COMMENT ON DEVIENT "TERRORISTE"...
Par René AGGIOURI

Je viens de recevoir les aveux d’un “terroriste” de qualité: il est chrétien et je dirais même, si je puis me permettre, très chrétien. Il appartient, en effet, à la Société de Jésus. C’est donc un père jésuite. Il se nomme Henri Boulad, d’Alexandrie (Egypte). Il s’exprimait au cours d’une conférence tenue à Lausanne le 4 octobre dernier sur le sujet suivant: Analyse des événements du 11 septembre.
Le père Boulad commence par raconter comment il s’est découvert “terroriste”: “Debout dans un autobus, je sens que mon voisin m’écrase le pied. Je lui dis: Monsieur, vous m’écrasez le pied. Il répond: Oui, je sais. Et il persiste. Je répète: Monsieur, c’est mon pied que vous écrasez. Il répond: Oui, oui - Mais Monsieur faites donc attention!... Monsieur, s’il vous plaît... Monsieur, je vous en prie... Monsieur, ça suffit... Au bout de cinq minutes, je lui envoie mon poing dans la figure. Pour tous les passagers de l’autobus, je suis l’agresseur, un terroriste en quelque sorte, car tout le monde a vu mon poing lui écraser la figure, mais personne n’a vu son pied écrasant le mien”.
Derrière un acte “terroriste”, qu’y a-t-il? s’interroge le Révérend Père. Lorsqu’un peuple a eu recours à tous les moyens de persuasion et de négociation, qu’il a fait intervenir les instances internationales, le Conseil de Sécurité et l’ONU, lorsque les résolutions votées par ces instances ne sont pas appliquées, lorsqu’on signe des traités à Oslo et ailleurs et que les engagements pris ne sont pas respectés, que faire?
Comment un peuple peut-il se faire entendre pour demander justice? Il est trop facile de l’accuser de terrorisme.
Ainsi va le père Boulad, s.j. raisonnant. L’inventaire des drames humains qu’il dresse est effarant: cinq mille enfants meurent chaque mois en Irak à cause de l’embargo américain, deux millions de morts au Soudan pour faire le vide autour des exploitations pétrolières, des villages entiers exterminés, brûlés, les populations vendues comme esclaves. Les destructions et les assassinats en Cisjordanie et à Gaza.
Qui terrorise qui et pourquoi?

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M. George W. Bush ne voit pas les choses de cette façon. “Pourquoi nous déteste-t-on”, se demande-t-il. “Nous sommes tellement bons et généreux”.
Son “proche allié et ami”, Ariel Sharon veut bien renégocier avec les Palestiniens, si les Palestiniens lui donnent des garanties de sécurité pour Israël. On croit rêver. Celui-là même qui pourchasse les Palestiniens avec ses chars, ses hélicoptères et ses avions, leur réclame des garanties de sécurité.
C’est le monde renversé.
Aux Etats-Unis, les mesures de contrôle bancaire pour essayer de tarir les sources de financement des groupes classés “terroristes”, sont devenues tellement tatillonnes que les détenteurs de capitaux en dollars préfèrent, désormais, les placer en d’autres devises. Le dollar est en train de perdre son statut de valeur-refuge.
La chasse à l’Arabe et aux capitaux arabes a pris des proportions absurdes. L’imbécillité le dispute à l’horreur.
On ne peut plus transférer la moindre somme d’une banque américaine sans subir un interrogatoire humiliant qui vous met en position de criminel. M. George W. Bush peut se demander benoîtement: pourquoi est-ce qu’on nous déteste cependant qu’il organise systématiquement tout ce qui peut rendre l’Administration américaine détestable. Tout ce qui porte un nom arabe est devenu suspect. Les premières victimes de cette psychose sont les Saoudites, les citoyens d’un royaume dont la fidélité à l’alliance américaine ne s’est jamais démentie et qui, de ce fait, risque aujourd’hui d’être fragilisée.
Tout se passe comme si les Etats-Unis ne font plus confiance à personne, même pas à leurs partenaires européens. Prenant acte de l’hostilité, dont leur politique d’hégémonie est l’objet (“On nous déteste”), ils réagissent de manière non pas à désarmer cette hostilité, non pas à se faire des amis, mais plus d’ennemis.
C’est un phénomène classique caractéristique de toute volonté de puissance. Celui qui est mû par une belle volonté, n’a pas, en fait, besoin d’amis. Il lui suffit de s’entourer d’obligés.

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Revenons au témoignage du père Boulad. Certes, il ne nous apprend rien, mais c’est sa qualité qui confère une valeur à ce qu’il dit: “Qui a créé le terrorisme? se demande-t-il. Qui sinon l’Amérique? Qui a entraîné les Afghans au Connecticut? Oussama Ben Laden n’est-il pas une création de la CIA? Le Hamas, une création d’Israël pour contrer l’OLP? Ce à quoi nous assistons est un juste retour des choses. Tu as créé le terrorisme, tu en es la victime. Quand le crime est commis contre d’autres, cela t’importe peu. Mais quand il se retourne contre toi, c’est tout à coup le scandale”.
Et encore:
“Contrairement à ce que pensent certains, le problème du 11 septembre n’est pas du tout religieux mais politique. Il ne faut pas associer ce qui s’est passé avec l’Islam. Oui, l’Islam en tant que force mobilisatrice est derrière cet événement. Mais il s’agit d’abord d’un problème politique. Chrétiens et musulmans, en Egypte, ont réagi à peu près de la même manière face à cet attentat en disant qu’enfin l’Amérique a trouvé son compte. Beaucoup dans le monde ont mis le drapeau en berne, observé trois minutes de silence, célébré des messes, etc. Mais intérieurement, ils n’en pensaient pas moins. Ils en ont assez de l’hégémonie américaine inconditionnée, inconditionnelle, arrogante. Autant j’aime et apprécie les Américains, autant je trouve la politique américaine désastreuse”.
Voilà une réponse nette aux questions que se pose le président G.W. Bush.

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