|
La vie foisonnante et riche dévénements
du compositeur Béchara El-Khoury, établi en
France depuis vingt-deux ans et dont la renommée sétend
à toute lEurope, ma poussée à
linterviewer sur son uvre et son long parcours
dans la composition musicale.
Fils du poète libanais Abdallah El-Khoury, petit-fils
du Prince des poètes, Béchara El-Khoury
(Al Akhtal As-Saghir) dont il porte le nom, neveu
des frères Rahbani qui ont révolutionné
la musique au Proche-Orient, ces cinquante dernières
années, il a hérité dun legs familial
important: musique et poésie coulent dans ses veines.
Son parcours de compositeur en France est notoire; ses uvres
sont interprétées par lorchestre Colonne,
le plus vieux de France.
Il sest produit au théâtre des Champs-Elysées,
à la Salle Pleyel, a reçu prix et hommages dont
le prix Rossini pour la composition de lInstitut
de France et de lAcadémie des Beaux-Arts; a été
décoré par M. Elysée Alam, ambassadeur
du Liban en France, Chevalier de lOrdre national du
Cèdre.
Jai été très touché,
confie-t-il, par lattention du président de la
République et de M. lambassadeur Elysée
Alam qui ont pensé à moi, après tant
dannées de travail en France, pour la musique
et, en même temps pour le Liban. Je ne suis pas très
sensible aux mondanités et décorations, mais
celle-ci est très particulière et prouve quaprès
tant dannées de guerre, le Liban noublie
pas ses artistes, même sils vivent à létranger.
LORCHESTRE COLONNE À BAALBECK
Et Béchara El-Khoury denchaîner: Ce
que japprécierai encore plus, cest que
mes uvres symphoniques, très souvent jouées
en France, le soient aussi au Liban, plus précisément
dans le cadre du Festival de Baalbeck, avec lorchestre
Colonne avec lequel je travaille depuis dix-huit ans. Mon
premier concert avec cet orchestre a été joué
au théâtre des Champs-Elysées pour la
commémoration du centenaire de Gebrane Khalil Gebrane
et constitue un événement très important
à cette époque.
De lorchestre Colonne, il dit: Cest le plus
vieil orchestre symphonique français. Fondé
par Edouard Colonne en 1871, il a joué aux premières
exécutions mondiales des uvres de Debussy, Ravel,
Stravinsky et Wagner. Ensuite, il y eut Tchaïkovski,
Richard Strauss, tous les grands compositeurs sont passés
par cet orchestre qui, depuis sa création, a défendu
la musique contemporaine de lépoque et continue
toujours sur sa lancée en encourageant ma musique.
Comment avez-vous connu cet orchestre?
On sest connu il y a une vingtaine dannées
et on a commencé à enregistrer deux disques
chez Erato; puis, deux autres chez Forlane. Il ma joué
plusieurs uvres à la Salle Pleyel et au théâtre
des Champs-Elysées, de grandes salles de 1.500 places.
Est-ce le seul orchestre qui joue vos uvres?
Non, il y a, aussi, lorchestre symphonique français
qui ma commandé des uvres et men
a créé dautres, jouées à
la Salle Pleyel.
Jai une commande de Radio France pour un grand orchestre
symphonique qui sera interprété en 2002 par
lOrchestre philharmonique de France.
Si jai insisté à venir au Liban avec lorchestre
Colonne, cest parce quil a tout mon répertoire
symphonique et cest très naturel que ce soit
lui qui maccompagne au Festival de Baalbeck ou à
une autre occasion.

Avec Gilles Kasic.
|
COMPOSITEUR À QUATORZE ANS
Avez-vous déjà fait des contacts dans ce sens?
Oui, jai fait des contacts avec le comité
organisateur du Festival de Baalbeck qui a répondu
quil navait pas les moyens de faire venir lorchestre.
Mais je compte sur lEtat libanais pour subventionner
ne serait-ce quune partie de ce voyage. On pourrait
trouver des fonds auprès dorganismes importants
pour subvenir à ces dépenses, comme cela se
fait dhabitude quand des grands orchestres viennent
de létranger. Il faut dire que jai eu la
chance de voir la plupart de mes uvres dirigées
par un des plus grands chefs dorchestre. Pierre Dervaux,
mort il y a dix ans, ma beaucoup aidé, ainsi
que Pierre Petit, autre chef dorchestre, qui était
mon professeur à mon arrivée en France et a
contribué à mintroduire dans les milieux
musicaux français.
Comment vous êtes-vous découvert ce don pour
la composition musicale?
Depuis tout jeune, la musique ma toujours attiré
et à lâge de quatorze ans, au Liban, javais
déjà enregistré des morceaux classiques
et écrit une symphonie; jai dirigé moi-même
lorchestre.
Est-ce une question dhéritage familial? Noublions
pas que les Rahbani sont vos oncles?
Oui absolument, cest bien cela, mais il ne faut
pas aussi oublier la poésie et jai donc allié
la poésie à la musique, cest ma vocation.
LA MUSIQUE, ÉVOCATRICE DÉMOTIONS FORTES
Quels sont vos projets davenir?
En avril dernier, une de mes uvres: Le regard
du Christ, a été jouée à
lOpéra du Caire par lorchestre symphonique
de cette ville et a eu un grand succès. Jai beaucoup
de concerts de piano, de musiques de chambre qui se jouent
régulièrement à travers le monde. En
Italie, il y a un grand concours international de piano et
mes uvres vont être jouées, comme ceci
se fait depuis quatre ans par les candidats qui concourrent
au grand prix: Premio Gramsci en octobre.
Mes uvres ont été jouées en pièces
de concours pour différents conservatoires et, surtout,
pour lEcole normale supérieure de musique de
Paris, dont je fais partie du jury depuis 1980.
Devant ce succès vertigineux, vous gardez bien
les pieds sur terre!
Pour moi, limportant cest davancer et
de ne pas penser aux choses extérieures. Il faut avoir
lesprit critique vis-à-vis de soi-même.
Si on est toujours content de soi, on navance pas. La
musique ne doit pas seulement être belle et intéressante;
il faut quelle produise des émotions fortes et
secoue lêtre humain. La vraie musique et cest
ce que jessaie de faire, cest une musique dont
on ne découvre pas les facettes dès la première
audience; cest une invention qui doit être pleine
de mystères et quà chaque nouvelle audition,
on puisse découvrir dautres nouveaux éléments.
Dans la vraie musique, il faut toujours quil y ait des
zones dombre prêtes à être révélées
à chaque fois.
Combien duvres avez-vous déjà
composé?
Une centaine.
A quel rythme travaillez-vous dans la journée?
Je nai pas de rythme précis. Jaime
bien travailler la nuit, parce que cest calme, mais
je travaille la musique toujours dans ma tête; jour
et nuit, elle mhabite. Je conçois ainsi pratiquement,
la totalité de mes uvres avant de les écrire.
La plupart du temps, les idées me viennent en marchant
la nuit. Jai toujours de petits papiers sur moi sur
lesquels je marque des annotations très particulières
que je suis seul à pouvoir déchiffrer. La musique
est mon unique but dans la vie. Jai une grande symphonie
pour pratiquement deux orchestres depuis quinze ans; elle
parle de lespace, elle est gigantesque et sera faite
pour 140 musiciens; jespère my mettre dici
un an.
Pour la saison 2001-2002, je suis en train de finir et de
réviser mon concerto Aux Frontières de
Nulle Part pour violon et orchestre, qui sera joué
en première mondiale à la Salle Pleyel par lorchestre
Colonne sous la direction du plus grand violoniste français,
Gérard Poulet. Pour la même saison, je prépare:
Fantaisie poétique pour flûte et orchestre
à Cordes, opus 49, direction Cécile Daroux.
Je tiens, à cette occasion, à remercier mes
vrais soutiens en France: MM. Guy Arnaud, ancien responsable
de lorchestre Colonne; celui qui a pris la relève,
Gilles Kasic; ainsi que mon éditeur aux éditions
Max Eschig, Gérald Hugon, dont la confiance mest
précieuse.

Lors de la remise des insignes de Chevalier de lOrdre
du Cèdre à lambassade du Liban à
Paris.
M. Elysée Alam, la cantatrice Ariane Douguet
et Béchara El-Khoury.
|
|

Avec Gérald Hugon.
|
LE SOUVENIR ÉPIQUE DE MON GRAND-PÈRE
Qui de vos parents a le plus influencé votre choix
de ce métier?
Je lai choisi, car je savais que je ne pouvais faire
autre chose que la musique et la poésie. Je me souviens
toujours de feu mon grand-père Al-Akhtal As-Saghir,
Prince des poètes, alors que je nétais
quun gamin de dix ans, déclamer de sa voix résonnante
ses poèmes; cétait quelque chose dépique
et sa voix est restée à jamais gravée
dans ma mémoire.
Ce qui ma beaucoup marqué, aussi, cest
la forte personnalité de mon père, qui ma
donné force, confiance et ténacité dans
la vie. Jai pour lui une admiration sans bornes; cest
un poète visionnaire, le Baudelaire du Liban.
Il y a, aussi, Salwa Rahbani ma mère, qui a composé
des musiques, écrit des poèmes et chanté
au début avec ses frères, avant Feyrouz. Elle
ma raconté beaucoup dhistoires quand jétais
petit, ce qui a éveillé mon imagination poétique.
Mais mon exemple dans la vie et ma force viennent de mon père.
Mes deux parents se complètent tellement et minfluencent
beaucoup par cet équilibre. Ils mont appris à
croire au Christ. Je ne suis pas du tout religieux, mais je
crois en quelque chose. Mon père me dit que le Christ
est pour la religion chrétienne la plus belle poésie
au monde, une source dinspiration.
Croyez-vous en Dieu?
Oui, mais je crois en la bonté de lhomme
aussi et en Dieu à travers lhomme. Plus quà
la religion, je crois à la tolérance, à
la liberté et à une bonté divine.
Etes-vous un homme heureux?
Je ne peux pas le savoir. Je suis heureux quand jai
composé une musique qui me plaît, me procure
de lémotion et produit leffet que je souhaite
transmettre à mes auditeurs.
BÉCHARA EL-KHOURY, Compositeur poète du
Liban
Voici ce quécrit Pierre Petit, critique musical
au Figaro:
La musique de Béchara El-Khoury plonge, profondément,
ses racines dans le sol de son pays mais sa solide connaissance
de la technique occidentale lui permet de tenter avec succès
lamalgame délicat de la sensibilité orientale
et du langage européen.
Les procédés harmoniques quil utilise
sont, sans doute, issus de la grande tradition classique,
mais il a un ton bien à lui pour assurer la constante
présence de cet Orient magique et envoûtant dont
il est issu, sans tomber dans le faux clinquant ni dans la
couleur à bon marché.
Sans doute, est-il lun de ceux, très rares, qui
auront su concilier les inconciliables, sans jamais dévier
dune ligne de conduite qui, des rivages du romantisme,
le mène irrésistiblement vers les modes dexpression
les plus contemporains.
|