorés d’exaltations et d’obligations, de même que des horizons infinis. Depuis que son époux, le général Lahoud est devenu président et qu’elle a endossé élégamment les habits de Première Dame, les Libanais ont appris à suivre partout sa silhouette qui est entrée, subrepticement, dans leur vie quotidienne. Alors, ils l’ont accompagnée un peu partout, succombant à son charme et sa simplicité, parce qu’elle a réussi à abolir les barrières, leur offrant en permanence comme le plus précieux des cadeaux, son sourire. Resurgi d’une enfance espiègle, ce sourire n’est que le reflet d’une personnalité tout en nuances, formée dès le berceau familial, en milieu scolaire et universitaire et sur les chantiers de la vie.

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Tout son cursus scolaire depuis le jardin d’enfants jusqu’au bac, Andrée Lahoud l’a suivi, rue du Musée, chez les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie (où ont fait également leurs classes trois autres épouses d’ex-présidents: Solange Gemayel, Joyce Gemayel et Nayla Mouawad) là où elle a excellé en rédaction et s’est forgée à cette fin une belle écriture. Déjà, elle se passionnait pour les livres. A la maison, on la voyait toujours un livre à la main et lors des soirées familiales où son père, sa mère et son frère cadet Zareh avaient le regard tourné vers le petit écran, elle restait auprès des siens, mais plongée dans son livre du jour qui touchait comme aujourd’hui à tous les sujets, y compris Tintin et les illustrés. En famille, elle partageait la pratique des sports. Depuis la demeure familiale de Yarzé, tous s’enfonçaient dans la forêt et les bois alentour en familiarité avec la senteur des arbres, des fleurs cachées et des jeunes pousses. Depuis, elle sacrifiera toujours à la marche quotidienne et à défaut de pouvoir disposer de grands espaces, elle se contentera de son balcon au palais présidentiel. Il lui suffit d’une heure tous les soirs pour en faire sept fois le tour. “Cela me donne du tonus, se réjouit-elle, un nouveau départ.

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J’en reviens revigorée comme une nouvelle personne” prête à consulter les innombrables dossiers qui lui sont soumis. La natation était une autre passion familiale. Tous nageaient et fort bien, y compris elle. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle ait rencontré son époux sur la plage du Bain militaire. Et encore moins étonnant que son fils Emile Junior fût entré à l’âge de 13 ans dans le Guinness Book. Il avait battu tous les records à l’âge de 13 ans, en se distinguant comme le plus jeune champion en natation des Jeux Olympiques de Séoul. Le sport, elle le pratiquera au Stade Du Chayla, rue de Damas où elle excellait dans le saut en hauteur et la corde lisse. De là, elle n’avait qu’à traverser la rue pour se retrouver à l’Ecole supérieure des Lettres (rattachée à l’Université de Lyon) d’en face pour y suivre des cours de pédagogie; son amour des enfants l’ayant fait songer à l’enseignement. Heureux temps! Ceux de la rue de Damas de cette époque charrient de souvenirs. Le long de cette rue, se dressait la prestigieuse Faculté de médecine de l’USJ (elle s’y trouve toujours). Plus loin, le Lycée français et non loin de là, l’Ecole des Franciscaines. Cette rue traversée par le tramway avec une station juste à l’entrée de l’Ecole supérieure des Lettres, grouillait de monde et baignait dans l’atmosphère revivifiante des jeunes étudiants. De tout temps, Andrée Lahoud ne s’est jamais mêlée de politique. Mais quand son fils Emile Junior a voulu se présenter aux élections, elle ne s’est guère opposée à son choix. Car “s’il est motivé, relève-t-elle, c’est une expérience qu’il doit faire”. Il a abordé celle-ci avec en poche un diplôme en business marketing et un master en sciences politiques obtenus à la LAU. Carine, l’aînée, a également étudié les sciences politiques au BUC. Ayant épousé le 11-7-92, Elias Murr, actuellement ministre de l’Intérieur, elle est l’heureuse maman de trois enfants: Michel, 6 ans et demi; Maria, 3 ans et Emile, 10 mois, trois petits amours “ceux que je vois le plus”, se félicite la Première Libanaise. Quant à Ralph, le benjamin, il a étudié le génie civil à l’AUB et a préparé son master à Stanford aux Etats-Unis. Lorsqu’en juin dernier, Mme Lahoud s’était rendue à New York afin de participer au siège de l’ONU au congrès de la femme portant sur le suivi de Beijing, elle avait eu la joie d’assister, dans un climat unique de solennité et d’émotion, à la cérémonie de “graduation” de son fils dans cette prestigieuse université. Elle est rentrée avec lui au Liban où il effectue, actuellement, son service militaire. Du fait des multiples obligations de chacun de ses membres, la famille se retrouve rarement au grand complet. Ce phénomène privilégié s’est toutefois accompli la nuit de Noël où trois générations se sont regroupées au palais présidentiel de Baabda, autour du président et de son épouse pour partager les joies renouvelées de la fête.

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Ses fils Emile et Ralph Lahoud.
 
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Mme Andrée Lahoud et notre collaboratrice Evelyne Perucic Massoud.

Les obligations nationales vous laissent-elles du temps pour mener une vie privée plus ou moins normale?
Hélas! depuis que le président Lahoud a accédé au commandement de l’Armée, j’ai constaté combien le poids est lourd vis-à-vis de cette mission. J’ai constaté, en plus, qu’il est primordial que son épouse reste à ses côtés comme une preuve, non seulement de présence, mais plutôt comme un symbole d’amour et d’acceptation partagée de sa mission. Une pareille conviction me donne la sérénité nécessaire pour accepter les obligations nationales comme un devoir missionnaire à remplir. Voilà pourquoi, je suis convaincue que ma vie privée ne souffre pas de ce fait. Mais elle est un devoir utile à ma patrie et à mon peuple.

Est-ce que le président vous consulte pour certaines questions d’ordre public? Lesquelles?
Le président Lahoud tel que je le connais, est avant tout un homme de dialogue, qui forge sa décision par consultations. Il a été élevé à l’école de l’armée qui, je vous le rappelle, est garante du dialogue national et de la démocratie dans notre pays. Pour ma part, je n’aime pas intervenir dans une question d’ordre public. C’est que, selon notre Constitution, la Première Dame du Liban ne jouit pas d’un statut officiel. Voilà pourquoi, ce domaine de décisions ne m’étant pas affecté, je reste à l’écart à cet égard. Cela ne m’empêche pas d’éprouver une profonde satisfaction lorsque les décisions du président vont dans l’intérêt national du Liban et de son avenir. J’ajoute que j’aurais bien envie de peser sur certaines décisions visant à promouvoir le rôle de la femme, par exemple, au sein de la vie publique libanaise ou allant dans la voie d’une meilleure protection des personnes délaissées de notre société.

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Sur le plan national, comment, selon vos vues, renforcer la participation de la femme à la vie publique?
Renforcer la participation de la femme dans la vie publique passe, à mon avis, par l’éducation civique qui joue un rôle important à cet égard. Il faudra éduquer tous les citoyens, qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes, sur l’importance de leur participation dans la vie publique. Les écoles peuvent aussi y contribuer à travers des activités éducatives extrascolaires, ce qui permet aux élèves d’acquérir une expérience directe, prélude à leur rôle effectif dans la société. Ils doivent comprendre, dès leur plus jeune âge, que la femme, en tant que citoyenne, a les mêmes droits que l’homme et que sa contribution n’est en rien inférieure à celle de l’homme. Au niveau universitaire, les jeunes doivent apprendre à participer à la vie publique, mais cela se fait à travers des partis politiques, ce qui est bien, mais insuffisant étant donné que la majorité des jeunes, dite “silencieuse”, reste en marge du processus. Par ailleurs, aucun des partis politiques, n’est prêt aujourd’hui à présenter la candidature d’une femme à un siège parlementaire, car la population en général, n’est pas prête à en accepter l’idée. Il faut donc commencer par éduquer la population.

Quelles sont vos activités en qualité de présidente de la Commission nationale de la femme
libanaise?
La CNFL a pour objectif d’aider la femme libanaise à développer ses capacités à tous les niveaux, afin qu’elle puisse contribuer pleinement au développement du pays. Pour cela, nous devons agir sur plusieurs fronts, à commencer par “apprendre à la femme ses droits légaux”. Ce projet est actuellement en cours de coopération avec l’UNICEF. Nous allons relancer aussi le “Programme de la Notion du Gender” dans les différents ministères et établissements publics. Il s’agit d’un outil précieux pour étudier la situation des femmes dans lesdits établissements et formuler, par conséquent, les propositions légales appropriées pour améliorer leur situation. D’autres projets sont en cours d’étude et seront annoncés au moment opportun.

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Carine Murr avec ses trois enfants: Michel, Maria et Emile.
 
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Vous avez assuré la présence du Liban au premier sommet de la femme arabe au Caire; peut-on rappeler votre intervention? Quelles sont les rencontres que vous avez faites? Quelles impressions en avez-vous retirées?
Le sommet de la femme arabe était une étape importante. Un mécanisme de suivi est en cours de préparation, étant donné l’importance d’organiser de tels sommets régulièrement. J’ai participé au sommet au nom du Liban pour exposer la situation de la femme libanaise et sa participation active dans le processus de reconstruction. Je pense que la femme libanaise est le modèle type de la femme combattante et victorieuse. En effet, les femmes du Sud ont fait tellement de sacrifices, mais ont finalement récolté tellement de succès. Elles sont admirables! J’ai eu l’occasion pendant le sommet de rencontrer les chefs des délégations dans une atmosphère cordiale et constructive. C’était l’occasion pour nous d’échanger nos expériences et faire part de nos craintes. Et j’ai finalement eu l’impression qu’elles étaient toutes prêtes à lutter pour améliorer la situation de la femme dans leurs pays respectifs. Chaque pays a bien sûr ses caractéristiques, mais il n’empêche que nous travaillons toutes dans une même optique, à savoir celle d’“améliorer la situation de la femme arabe”.

Que pensez-vous du secteur des associations caritatives où vous vous investissez personnellement?
Jusqu’à présent, je continue à découvrir et à apprécier toutes les nobles missions entreprises par les différentes associations caritatives qui œuvrent au Liban. Je tiens à cette occasion à les remercier. En les visitant, j’ai pu constater combien parfois un sourire ou une main ouverte peut faire refleurir des rêves et des lendemains endormis, bafoués ou oubliés. J’avoue que la tâche n’est pas si simple. N’oubliez pas que notre pays se relève encore d’une guerre dont les séquelles sociales se font sentir jusqu’à aujourd’hui: les orphelins, les handicapés, les sans-abri, les oubliés de toutes sortes... Pour cela, j’appelle à une union plus serrée, en vue d’une meilleure coordination entre toutes ces associations et cela en vue de l’intérêt de tous. Cela n’empêche pas du tout l’Etat de s’élancer profondément dans la mission salvatrice de réédifier la personnalité libanaise dans toutes ses dimensions. Cela relève de ses devoirs aussi bien que de ses droits, aux côtés du processus de reconstruction du pays.

Quelles sont vos priorités sur le plan national?
Elles sont nombreuses, allant de la simple demande d’un citoyen jusqu’aux intérêts collectifs. A l’aube du troisième millénaire, je suis fière des réalisations de mon peuple, notamment au Sud. Ce qui nous a assuré une victoire historique sur un ennemi redoutable. Cela dit, il faut consolider cette victoire à tous les plans. Et voilà une priorité de grand niveau! Et en cette année 2001, la francophonie fera du Liban un phare du dialogue des cultures. Pourrais-je alors ne pas m’y intéresser et m’engager à fond dans ce processus démontrant le message de ma patrie face au monde entier? Et j’ajouterai, en guise de conclusion, que les grands intérêts ne m’empêcheront jamais de me préoccuper de toute personne recherchant une aide et soucieuse de surmonter ses épreuves.

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