LES ARABES ET LA GUERRE DE LA JUSTICE AMÉRICAINE
Par Melhem KARAM

Les Arabes et les musulmans s'exposent dans maints Etats occidentaux, surtout, aux Etats-Unis, à une campagne d'agressions ayant atteint son paroxysme il y a quelques jours, à travers la liquidation d'un Yéménite travaillant dans une station de carburants. De plus, un climat d'intolérance sévit dans des capitales et villes européennes. Cette fièvre, les ministres européens des Affaires étrangères l'ont traitée au cours de leur dernière réunion à Brux elles, en refusant de mêler le terrorisme à l'Islam. Ils ont mis en garde contre d'éventuels développements, lesquels pourraient se traduire par des actes hostiles que rien ne justifie. Ici, la responsabilité arabe est grande; j'entends par là la responsabilité des régimes qui devraient entreprendre une campagne à l'effet de concrétiser toutes les nobles données de la religion islamique, de manière à ce qu'il n'y ait pas d'amalgame entre cette religion tolérante dans ses valeurs spirituelles et les opérations terroristes commises par des fondamentalistes extrémistes ayant renié l'arabisme et l'Islam.
Je ne cache pas que la surprise est grande après les attaques contre les deux tours de New York, les développements ayant montré que l'intégrisme est infiltré dans la société arabe. Des collectivités considèrent Ben Laden et son groupe comme un symbole et non, ainsi que le soutiennent certains régimes, comme un groupe isolé. Il est apparu des enquêtes américaines et européennes, que le fondamentalisme dispose de cellules, d'organisations et de réseaux, liés les uns aux autres à la manière de la bombe à percussion.
Le plus dangereux dans ce réseau est qu'il n'est pas connu; il a été créé et s'est développé à l'insu de l'autorité sécuritaire. Parce que la secousse a été forte à New York, les victimes se comptant par milliers et les dégâts par milliards, la conscience populaire occidentale qui a perdu toute logique et tout sens de justice et d'équité, a lié, spontanément, ces mouvements intégristes aux Arabes et aux musulmans.
Dans le discours qu'il a prononcé devant les deux Chambres du Congrès, le président Bush a dit que les Américains commettraient une grande erreur en ne respectant pas leurs frères de descendance arabe et islamique.
La blessure a été chaude et le président Bush s'est trompé maintes fois dans le choix de ses expressions, surtout quand il a parlé de croisade. Puis, il s'est ravisé et a rectifié l'erreur, car il n'est pas dans l'intérêt de son pays de provoquer une cassure au sein de la société, au moment où l'Administration américaine s'emploie à effacer les traces du séisme, à travers un programme visant à extirper la peur de l'âme des Américains et à raffermir les concepts de la liberté et ses valeurs. Le président Bush a affirmé que la guerre, aujourd'hui, est entre la liberté et la peur. Aussi, a-t-il promis à ses concitoyens d'affecter 180 milliards de dollars sous forme d'exemptions fiscales et d'aide à des secteurs déterminés. Il réalise que la guerre contre le terrorisme exige l'ouverture de plusi eurs fronts, le premier étant le front interne. Pour cela, il s'est empressé de désigner un ministre pour la Sécurité intérieure en la personne de Tom Ridge, ayant pour mission de superviser toutes les opérations en rapport avec la sécurité américaine, à l'effet de prévenir de nouvelles attaques. Le rôle de Ridge consiste à coordonner les activités de treize organismes de renseignements et de présenter des rapports quotidiens à la Maison-Blanche pour la mettre au courant de la situation au plan interne et des défis qui lui sont imposés.
Ici, me viennent à l'esprit des informations sur Ridge qui a commencé son activité dans le domaine public en 1982 sous le mandat du président Ronald Reagan. Il a combattu au Vietnam et il est proche de Bush Junior. Il aurait été, m'a confié un diplomate, l'un des candidats au poste de vice-président au cours des dernières élections américaines et son nom aurait été avancé pour prendre en charge le portefeuille de la Défense. D'origine slave, c'est un catholique pratiquant, diplômé de l'université de Harvard. Il s'est engagé à améliorer la sécurité américaine, à travers la coopération avec les agences de renseignements concernées.
Le second front du président Bush dans sa guerre contre le terrorisme international est économique interne. Le Congrès a autorisé la dépense de 40 milliards de dollars pour panser les blessures de New York et combattre le terrorisme. Il est apparu que ce montant, en dépit de son énormité, n'est qu'une goutte dans la mer des dépenses définitives du terrorisme direct, ses implications et ses séquelles, comme dans la constitution de la coalition internationale pour engager la première guerre du XXIème siècle.
Le troisième front est constitué par la mise sur pied de cette coalition. Le président Bush Senior avait connu une situation plus facile que son fils, lorsqu'il a mobilisé trente-deux Etats dans une coalition contre l'Irak, pour le contraindre à sortir ses troupes du Koweit. Ce jour-là, l'ennemi était connu, comme son adresse. Aujourd'hui, le "manifeste" élaboré par le président Bush Junior table sur une guerre générale, n'ayant pas de limites géographiques et émanant de facteurs politiques et idéologiques. Elle suppose une approbation internationale, des fonds et des alliances régionales, en plus d'appâts à offrir à certains Etats qui hésitent à y adhérer.
Les alliés européens, par exemple, ont soutenu les Etats-Unis avec enthousiasme, non à titre d'encouragement, mais pour conseiller la prudence. Tel était le message du président Jacques Chirac, la position du chancelier Gerhard Schröder et celle du Premier ministre britannique Tony Blair, même si ce dernier est plus disposé à s'engager dans la guerre. Cependant, il a refusé de donner au président Bush un chèque en blanc. De là, la nouvelle alliance internationale paraît reposer non sur l'approbation absolue, mais sur une acceptation conditionnée par les calculs de chaque partie. D'ailleurs, les Arabes ont soutenu, unanimement, la guerre contre le terrorisme, mais certains d'entre eux se montrent prudents, parce que l'Arabie saoudite, comme l'Egypte, la Syrie et le Liban établissent une distinction entre le terrorisme et la résistance. Le prince Saoud Al-Fayçal, chef de la diplomatie saoudienne, a notifié directement le président Bush lors de leur rencontre à la Maison-Blanche, que la résistance contre Israël est radicalement différente des opérations terroristes internationales inspirées de bases idéologiques et qui n'ont d'autres objectifs que de semer les drames et les catastrophes. De là, l'Administration américaine a exercé des pressions sur certains Etats arabes qui accordent un refuge à des organisations que Washington classe dans la case du terrorisme. Le président Bush n'a pas tranché toutes les données de la politique qu'il mène, parce qu'il n'existe pas un accord sur la définition du terrorisme et sa dissociation de la résistance.
Le quatrième front le plus sensible est le front pakistanais. On sait que le Pakistan au cours des deux mandats du président Bill Clinton, a perdu une partie de son crédit géostratégique au profit de l'Inde qui a joui d'une sollicitude américaine, d'un soutien israélien et d'une acceptation européenne, alors qu'Islamabad a vécu une sorte d'isolement à cause de son soutien aux taliban et avant cela, à cause des mouvements du fondamentalisme sur son territoire.
Pour cela, Benazir Bhuto est tombée; puis, Nawaz Chérif, président du parti de la Ligue islamique, à la suite d'un putsch militaire le 12 octobre 1999. Le général Moucharraf a pris le pouvoir. Il n'est pas originaire du Punjab considéré comme la Prusse pakistanaise, berceau du militarisme pakistanais et inspirateur de son esprit combatif. Il est né en Inde, a pris le commandement de l'armée au Pakistan en 1997 et a été connu pour sa probité dans un pays qui se plaint de la corruption, le grand fléau de la fédération pakistanaise. Il s'est retourné contre Nawaz Chérif, élu démocratiquement, avec l'aide du général Mahmoud Ahmed, chef des renseignements militaires, considéré par les Américains comme l'homme fort sur la scène intérieure. Ce putsch militaire a fait perdre, aussi, au Pakistan, toute valeur politique aux yeux des Américains. D'autant que l'armée pakistanaise a poursuivi son soutien au mouvement des taliban. Ce mouvement bénéficiant de l'appui des partis intégristes pakistanais, a formé ses cadres supérieurs dans ses les écoles religieuses du Pakistan, surtout l'école "Al-Hakania" située entre Peshawar et Islamabad. Elle compte des milliers d'élèves qui rallient les rangs des taliban une fois leurs études terminées.
En ce temps, la carte pakistanaise paraît comme un passage obligé pour Washington à l'effet de parvenir aux taliban, de démanteler les baraquements de Ben Laden et de liquider les émirs de la "Qaïda". Ici, le général Moucharraf s'est trouvé dans l'embarras, ayant été pris entre les intégristes, d'une part et les Américains, d'autre part. Cependant, il a opté pour les Américains dans l'idée de préserver la bombe nucléaire pakistanaise, empêchant l'Inde de profiter de la guerre, de dominer, politiquement et stratégiquement, le Pakistan, son ennemi juré et son premier concurrent.
A ce point précis et en dépit des cinq fronts du président Bush, il traite avec eux, sans s'arrêter aux détails des calculs locaux, qu'ils soient Pachtoun au Pakistan, idéologique en Syrie et politique en Egypte. Il s'emploie à resserrer les rangs au plan international et engage une guerre difficile contre les "fantômes" en Afghanistan. Cette guerre sans limites, suppose la loi, l'argent, la politique, l'administration et la vision idéologique. Elle est déclenchée contre le système le plus pauvre au monde, celui des taliban et contre un ennemi inconnu qui se déplace en permanence, disposant de dizaines de cachettes et de refuges. Ceci impose aux Américains une guerre d'un genre nouveau, ayant quelque chose du Vietnam et des choses de la guerre intelligente engagée au Kosovo et en Irak. De plus de vastes opérations de débarquement de commandos sont prévues à l'intérieur de l'Afghanistan, en coopération avec les hommes de la coalition opposante qui doivent jouer un rôle principal, en conduisant les Américains aux cachettes, bases et campements des taliban et de Ben Laden. A ce tournant se dessinent maintes surprises dans l'horizon américain et le spectacle international, la première étant la non délimitation du lien entre les attentats de Washington et New York et l'organisation de la "Qaïda". Robert Mueller, directeur du FBI, a révélé cette imprécision en disant: "Les kamikazes ont utilisé plusieurs fausses identités, au point qu'il devient difficile de déterminer leur identité véritable".
C'est pourquoi, les investigations se prolongeront et dureront plusieurs mois. Parallèlement à cela, l'heure zéro de l'opération en Afghanistan n'est pas proche. Le front intérieur américain est renforcé par peur des cellules somnolentes qui pourraient entreprendre des opérations de représailles. Le genre de la nouvelle guerre suppose des préparatifs non prêts jusqu'ici, alors que la partie arabe manifeste des réserves par rapport à certains objectifs de cette guerre. Ces objectifs sont les pays que les Américains soupçonnent d'accorder un refuge aux groupes terroristes, tels le Soudan et le Yémen, en plus de certains pays du Golfe qui, selon les Américains, servent de base arrière pour le transfert de fonds à ces groupes.
C'est pourquoi, les Arabes insistent sur le fait que la confrontation ne doit pas être sécuritaire, uniquement, avec le terrorisme international, l'Islam politique dans le monde arabe ne devant pas être placé dans l'œil du cyclone. Etant entendu que l'Islam est de trois sortes: l'Islam traditionnel qui concentre son activité sur l'exhortation et l'appel. Le fondamentalisme politique qui a étendu son influence à certaines sociétés arabes et l'intégrisme armé qui doit être l'objectif de la guerre.
L'amalgame est dangereux entre l'Islam et le terrorisme et entre le monde arabe et des groupes passés maîtres dans l'effusion de sang et la propagation de la violence. Ces derniers sont très éloignés de l'essence de l'arabisme et de l'Islam, auxquels tiennent lieu de symbole les personnalités de l'ouverture, du savoir et de la civilisation; non des hommes fanatiques ayant perdu tout respect à l'égard des instances religieuses et se sont retournés contre elles.
En conclusion, nous ne pouvons oublier que le fondamentalisme armé a été, dans les années 80, l'allié de l'Amérique qui l'a entraîné au maniement des armes et l'a financé; puis, le divorce entre eux s'est produit... par coercition.

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