AUTEUR QUÉBÉCOIS DE "STARMANIA" ET "NOTRE-DAME DE PARIS"
LUC PLAMONDON: "Il faut promouvoir une politique des cultures francophones"

Le Québécois, Luc Plamondon est l’auteur d’opéra-rock ayant un succès mondial. Il a été le parolier de plusieurs chanteurs et chanteuses québécois et européens: Diane Dufresne, Julien Clerc, Catherine Lara ou Johnny Hallyday. En 1978, sa comédie musicale “Starmania”, est d’emblée un triomphe. À ce jour, plus de trois millions de personnes ont vu le spectacle et près de six millions d’albums ont été vendus. Récemment, il a connu un autre succès avec la comédie musicale: “Notre-Dame de Paris”. Une prochaine comédie musicale signée Luc Plamondon, mettra en chansons une version moderne de Cendrillon. “Cendy 2002” sera présentée à Paris, au Palais des Congrès en septembre 2002. La programmation de Notre-Dame de Paris à Beiteddine sera l’un des temps forts des événements culturels qui se dérouleront en marge du Sommet francophone de Beyrouth.

photo

LE CANADA PEU OUVERT AU DIALOGUE DES CULTURES
En tant qu’artiste québécois, comment vivez-vous le dialogue des cultures au sein de la société canadienne?
Nous n’avons malheureusement pas beaucoup de dialogue de cultures avec les Canadiens anglais. Les écrivains canadiens anglais sont toujours heureux de venir à Montréal lancer leurs livres, mais on invite rarement les écrivains francophones à lancer les leurs à Toronto. Il y a deux ans, on m’a fait entrer au “Canadian music hall of fame” qui, littéralement, est le “temple de la renommée de la musique canadienne”, comme membre. J’ai été le premier Québécois francophone à devenir membre de cette institution. La première idée qui m’est venue à ce moment, c’était de dire que, comme on m’avait invité à venir à Toronto et qu’il y a dans les nominations de cette institution des catégories dont celle de la musique aborigène, j’ai pensé que j’avais été sélectionné au titre de celle-ci. En fait, cela fait plus de trente ans que j’écris des chansons en français et c’est à présent qu’ils veulent s’en apercevoir. Ce jour-là était vraiment exceptionnel, puisque Céline Dion a voulu me faire une surprise en chantant le “blues du businessman”, en français bien sûr et Bruno Pelletier a chanté “Le temps des cathédrales”. Deux chansons en français dans une émission où l’heure d’écoute est au maximum à la télévision canadienne anglaise; cela ne s’était jamais vu auparavant! Le fait qu’un tel événement soit exceptionnel dans une fédération qui prétend respecter le bilinguisme démontre à quel point le Canada est peu ouvert au dialogue des cultures au sein de ses propres frontières.

Mais à part le Québec et les Acadiens, peut-on considérer qu’il y a vraiment une culture canadienne spécifique?
Sur le plan culturel, il est vrai que le Canada anglais fait, pratiquement, partie des Etats-Unis. Il n’est pas du tout tourné vers ce que nous faisons au Québec. Nous avons le sentiment que cela ne l’intéresse pas. Les anglophones apprécient, par exemple, Céline Dion uniquement parce qu’elle a chanté quelques chansons en anglais et aux Etats-Unis de surcroît. Je pense, d’ailleurs, qu’elle n’aurait pas pu enregistrer ses chansons en anglais au Canada. Avant elle, le succès de Céline Dion se limitait au monde francophone. A vrai dire, le Canada actuel, c’est une sorte de cohabitation de deux cultures; elles sont parallèles et le propre des lignes parallèles c’est qu’elles ne se rejoignent jamais. C’est bien ce qui pose le problème de la fiction d’un Canada uni et prétendument multiculturel...

photo
Luc Plamondon à notre envoyée spéciale Zeina el-Tibi:
“Je n’écris qu’en français pour exprimer ma diversité”.

LA LANGUE FRANÇAISE, C’EST MON INSTRUMENT
Pour votre part, vous ne voulez faire que des chansons en français. Pourquoi?
La langue française, c’est mon instrument; j’ai appris d’autres langues, je peux les parler mais je ne veux écrire qu’en français parce que c’est ainsi que j’exprime ma diversité. En fait, pour s’affirmer comme auteur-compositeur francophone, il faut beaucoup de persévérance et avoir envie de franchir tous les obstacles. Mais cette persévérance peut porter ses fruits. C’est mon attachement à ma langue qui a fait qu’en bout de compte j’ai été récompensé. J’ai écrit environ 600 chansons en trente ans et j’ai eu du mal à devenir célèbre hors du Québec. Au départ, c’est avec une chanson interprétée par ma chanteuse fétiche, Diane Dufresne (“J’ai rencontré l’homme de ma vie”), que je me suis fait connaître en France. Cette chanson avait eu un tel succès que j’ai pensé que par la suite je pouvais travailler en France. J’ai essayé de contacter les producteurs français et, là encore, cela n’a pas été facile, car on me disait que j’étais trop québécois. Par ailleurs, mon idée de lancer une comédie musicale en français, laissait sceptique. C’est encore en persévérant et grâce à l’amitié de Michel Berger, que j’ai réussi en 1978 à monter Starmania qui a connu le grand succès que l’on sait. Starmania a été joué dans tout le monde francophone, du Québec au Liban, en passant par le Maroc. Une vingtaine d’années plus tard, j’ai écrit une autre comédie musicale Notre-Dame de Paris. Maintenant, nous sommes imités par de jeunes auteurs-compositeurs français. Comme on dit chez nous, la France “est tombée en amour” avec la comédie musicale!

Notre-Dame de Paris a-t-elle eu le même écho international que Starmania?
Notre-Dame de Paris a eu un énorme succès à travers le monde, au point d’être reprise à Londres! Elle va être jouée cette année au Festival de Beiteddine au Liban, dans le cadre des événements culturels qui accompagnent le IXème sommet de la Francophonie. J’en suis particulièrement heureux, car cela me donnera l’occasion d’aller au Liban et de découvrir ce pays où existent un vrai dialogue et une ouverture sur les autres cultures. Ce qui est important, c’est la circulation des cultures - des livres, des chansons, des films - au sein du monde francophone; c’est cela le dialogue concret. Avant même de promouvoir le nécessaire dialogue entre les cultures francophones et les autres, il faut promouvoir le dialogue des cultures au sein du vaste espace francophone, du Québec à l’Asie, de la communauté française de Belgique, à l’Afrique, du Liban à l’océan Indien.
Il faut, aussi, que les mentalités évoluent et, par exemple, que l’on cesse de dire la France et la Francophonie, comme on dirait Paris et la province. Nous avons toujours le sentiment, nous francophones non français, d’être un peu des provinciaux qui débarquent à Paris. Il ne s’agit pas de minimiser le rôle de la France. C’est le phare, mais elle doit accorder plus de place aux cultures francophones. Ainsi, combien en réalité de chanteurs et de cinéastes québécois sont connus en France? Très peu. En revanche, en Angleterre, on connaît bien les chanteurs canadiens, anglais ou australiens. Paris reste encore trop réticent à tout ce qui ne vient pas de Paris. C’est préjudiciable à la cause de la Francophonie et à la culture française elle-même. La France néglige les réserves et les ressources immenses qu’offre la Francophonie mais aussi une francophilie qui existe et va bien au-delà de la Francophonie dans énormément de pays, notamment dans le monde arabe, dans les pays d’Europe de l’Est ou en Russie. Cette francophilie concerne la culture française, une certaine idée de la France et des valeurs qu’elle incarne et, bien sûr, la langue française qui est une langue aimée dans le monde entier. Il y a très peu de langues qui peuvent prétendre à cet amour et à cet attachement sur tous les continents. A cet égard, je suis étonné, par exemple, de constater que la France n’a pas profité de la chute du rideau de fer pour accéder à l’énorme marché culturel de l’Europe de l’Est. Il y a eu, à cette époque, une occasion qui a été ratée et, finalement, c’est une “invasion” américaine que ces pays subissent. Les Etats-Unis leur donnent des films gratuitement et remplissent les magasins de leurs disques. Il est très important que la France et la Francophonie se préoccupent de cette situation.

IL FAUT PROMOUVOIR LES CULTURES FRANCOPHONES
Que faudrait-il faire concrètement?

Le problème principal est celui de la mise en œuvre d’une politique de promotion des cultures francophones. Si l’on veut assurer le respect de la diversité culturelle dans le monde, il faut prendre les mesures nécessaires, autrement cela ne sert à rien de chanter les vertus du dialogue. Pour dialoguer, il faut des diversités. C’est, pour la chanson, la question des quotas. Il est nécessaire d’imposer des quotas de chansons francophones diffusées sur les ondes, non seulement pour préserver la chanson française et francophone mais aussi pour préserver la langue française. C’est ce que nous avons fait au Québec en réaction à l’invasion des chansons américaines et anglo-saxonnes qui monopolisaient les ondes durant les années 80. Il est absolument capital de se battre pour conserver les quotas, afin de protéger cet art à l’intérieur de la Francophonie. Il devrait en être de même pour le cinéma ou les émissions de télévision. A cet égard, les organismes francophones ont une tâche énorme à accomplir pour préserver les œuvres francophones et cela devrait être l’une de leurs premières missions. Puisque le thème du Sommet de Beyrouth est celui du dialogue des cultures, j’espère que cette question sera abordée sérieusement. C’est véritablement une obligation, autrement, nous sombrerons dans la culture unique. L’ennui naquit un jour de l’uniformité... C’est ce qui nous guette, si nous n’avons pas la volonté de préserver notre différence et notre identité. Et en préservant cette différence et cette identité, c’est la richesse de la culture mondiale que nous contribuerons à préserver.

LA CHANSON, UN EXCELLENT MOYEN DE COMMUNICATION
Vous avez créé la chanson-thème des Jeux de la Francophonie qui se sont déroulés au Canada et au Québec; pensez-vous que ces Jeux soient susceptibles d’aider à défendre la diversité culturelle?
“L’un avec l’autre”, la chanson-thème des Jeux de la Francophonie a été interprétée par vingt-et-un artistes provenant de différentes parties de la Francophonie. Le compositeur de renommée internationale, Romano Musumarra, a créé la musique en prenant soin de marier les couleurs musicales de plusieurs pays engagés dans ce projet. Outre cette chanson, quelques artistes ont présenté des spectacles intitulés “La Francophonie chante Plamondon”. Je ne dis pas cela par vanité, mais parce qu’il est intéressant de souligner que des chanteurs africains, maghrébins, européens et autres ont chanté des chansons d’un Québécois devant 100.000 personnes et devant le parlement d’Ottawa. La chanson est un excellent moyen de communication et de dialogue; chanter ensemble c’est à mon sens plus fort que tout. Pour le Québec, c’est une manifestation très importante, car il a réussi à imposer que les manifestations pour les Jeux de la Francophonie n’aient lieu qu’en... français. Vous me direz que c’était la moindre des choses. Pourtant, le gouvernement fédéral canadien voulait, au départ, que les Jeux de la Francophonie soient présentés dans les deux langues! Cela n’aurait eu aucun sens, sinon de gommer l’aspect francophone de ces Jeux. C’est dire si notre combat au Québec doit être un combat permanent.

Editions Speciales Numéros Précédents Contacts Recherche